Le Roi du Rail
Lire le chapitre 22: The Falling of the Hammer
Le marteau du commissaire-priseur s'abattit avec un bruit sec, et Jack sentit son estomac se serrer comme un poing. La salle des ventes de Middleborough sentait l'encre, la poussière et le renfermé, mais surtout l'argent. Il en avait presque goûté l'odeur, une heure plus tôt, quand on avait adjugé les lots de terres marécageuses à l'ouest de la ligne.
« Lot 47, adjugé à M. Mullins pour trois cent vingt livres. »
Trois cent vingt livres. L'argent de Silas. L'argent d'Ashworth, peut-être. Jack hocha la tête, le visage impassible, tandis que le greffier griffonnait son nom sur le registre. Autour de lui, les notables chuchotaient. Un mécanicien qui achète des terrains à la criée, ça faisait jaser. Mais Jack s'en fichait. Il venait d'acquérir huit acres de terre noire, pauvre en surface mais riche en profondeur — il en était certain. La carte d'Andrew le lui avait montré, et son instinct de mécanicien lui disait que le filon de la mine abandonnée courait droit sous cette parcelle.
Il signa. Le greffier lui tendit le parchemin. Et c'est là que tout bascula.
« Un instant, monsieur Mullins. »
La voix était douce, presque suave. Jack se retourna. Un homme maigre, vêtu d'un habit noir impeccable, se tenait derrière lui. Il portait une serviette de cuir et un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
« Percival Grange, inspecteur royal aux domaines et concessions. J'ai besoin de vérifier les titres de propriété de votre acquisition. »
Jack sentit un frisson froid lui remonter le dos. Il jeta un regard vers la porte, où deux hommes en uniforme se tenaient, inertes comme des statues de pierre.
« Tout est en ordre », dit-il en tendant le parchemin. « Payé et enregistré. »
Grange prit le document, l'examina avec une lenteur exaspérante, puis sortit une seconde feuille de sa serviette. Il la déplia avec le même soin chirurgical.
« Voici, monsieur Mullins, le titre originel du lot 47. En date du 2 mars 1843. Propriétaire : Lord Percival Ashworth, comte de Westwick. Le terrain que vous venez d'acheter... appartient déjà à Sa Seigneurie. »
Le sang de Jack se glaça. Il saisit le document, le parcourut des yeux. C'était bien le même lot, la même description géométrique — les huit acres, ses limites au nord par la rivière, à l'ouest par le chemin de halage. Et en haut, bien visible, le sceau et la signature d'Ashworth.
« C'est une erreur », s'entendit-il dire. « Le vendeur avait le titre en main. Je l'ai vu. »
Grange haussa les épaules avec une compassion feinte. « Le vendeur était un homme de paille, monsieur Mullins. Un M. Harold Pettigrew, que nous avons interrogé ce matin. Il affirme que vous l'avez menacé pour qu'il vous vende la parcelle. Vous comprenez que cela change tout. »
Jack comprit. Il comprit tout, avec une clarté douloureuse. Ashworth avait anticipé son coup. L'homme de paille, le lot qui semblait parfait, l'inspecteur royal arrivé comme par magie — tout était une mise en scène. Les trois cent vingt livres de Silas, cet argent peut-être déjà taché du sang d'Ashworth, venait de lui filer entre les doigts.
« Je veux voir un avocat », dit-il.
« Vous en verrez un », répondit Grange avec un sourire. « Le mien, probablement. Car nous allons porter plainte pour tentative de fraude. Vous êtes libre de partir, mais je vous conseille de ne pas quitter la ville. »
Jack sortit de la salle des ventes dans un état second, le parchemin inutile serré dans son poing. Dehors, le ciel était bas, d'un gris d'encre. Il neigeait presque. Et c'est là qu'il entendit le bruit.
Un grondement, d'abord lointain, puis qui enfla. Des voix. Des cris. Le martèlement de bottes sur le pavé. Il tourna la tête vers la droite et vit la foule.
Cent hommes, peut-être plus, venant de son chantier. Ils marchaient d'un pas lourd et décidé, brandissant des outils, des bâtons, des morceaux de rails rouillés. En tête, un homme massif qu'il reconnut de loin : Moses Hale. L'agitateur. L'homme d'Ashworth — ou peut-être, pensa Jack avec une ironie amère, l'homme de personne.
« Spanner ! »
La voix le fit sursauter. Il se retourna. Danny, son contremaître, arrivait en courant, le souffle court, une plaie saignante sur le front.
« Ils ont attaqué les ateliers, patron. Ont brûlé le baraquement du matériel. Ils disent que tu les as trahis. Que tu as pris l'argent des patrons et que tu vas fermer le chantier. »
Jack sentit le sol se dérober sous lui. « Trahis ? Je n'ai jamais — »
« Moses leur a raconté que t'avais vendu les machines, que t'avais signé un accord avec Ashworth pour les jeter dehors sans un sou. Ils croient pas un mot de mes démentis. » Danny cracha par terre. « Faut faire quelque chose. Ils arrivent. »
La foule était maintenant à cinquante pas. Jack voyait les visages — des hommes qu'il connaissait, avec qui il avait partagé le pain et la sueur. Il y avait Tom Whitfield, son meilleur poseur de rails. Bill Croft, le chaudronnier. Jeunes et vieux, tous marqués par le travail, tous dans la misère. Et tous le regardaient comme un ennemi.
« Patron ! » cria Tom depuis la foule. « C'est vrai que tu nous vends ? Réponds ! »
Jack ouvrit la bouche. Les mots qu'il voulait dire — ce n'est pas moi, c'est Ashworth, ce type vous ment — lui restèrent dans la gorge. Parce que ce n'était pas si simple. Il avait pris l'argent d'un agent d'Ashworth. Il avait acheté des terres qui appartenaient déjà au comte. Il avait joué le jeu des capitalistes, exactement comme Moses le lui avait reproché. Et maintenant, il était endetté de trois cent vingt livres, avec un chantier qui s'embrasait et une réputation de traître.
« Je n'ai rien vendu ! » finit-il par crier. « C'est un coup monté ! »
Moses Hale s'avança hors de la foule, massif, le visage sculpté dans la pierre et la colère.
« Un coup monté ? Tu as signé un chèque avec l'argent de Whitmore, Mullins. Whitmore, ce riche fils de pute qui travaille pour Ashworth. Tu crois qu'on est aveugles ? On a vu tes allées et venues. On sait ce que tu trafiques. »
Jack sentit la rage monter, chaude et rouge. Il serra les poings.
« Je viens de compter trois cent vingt livres pour des terres qui appartiennent déjà à Ashworth. Je viens de me faire piéger comme un débutant. Si j'étais avec lui, est-ce que je serais en train de me faire dépouiller devant la ville entière ? »
Un murmure parcourut la foule. Certains regards hésitèrent. Mais Moses ne faiblit pas.
« Belle histoire. Mais tu es encore là, non ? Toujours libre. Toujours avec ton beau costume. Nous, on crève de faim, Mullins. On crève dans tes ateliers parce que tu refuses de payer un salaire décent. Alors ne viens pas nous parler de tes problèmes d'argent. »
Le visage de Jack se figea. Il aurait pu répondre, argumenter, crier encore. Mais il regarda ses hommes — les mains calleuses, les épaules voûtées, les ventres vides. Et il les vit, enfin, tels qu'ils étaient. Des mécaniciens, des poseurs, des charpentiers. Ses hommes. Les travailleurs qui avaient construit sa ligne, qui avaient transpiré pour chaque mètre de rail.
Il avait une dette envers eux. Pas seulement l'argent de Silas. Une dette de loyauté, d'humanité. Et en face de lui, Moses Hale — l'agent d'Ashworth, peut-être, mais aussi l'incarnation de leur colère — lui tendait un miroir cruel.
Jack se mordit la lèvre. Il sentit le goût du sang.
« Écoute-moi, Moses. Et toi, Tom. Et vous tous. » Sa voix était rauque, plus dure qu'il ne l'avait voulue. « Le chantier paiera. Je vous donnerai l'augmentation que vous demandez. Mais pas parce que tu me menaces, Moses. Parce que je vous ai vus mourir sur ces rails, et parce que je ne suis pas un capitaliste. Je suis un mécanicien qui a grimpé trop vite et qui a cru pouvoir oublier d'où il venait. »
Un silence tomba sur la foule. Jack sortit le parchemin de sa poche, le roula en boule, et le jeta aux pieds de Moses.
« Ton maître Ashworth a essayé de me ruiner aujourd'hui. Il a réussi. Je n'ai plus un sou, j'ai des dettes et un inspecteur royal sur le dos. Si tu veux empêcher le chantier de fermer, aide-moi à le rouvrir. Parce que si ce chantier meurt, vous mourrez tous avec. »
Moses Hale le regarda longuement, sans un mot. Puis il se baissa, ramassa le parchemin froissé, l'examina. Ses yeux parcoururent les lignes. Quand il releva la tête, son expression n'avait pas changé — mais quelque chose, dans son regard, avait bougé.
Soudain, un bruit sourd déchira l'air. Un coup de feu. Puis un second. La foule cria, se dispersa en panique.
Du bout de la rue, des cavaliers approchaient au galop, leurs uniformes brillant sous la neige. Et en tête, monté sur un cheval noir, le visage fendu d'un sourire triomphant : Lord Ashworth.
« Mullins ! » hurla-t-il en tirant les rênes. « Vous êtes en état d'arrestation pour fraude, destruction de biens et incitation à l'émeute. »
Jack regarda Moses. Moses regarda Jack. Le parchemin froissé tomba dans la boue entre eux.
Le monde venait d'attraper feu.
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