Le Roi du Rail
Lire le chapitre 16: The Letter to Mother
La lettre arriva le lendemain à l’aube, glissée sous la porte de son atelier. Jack la reconnut sans la lire : l’écriture de sa mère, serrée et penchée comme si elle écrivait en courant, et le papier bon marché des pauvres. Il la déplia, les mains encore noires de cambouis de la nuit passée à redresser un essieu pour la ligne de Whitmore.
*Mon cher Jack, l’orge du môle est vendu. Le prêteur m’a donné huit jours avant de saisir la maison. Le toit fuit et le bois de l’hiver est déjà avancé, mais cela ne l’intéresse guère. Ta sœur travaille encore à la filature, mais ce qu’elle gagne ne suffit plus. Si tu peux envoyer quelque chose, je prierai pour toi. Si non, nous trouverons une manière de vivre dans la rue.*
Il relut le mot trois fois. Huit jours. Il avait onze livres, une caution de terrain dans trente jours, et un culvert à bâtir en six semaines. Dix livres pourraient sauver la maison de sa mère. Et lui laisser une livre pour tout le reste.
Jack s’assit sur la caisse à outils, tournant la pièce de cuivre dans sa poche — la montre de son père, brisée, qui ne marchait plus mais qu’il n’avait jamais vendue. Il pensa à Millford, à la ligne qui avait rase une rangée entière de maisons pour laisser passer les rails. Sa propre famille serait chassée à Manchester par un prêteur au col propre qui n’avait jamais fait un jour de dur labeur.
Il compta dix livres, les glissa dans une enveloppe avec un billet : *Je vous enverrai plus. Ne perdez pas la maison. — J.*
Il resta une livre. Une livre pour la chaux, les outils, la nourriture de l’équipe. Ned avait menacé d’arrêter le travail si les salaires retardaient d’un jour, et Whitmore inspectait le culvert dans dix jours. Une livre ne couvrait même pas la demi-semaine de salaire de trois hommes.
Il glissa l’enveloppe dans sa poche et gravit la colline qui surplombait la vallée de Brue, pour retrouver son équipe et l’idée d’une solution qui ne fût pas la ruine.
La brume matinale stagnait sur les marais. Le chantier était petit — quatre hommes, des tréteaux, des planches, une pile de briques fragiles que Jack avait achetées d’occasion pour économiser. Ned le maçon le regarda arriver avec des yeux qui ne savaient pas encore ce qu’ils savaient de la qualité du ciment. Il pointa du menton la butte voisine.
— Milord est arrivé. Cigare, comme d’habitude.
Jack tourna la tête. Lord Ashworth se tenait au sommet de la colline qui déclinait vers la vallée — la colline qu’il avait achetée, avec ses vingt acres de bonnes terres agricoles que la compagnie voulait traverser. Il fumait un havane, vêtu d’un manteau bleu marine qui semblait coûté plus que le salaire annuel de tout le chantier. Deux valets l’assistaient, un pour le cigare, l’autre pour un porte-documents en cuir.
Jack laissa tomber sa truelle et monta vers lui, sans y être invité. Ashworth l’aperçut et ne cacha pas son amusement.
— Monsieur Mullins. Ou est-ce que je dois dire le fantôme de Mullins ? Vous achetez des marais sous un nom d’emprunt et maintenant vous venez vous présenter au vrai monde ?
— Je viens vous parler du chemin de fer, dit Jack sans s’arrêter.
— Nous en avons parlé hier. Vous avez des intentions paysannes et moi des intentions nobles. Le fossé entre nous est infranchissable.
Jack sortit de sa poche un rouleau de papier qu’il avait préparé la veille, après avoir reçu la lettre. Il le déplia sous le nez d’Ashworth : un dessin au fusain, simple mais précis, d’une gare à deux étages dans le style de l’époque, mais avec une innovation — une halle vitrée formant voûte sur les voies, qui permettrait aux voyageurs de traverser sans être aspergés de suie.
— La compagnie projette un terminus à la limite de la vallée, dit Jack. Les plans officiels prévoient un simple hangar en bois. Mais si vous voulez que la gare serve votre domaine, il vous faut un bâtiment qui attire les voyageurs de qualité. Une gare en pierre, avec un salon d’attente réservé aux premières classes, et cette voûte — on pourra y ajouter des lanternes à gaz pour la lumière du soir.
Ashworth sourit, tira sur son cigare, et souffla la fumée en un filet parfait vers le ciel.
— Et quel est votre intérêt, homme au marais et au nom emprunté ? Vous voulez que je vous paie des plans ?
— Je ne vous demande pas d’argent. Je vous demande de me laisser construire le culvert sous votre colline, pour que l’eau s’écoule dans mon marais et non chez vous.
— Le culvert fait partie du contrat de Whitmore, répondit Ashworth en plissant les yeux. Vous travaillez déjà pour lui.
— Whitmore ne contrôle pas la déviation mineure que j’ai dessinée pour le pont-route. Une centaine de pieds plus au nord de votre partie. Vous gardez l’accès à votre domaine, la compagnie économise en terrain, et je gagne dix jours de travail.
Ashworth rit. Un rire franc, de gorge, qui porta jusqu’au chantier. Ned leva la tête, inquiet.
— Vous êtes un drôle de petit entrepreneur, Spanner. Vous n’avez rien, vous êtes financé par une femme qui n’est pas la vôtre, vous achetez des terres que vous ne pouvez pas payer, et vous me proposez des plans de gare que vous ne pourrez jamais bâtir. Mais je vous aime bien. Je vous aime bien parce que vous n’avez pas peur de me regarder en face.
Il jeta son cigare par terre et poussa la cendre du bout de sa botte brillante.
— Je vous ferai une offre, monsieur Mullins. Cinquante livres.
Jack ne laissa rien paraître sur son visage.
— Pour quoi faire ?
— Près de Leeds, un homme nommé Harrow possède un terrain sur la future ligne du nord. Il me rend la vie difficile. Il refuse de vendre. Il prétend que le sol n’est pas adapté à la voie et que la compagnie devrait dévier ? Une histoire de votre genre, non ? Des marais, des mensonges, de la stratégie.
— Vous voulez que je parle à votre Harrow ?
Ashworth se pencha, abaissant sa voix pour que les valets n’entendent pas.
— Je veux que vous vous rendiez là-bas, demain, comme un simple ouvrier sollicitant une place. Regardez ses travaux. Regardez s’il a des faiblesses. S’il construit déjà des fondations sur son terrain, ou s’il bluffe encore. Cinquante livres à votre retour, plus ce que cela vous économisera de misère évitée.
Jack pensa à sa mère, à la lettre dans sa poche. Cinquante livres. La maison sauvée, la caution du marais payée, et peut-être le culvert bâti sans faire imploser les briques fragiles.
— Vous êtes un homme de parole ? demanda-t-il.
Ashworth rit encore, mais cette fois il n’y avait plus de chaleur.
— Je suis un homme qui a découvert que quelqu’un d’obscur avait acheté des terres sur cette ligne avant mon propre agent. Un homme qui pourrait vouloir savoir qui est ce mystérieux acheteur de marais dont le nom ne figure nulle part dans les registres de Whitmore mais qui apparaît dans ceux de la compagnie. Vous comprenez que personne d’autre que moi — et peut-être Ned le maçon — ne sait que vous êtes Jack Spanner sous votre nom de théâtre ?
Jack ne bougea pas. Il regardait Ashworth droit dans les yeux, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon de travail. La montre de son père lui pressait contre la cuisse. La seule chose qui lui restait de l’homme qui avait perdu sa maison, sa santé, et sa vie aux mains des compagnies.
— Cinquante livres d’avance, dit-il. La moitié avant le départ, la moitié au retour.
Ashworth haussa un sourcil.
— Trente d’avance. Vingt au retour, si l’information est bonne.
— Trente-cinq d’avance.
— Vous êtes bien audacieux pour un homme qui n’a qu’une livre en poche. Trente-deux, et pas un penny de plus.
Jack tendit la main. Ashworth la serra — une poignée ferme, sans dédain, qui surprit Jack et conforta son malaise. L’aristocrate remit une liasse de billets extraits de son portefeuille, comptée avec une précision maniaque.
— Maître Andrews, mon homme d’affaires, vous attend à la gare de Leeds, dit Ashworth en remontant dans sa voiture. Rapportez-moi ce que fait Harrow. Et monsieur Mullins ?
Jack tourna la tête.
— Si vous décidez de trahir ma confiance, sachez que j’ai des registres qui peuvent faire plus de mal que votre nom d’emprunt ne le croit.
La voiture partit. Jack resta sur la colline, les billets au poing, le vent froid de la vallée lui mordant les mains. Il abandonna son plan pour construire une perspective fragile — espionner un ennemi pour un autre ennemi, trahir un concurrent pour un noble, et se mettre encore plus en danger.
Il replia les billets, les glissa dans sa poche, et marcha vers le chantier. Ned l’attendait, bras croisés.
— J’ai vu l’argent, murmura Ned d’une voix basse. Vous avez vendu quoi ?
— Rien encore. Nous allons ralentir le culvert d’un jour. Je dois partir demain, la pile de la maison de ma mère.
— Et le culvert ? Whitmore inspecte dans dix jours.
Jack se pencha pour ramasser sa truelle. Il la soupesa un instant, puis la jeta à Ned, qui la rattrapa maladroitement.
— Vous êtes le maçon. Vous savez ce qu’il faut faire. Tenez le chantier deux jours, et je vous nommerai contremaître permanent si tout se passe bien. J’avais prévu cela depuis longtemps.
Ned le regarda fixement, sans rancune : presque avec une sorte de respect.
— Vous mentez bien, Spanner. J’espère que cela suffira pour l’autre côté.
Jack aurait voulu lui répondre, mais il n’avait plus que sa livre en poche, trente-deux billets collés à son cœur, et la conscience de s’être mis au service d’un homme qui pouvait le détruire comme il avait détruit ses adversaires : par procuration. Dans sa poche, la montre de son père battait comme un second cœur contre sa cuisse.
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