Le Roi du Rail
Lire le chapitre 19: The Trace of a Map
La douleur lui mordait les côtes à chaque inspiration, mais Jack ne pouvait pas rester couché. La cabane sentait la poussière et le fer, et la carte d’Andrew était étalée sur la table, ses bords usés par les doigts d’un homme mort. Jack s’y pencha, la lampe à huile vacillant sur le parchemin jauni. Il cherchait quelque chose — une réponse, un signe, la raison pour laquelle Andrew était mort.
Ses yeux parcoururent les lignes fines, les repères de villages, les rivières tracées à l’encre sèche. Puis il s’arrêta. Près de l’embouchure de la Brue, là où la terre devenait marécageuse, une marque presque invisible — un triangle minuscule, incisé d’un coup de pointe séche. Il sortit de sa poche l’emblème métallique que Moses avait laissé derrière lui, le frotta du pouce. Le symbole était identique. Non pas une menace, mais une signature. Andrew avait marqué sa carte avec le même sceau que l’homme qui l’avait tué.
— Il était l’un d’eux, murmura Jack. Ou il avait trouvé leur secret.
Il retourna la carte, chercha un indice, et vit une fine ligne pointillée qui serpentait à l’ouest, hors de toute route connue. Elle menait à une colline boisée, à un kilomètre de sa parcelle. Andrew avait noté un mot dans un coin, d’une écriture presque effacée : « étain ».
Jack leva la tête. L’étain. Pas pour les culverts, pas pour les voies. L’étain, c’était une fortune. L’étain, c’était des canons, des ustensiles, des alliages — et surtout, un empire. Si Andrew avait trouvé un filon dans ces terres, il avait compris pourquoi Ashworth voulait le contrôle. La route n’était qu’un leurre. Le vrai trésor dormait sous le sol.
La porte grinça. Eleanor entra, un châle sur les épaules, le visage pâle dans la lumière crue du matin. Elle tenait un panier de pain et de viande froide, mais s’arrêta en voyant l’expression de Jack.
— Qu’est-ce que tu as trouvé ?
— Andrew n’est pas mort pour une enquête. Il est mort parce qu’il avait découvert ça. Il indiqua le pointillé. Il y a une mine abandonnée, là-bas. Une mine d’étain.
Eleanor s’approcha, les sourcils froncés. Elle ne connaissait pas la géologie, mais elle connaissait la peur dans la voix de Jack.
— Une mine abandonnée depuis quand ?
— Je ne sais pas. Mais le sol ici, c’est de l’argile et des graviers. Le cuivre et l’étain se cachent souvent dans les veines de granit, plus profond. Andrew avait tracé cette route pour une raison. Il y a une entrée, quelque part près de cette colline.
Il plia la carte et la glissa sous sa chemise, puis saisit son manteau. Chaque mouvement lui tirait la poitrine, mais il ne pouvait pas attendre. Moses avait peut-être déjà trouvé la carte, mais il ne savait pas lire ces marques. Jack, lui, savait.
— Tu ne peux pas y aller seul, dit Eleanor.
— Je n’ai pas le choix. Si Ashworth apprend que je sais, il m’enverra rejoindre Andrew.
— Alors je viens.
Il la regarda. Elle avait les mâchoires serrées. Elle avait investi son argent dans son rêve, et elle n’allait pas le laisser seul au bord d’un gouffre. Il hocha la tête, et ils sortirent ensemble dans le brouillard du matin.
Ils marchèrent pendant près d’une heure, passant les marais, longeant un ruisseau dont l’eau noire léchait les racines des saules. La colline était plus escarpée qu’elle n’y paraissait sur la carte. Jack chercha une faille, un affleurement rocheux. Puis Eleanor s’accroupit, écartant un buisson.
— Là.
Une ouverture sombre, à moitié effondrée, recouverte de branches mortes et de mousse. Elle avait été délibérément cachée. Jack s’accroupit, alluma une lanterne qu’il avait emportée, et s’engagea à l’intérieur. L’air était froid, chargé d’humidité et d’une odeur minérale. Le sol était parsemé de pierres éboulées, mais les parois montraient des traces d’extraction — des entailles profondes, des marques de pics.
Il avança de quelques mètres, puis s’arrêta. La lanterne éclaira une veine brillante, argentée, courant dans la roche sombre comme un éclair pétrifié.
— Eleanor. Regarde.
Elle passa à côté de lui, et ses yeux s’agrandirent.
— C’est de l’étain ?
— Cassitérite, dit doucement Jack. Mon père m’en a parlé une fois, quand nous travaillions chez les Cornouaillais. Si cette veine s’étend sur toute la colline, si elle descend assez profond…
Il passa la main sur la surface rugueuse. C’était frais, véritable, brut. Pas un rêve. Pas une promesse de papier. De la richesse solide, sous ses doigts.
— Avec ça, dit-il, je n’ai plus besoin de charité. Plus besoin de mensonge chargé d’horreurs à Ashworth. Je peux financer le chemin de fer moi-même.
Eleanor resta silencieuse un moment. Puis, doucement :
— Andrew savait. C’est pour ça qu’il est mort.
Jack se retourna vers elle. La lanterne projetait son ombre sur la paroi. La vérité l’éclairait enfin, mais elle était lourde comme une pierre.
— Ashworth ou l’un de ses hommes a dû le suivre. Ou Andrew a parlé à la mauvaise personne. Et quand ils ont compris qu’il pouvait revendiquer cette terre, ils l’ont fait taire.
— Mais la parcelle de Jack — douze acres de marécage — était près de la station. Pas de la colline.
Jack réfléchit aux points. Il écarta la carte de nouveau, opposant le petit triangle au pointillé. Son souffle se serra.
— C’est la même fissure. Cette colline fait partie d’un pli souterrain. Si la veine suit une ligne descendante, elle passe exactement sous mes douze acres. La terre est marécageuse en surface, mais la roche, en dessous…
Il s’arrêta, le vertige le saisissant. Moses avait choisi le site de la grève, pas pour la route, mais pour la terre. Ashworth avait acheté le terrain adjacent à la station. Mais Jack possédait le sol même qui recelait la richesse.
— Ashworth ne sait pas, souffla Eleanor. Pas encore.
— S’il le savait, il m’aurait déjà tué. Il me fait surveiller, il m’interroge, mais il ne voit que le petit mécanicien. Pas le filon.
Il laissa la lumière jouer sur la veine une dernière fois, puis se redressa, le dos douloureux.
— Nous sortons. Personne ne doit savoir que nous sommes venus ici. Pas Ned. Pas ta famille. Personne.
— Et tes culverts ? Ton inspection ?
— Le fer et le ciment auront leur temps. Mais d’abord, je dois sécuriser ceci. Nous allons enregistrer une concession minière au bureau du comté. Il y a des droits, des titres. Sans papier, Ashworth peut me voler le tout.
Eleanor hocha la tête. Ils rampèrent hors de la mine, comblèrent l’entrée avec des branches, et Jack marqua l’emplacement d’une pierre, pour la retrouver malgré la brume.
En chemin, il retournait les mots dans sa tête. Une mine. Une fortune. Mais aussi un nouveau poids. S’il enregistrait la concession, il révélait son secret. S’il ne le faisait pas, quelqu’un d’autre pouvait découvrir le filon. Le temps le poussait, et la mort d’Andrew lui rappelait ce qu’il risquait.
Mais il avait maintenant un avantage qu’Andrew n’avait pas : il savait que l’ennemi connaissait la carte.
La maison d’Eleanor apparut à travers les arbres. Avant d’entrer, elle se tourna vers lui, le regard dur.
— Tu ne leur diras pas qu’il t’a battu ? Le juge ?
— Non. Je vais leur dire que je suis tombé. Et je vais continuer à faire le travail d’Ashworth pendant qu’il me paie. Si je suis trop tôt, il changera de plan.
Elle ouvrit la porte, et une odeur de feu de bois les accueillit. Ses mains tremblaient légèrement en s’essuyant.
— Alors nous gardons le secret, mais nous agissons. Quand comptes-tu enregistrer la concession ?
— Demain. Mais d’abord… disse-t-il en tirant des pièces de sa poche, j’ai besoin d’un avocat. Pas un de ceux qui travaillent pour les riches. Quelqu’un de discret.
Il s’arrêta sur le seuil, regarda l’horizon gris au-dessus des marais.
Le ciel semblait plus lourd. Ou c’était peut-être lui qui portait maintenant le poids de la montagne.
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