Le Roi du Rail
Lire le chapitre 18: The Stake of a Knife
Le brouillard de l’aube n’avait pas encore quitté le chantier lorsque Jack entendit le premier coup de sifflet. Pas celui du contremaître, ni celui de la locomotive. Un long sifflement strident, répété trois fois, qui venait des baraquements des ouvriers au-delà de la digue.
Il leva la tête de son établi, une clé anglaise encore dans la main. Ned apparut à l’entrée de l’atelier, le visage gris comme le ciel.
— Ils arrêtent, Spanner. Toute l’équipe des terrassiers, et la moitié des poseurs de rails. Ils exigent douze heures au lieu de quatorze, et un shilling de plus par jour.
Jack laissa tomber la clé, qui rebondit sur le sol de terre battue.
— Whitmore ne l’acceptera jamais. Pas avec l’inspection dans dix jours.
— Whitmore n’est pas là, répondit Ned. C’est nous qu’ils regardent. Mullins & Co. Le sous-traitant sur lequel ils peuvent taper.
Dehors, les voix montaient. Jack sortit, Ned sur ses talons. Une centaine d’hommes s’étaient rassemblés près des piles de traverses, leurs pioches plantées dans le sol comme des piques. Des femmes et des enfants s’étaient groupés derrière eux, visages fermés, paniers vides à la main.
Jack reconnut des visages. Des hommes qui avaient pioché la glaise avec lui pendant deux semaines. Des hommes qui l’avaient appelé « chef » et « patron » en souriant.
Devant la foule se tenait une silhouette qu’il ne connaissait pas. Un grand maigre, barbe rousse comme un buisson d’automne, vêtu d’une veste de velours usée jusqu’à la corde. Il parlait d’une voix qui portait sans effort par-dessus le murmure hostile.
— …et pendant que vous creusez vos tombes dans la boue, dites-moi, qui mangera à sa faim ? Pas vos enfants. Pas vos femmes. Non, Messieurs les Directeurs feront construire leurs ponts sur vos dos, et ils les appelleront progrès !
Un tonnerre d’approbation. Jack pressa le pas.
— Toi, là ! lança-t-il. Tu n’es pas de mon équipe.
L’homme roux se retourna, les yeux plissés. Il le toisa de la tête aux pieds, s’attardant sur ses mains calleuses, sur son tablier de cuir graisseux.
— Non, dit-il lentement. Je viens de Millford. Une dizaine de nous, on a refusé de prendre le train jaune ce matin. On a marché toute la nuit pour rejoindre ceux qui ont du cœur.
— Millford, répéta Jack. Tu les connais, Ned ?
Ned acquiesça, mal à l’aise.
— Ned le Maçon. Oui, je sais qui tu es, et toi aussi je te connais. Jack Spanner. Le roi de la clé à molette. Celui qui répare les machines avec un morceau de ficelle et une prière.
Des rires, mais pas méchants. L’homme s’approcha, une main tendue.
— Moses Hale. Ancien mineur de Cornouailles, ancien cheminot de la Ligne de l’Ouest, et actuellement, selon le bon plaisir du ciel, porte-voix de ceux qui n’ont rien.
Jack serra la main par réflexe. La poigne était ferme, presque amicale.
— Écoute, Moses. Je comprends la colère. Mais mon contrat avec Whitmore est signé, scellé, et si je ne livre pas ce ponceau avant la fin de la semaine, c’est moi qui paie les amendes. Pas Whitmore. Pas les actionnaires. Moi.
— Alors tu devrais exiger mieux de Whitmore.
— Je viens de commencer, dit Jack. Donnez-moi le temps de construire. Quand je serai plus gros, je pourrai négocier. Aujourd’hui, si vous arrêtez, je n’ai plus rien. Je vous paie tous de ma poche si je perds ce contrat.
Un silence. Jack crut un instant avoir touché juste. Puis Moses secoua la tête, presque tristement.
— On a déjà entendu ce discours. « Patience », qu’ils disent. « Construisez d’abord, on partagera après. » Et puis ils construisent, et puis ils partagent… les miettes. Combien tu gagnes, Spanner, sur ce ponceau ? Allez, dis-le-nous. Combien as-tu marginé ?
Jack sentit le piège. S’il disait le vrai taux, il passerait pour un profiteur. S’il mentait, Moses le saurait peut-être.
— C’est mon affaire.
— C’est notre affaire ! cria une voix dans la foule. On sue pour toi, on trempe ta terre pour toi, on soulève tes pierres pour toi ! C’est nous qui demandons, et toi qui prends !
La foule se pressa. Jack sentit les rangs se resserrer, la chaleur des corps, l’odeur de sueur et de colère.
Ned se mit devant lui, bras écartés.
— Du calme, les gars. Jacques vous a toujours traités droit.
— Jacques ? ricana Moses. Jacques ? On a un aristocrate parmi nous ? Dis donc, Spanner, tu nous aurais caché le titre que tu possèdes ? C’est quoi, un nom d’emprunt pour signer des contrats avec les Messieurs ?
Jack se figea. Un nom d’emprunt. Moses ne pouvait pas le savoir. Personne ne savait, sauf Ashworth qui le tenait comme une lame au-dessus de sa gorge.
— Il s’appelle Jack, trancha Ned. Comme moi. Comme toi, sale prêcheur. Occupe-toi de la paye, pas des noms.
Moses haussa les épaules, mais ses yeux ne quittaient pas Jack. Ils contenaient une intelligence froide, calculatrice, qui démentait son air bonhomme.
— Très bien. Voici ma proposition, Jack Mullins, ou Williams, ou quoi que tu sois. Tu nous doubles la paye de la semaine, tu nous paies les heures supplémentaires comptées double, et on retourne creuser ton trou avant que le soleil soit haut.
Jack resta droit.
— Non.
— Non, il dit non. L’homme qui a de l’argent pour acheter des marais en a forcément pour ses ouvriers.
Le souffle coupé. Comment Moses pouvait-il connaître l’achat du terrain ? Personne à part Eleanor, Whitmore et Ashworth ne savait réellement.
Jack fit un pas en avant, le visage tendu.
— Je ne sais pas qui tu sers, Moses. Mais tu as mal choisi ton maître.
— Je ne sers aucun maître, je sers la cause, répliqua Moses sourdement. Et je ne suis pas le seul. Nous savons où coulent les capitaux de ce chantier. Nous savons quels messieurs ont acheté les terres autour de Bruevale. Et nous savons surtout que c’est toi qui as le plus à perdre si ce chantier s’arrête.
Il marqua un temps.
— Alors je vais faciliter la chose, Spanner. On ne réclame plus une augmentation pour tout le monde. On réclame du travail pour nos frères de Millford. On est trente ici. Trente en plus à payer, c’est toi qui décides.
La foule murmura. Des ouvriers de Jack échangèrent des regards. Trente nouvelles bouches à nourrir, payées sur le même contrat, le même délai.
Jack regarda Moses, vit le double jeu.
— Tu n’es pas là pour le salaire. Tu es là pour me briser.
Moses sourit, sans chaleur.
— Peut-être. Mais les hommes ne le savent pas.
Il se tourna vers la foule, levant les bras :
— Ce petit patron a refusé ! Il préfère son profit à vos enfants ! Que celui qui veut creuser pour lui s’avance maintenant, et qu’on lui donne une pioche à la place de la mule qu’il mérite !
Le chaos explosa.
Jack ne se souvint pas exactement du premier coup. Un poing dans la tempe, puis le sol, puis des bottes qui volaient autour de lui. Il tenta de se protéger le visage, de rouler vers l’établi, mais chaque mouvement rencontrait une semelle, un tibia.
— Ses outils! cria quelqu’un. Prends tout, qu’il ne puisse plus réparer le moindre boulon !
Le bruit d’un établi renversé, le tintement métallique des clés et des burins qui s’éparpillent comme des pièces de monnaie. La caisse à outils, cadeau de son père mort, se fracassa contre un mur.
— Arrêtez ! cria Ned, quelque part au loin. Vous le tuez !
Mais les coups continuaient, réduits à une douleur sourde et régulière. Jack perdit un souffle entier quand un talon lui frappa les côtes. Il sentit le sang couler de son front, tiède contre le froid de la terre.
Puis, aussi brusquement, le bruit s’éloigna. Quelqu’un le tira par les épaules, le traîna contre une pile de traverses. Il cligna des yeux, vit Ned penché au-dessus de lui, bouche pâle, une main pressée contre le nez de Jack.
— Il faut vous sortir d’ici, souffla Ned. Ils sont partis. Ils ont tout pris. La caisse de forage, les gabarits, le niveau, les compas. Tout.
Jack gémit, porta une main à ses côtes qui lançaient à chaque inspiration. Il chercha des yeux l’atelier. La porte bâillait, l’intérieur semblait vide.
Mais l’établi, lui, n’était pas vide. Sur la surface, dans le désordre laissé par la foule, quelque chose brillait à la lumière rasante du matin. Une petite lamelle de laiton, presque invisible, qui n’était pas là avant.
— Ned, dit Jack d’une voix rauque. Va voir. Cette chose, sur l’établi.
Ned traversa l’atelier, ramassa l’objet, revint. C’était un morceau de métal triangulaire, fin, portant un symbole gravé : une étoile à six branches entourée de cercles concentriques.
Jack le tourna dans ses doigts ensanglantés. Il le connaissait. Eleanor l’avait retrouvé dans le bureau d’Andrew, glissé dans la doublure de son manteau. Son frère défunt l’appelait « le passeport du géomètre ».
Mais le symbole, lui, Jack le reconnaissait aussi. Il était gravé à l’identique sur le pendentif qu’Andrew portait au cou quand on l’avait sorti de la fosse.
Moses n’avait pas choisi ce chantier par hasard. Et il voulait que Jack le sache : le messager comme l’instrument lui étaient cruellement connus.
Jack serra la lamelle de métal dans sa paume, sentant le tranchant s’enfoncer dans sa peau.
— Moses travaille pour Ashworth, murmura-t-il.
Ned le fixa, interloqué, sans comprendre.
Jack s’appuya contre la pile de bois, fit craquer une côte supplémentaire, et se releva à la force de la seule chose que la horde ne lui avait pas prise : la haine qui fait tenir debout ceux qui n’ont plus rien à perdre.
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