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Le Rideau Doré

Lire le chapitre 8: The False Name

Le salon des Roussel sentait le lys trop lourd et le miel brûlé. Camille s’y tenait droite, les doigts serrés sur son éventail de nacre, pendant que la baronne de Villeroy la tirait par le bras avec une familiarité qui étonnait toute la pièce.

— Voici la jeune femme dont je vous ai parlé, déclara-t-elle en la présentant à une silhouette massive assise près de la cheminée. Mademoiselle Camille Moreau, comédienne au Théâtre des Arts. Une étoile montante, je vous assure.

La duchesse d’Aumale leva ses yeux clairs, presque blancs, posés sur Camille comme on examine un bijou suspect. Ses joues tombaient en plis de cire, son cou disparaissait sous un rang de perles qui semblait peser plus que sa tête. Elle ne souriait pas.

— Moreau, répéta-t-elle lentement. Il y a eu une Moreau qui chantait à l’Opéra-Comique, il y a vingt ans de cela.

Camille sentit une pointe de glace descendre le long de sa colonne vertébrale. Elle connaissait cette histoire. Tout Paris la connaissait. Cécile Moreau, la voix de cristal, morte dans une chambre de bonne, entourée d’affiches fanées et de dettes.

— Étrange ressemblance, poursuivit la duchesse en inclinant la tête. Vous avez ses yeux. Et cette manière de tenir votre menton.

Le salon ralentit autour d’elles. La baronne retenait son souffle, les épouses des banquiers tendaient le cou, les domestiques s’immobilisèrent au milieu de leurs plateaux.

Camille aurait pu dire la vérité. Que sa mère s’appelait Renée Durand. Que la seule scène que cette femme avait connue était le lavoir de la rue de Lappe où elle travaillait à genoux, les mains rouge sang d’eau de javel. Que le nom Moreau venait d’un premier mari inconnu qui avait laissé sa mère à la ruine et à la tuberculose.

Mais il y avait cette dette de 5 000 francs. Il y a avait ce billet de V. D. dans sa poche qui attendait cinq heures. Il y avait Auguste Roussel qui l’avait regardée comme une chose précieuse, et tout ce que cette chose précieuse pouvait acheter.

— La ressemblance n’est pas un hasard, dit-elle en inclinant la tête dans un angle parfaitement travaillé. Cécile Moreau était ma tante.

Le mensonge tomba dans un silence d’or.

La duchesse éclata d’un rire bas et riche qui plissa ses yeux en deux fentes.

— Sa nièce ? Cécile Moreau, qui ne parlait jamais de famille, qui jurait qu’elle était venue au monde sur un plateau de théâtre ?

— Elle disait cela, oui. Camille se sourit à elle-même, les yeux baissés comme s’il s’agissait d’un secret touchant. Ma tante avait une manière très personnelle, disons, de raconter sa propre légende. Elle avait honte de sa naissance modeste. Elle disait toujours : « Camille, le talent s’invente. La famille, elle, ne se choisit pas. »

Elle n’avait aucune idée si Cécile Moreau avait eu des nièces. Mais sa phrase flottait comme un ruban de soie dans l’air du salon, et la duchesse en suivait la courbe comme on suit un fil d’Ariane.

— Et vous êtes comédienne ? Pas chanteuse ?

— Les deux, Madame la Duchesse. J’ai eu le bonheur d’interpréter quelques airs dans des pièces secondaires, mais ma vraie scène est celle où les mots font pleurer.

Le rire de la duchesse revint, plus doux.

— Les mots font pleurer, répéta-t-elle en tapotant son éventail contre sa paume. On croirait entendre son esprit. La pauvre. Elle avait tout et n’avait rien. Vous savez qu’elle chantait à la Cour, une fois. Le roi d’alors — l’autre, celui d’avant — lui avait promis un engagement à l’Opéra de Vienne. Elle est morte trois semaines avant de signer. On raconte qu’elle savait son état, que son médecin l’avait avertie, mais qu’elle refusa de se reposer pour honorer un engagement au Théâtre des Variétés. Trois représentations de plus. Elle est morte entre la deuxième et la troisième.

Camille retint une respiration. Sa mère n’était pas morte sur scène, non. Elle était morte dans un lit étroit, le corps ravagé de fièvre, tenant la main de son fils Lucien — quelques mois alors —, et Camille avait été aux cuisines, chez les Villiers, où elle lavait la vaisselle pour un sou de plus par jour. Elle avait raté la mort de sa mère. Elle était rentrée trop tard. On lui avait dit : elle a demandé ton nom cinq fois. Elle voulait voir si tu ressembles à ton père.

Elle qui avait tant de raisons de pleurer, maintenant que la duchesse lui offrait la légende, elle prenait celle de la morte illustre, morte pauvre, morte seule, mais morte avec des lustres et des applaudissements en mémoire. Cécile Moreau n’avait jamais vu sa nièce mourir. Elle n’avait pas de fils endetté. Elle avait une voix.

— Je lui ressemble, je crois, dit Camille. C’est ce que tout le monde dit. Cela m’a toujours paru étrange, car je n’ai jamais de sa taille.

— Elle était très petite, dit la duchesse, les yeux rêveurs.

Camille fit une pause théâtrale. Un quart de mille de moins et la duchesse l’aurait surprise en flagrant délit d’invention totale. Elle avait joué. Elle jouait encore.

— J’ai grandi, Madame la Duchesse.

Le rire fut plus franc. La baronne sourit, rassérénée, se penchant vers la duchesse comme une complice.

— Elle est charmante, n’est-ce pas ?

— Elle est mieux que charmante, dit la duchesse en saisissant la main de Camille et la serrant entre ses doigts bagués. Elle est intelligente. Une comédienne qui sait construire un personnage à partir d’un nom tout nu, voilà un talent que même une duchesse peut reconnaître, car elle passe la moitié de sa vie à faire semblant de croire aux rôles qu’on lui joue.

Camille se sentit soudain transparente. Était-ce un compliment ? La duchesse aurait-elle percé son mensonge dès la première seconde ? Les yeux blancs, pâles, la regardaient avec une lucidité qui donnait froid.

— Demain soir, poursuivit la duchesse en se levant, j’ai un petit concert privé chez moi. Rue de Grenelle, le premier étage. Rien que quelques amis, un quatuor de Budapest, des conversations minables autour d’un bon souper. Et vous serez ma curiosité. Une nièce de Cécile Moreau qui ne chante pas mais qui fait pleurer avec des mots. Je vous présenterai à tous les gens que la Baronesse a réussi à me tenir à distance depuis dix ans.

Elle se tourna vers la baronne avec un sourire pointu. Celle-ci gardait un visage impassible, mais Camille vit ses phalanges blanchir sur son réticule.

L’après-midi venait de changer de trajectoire.

Camille inclina la tête avec la grâce exacte qu’elle avait travaillée devant son miroir, un tutoiement intérieur de chaque articulation, une prière silencieuse. La duchesse lui glissa une carte de visite avant de tourner les talons : en dessous du nom, une écriture penchée qui disait *Neuf heures. Habillez-vous de noir*.

Camille mit la carte dans son corsage, dans la pochette où reposait déjà le billet de V. D. La baronne attendit que la duchesse eût disparu vers le buffet pour se pencher vers elle, les lèvres près de son oreille, dans un souffle chaud et nerveux.

— Vous venez de faire une erreur terrible, Mademoiselle. La duchesse sait tout de chacun. Elle porte ses invités comme des étiquettes. Quand elle découvrira que votre tante est une blanchisseuse morte rue de Lappe, elle vous déchirera devant tout le monde. C’est son passe-temps.

Camille sentit son sang refluer dans ses jambes. Elle n’avait pas mentionné que sa mère avait travaillé à la rue de Lappe. Personne ne le savait, sauf Lucien et le curé de la paroisse qui avait enterré une Renée Durand dans une fosse commune.

Elle regarda la baronne qui s’éloignait à travers les tables chargées de cristaux et d’orchidées, et comprit que quelque chose avait changé. Cette femme qui lui avait donné à voler le Baron, cette alliée inattendue, savait plus de choses sur elle que Camille n’avait jamais révélé à personne.

La baronne s’arrêta, se retourna, et articula silencieusement trois mots :

— Retrouvez-moi. Demain. Onze heures.

Puis elle rejoignit ses invitées, laissant Camille debout sous les lustres, avec deux rendez-vous secrets dans son corsage, une fausse parenté sur les lèvres, un document volé glissé sous son lit — et une dette de 5 000 francs qui grandissait à chaque seconde comme une bête noire dans sa poitrine.