Le Roi du Rail
Lire le chapitre 23: The Board of Men
La salle du conseil sentait le cigare froid et le vernis ancien. Cinq hommes siégeaient derrière une table d'acajou massif, leurs visages aussi fermés que des coffres-forts. Jack se tenait debout devant eux, la casquette à la main, sa veste propre mais usée — il avait refusé de s'acheter du neuf avec l'argent de Silas.
« Mullins, ou devrais-je dire *Whitmore* ? » Le président du conseil, un certain Sir Humphrey Vane, étala un dossier devant lui comme on déploie une arme.
Jack ne broncha pas. Il avait appris à lire les hommes comme on lit une chaudière — par la vapeur qui s'échappe avant l'explosion. Vane cherchait à lui faire peur. Le dossier était peut-être vide.
« Whitmore ? » répéta Jack, la voix neutre. « Je ne connais pas ce nom, monsieur. »
« Nous savons que vous n'êtes pas Jack Mullins. Vous n'avez aucun acte de naissance à Bristol. Votre mère n'a jamais été enregistrée. Et pourtant vous avez signé des contrats, pris de l'argent, acheté des terres. »
Un deuxième homme, plus jeune, aux favoris roux, se pencha en avant. « La fraude à l'identité est un délit grave, mon ami. La prison de Newgate vous tend les bras. »
Jack laissa un silence s'installer, puis sortit de sa poche intérieure une carte pliée, tachée de sueur et de terre. Il la déplia lentement, avec une solennité de notaire, et la posa sur la table face aux hommes.
« Messieurs, avant que vous ne me menaciez de la potence, j'aimerais vous montrer quelque chose. »
Vane jeta un coup d'œil à la carte, mais ne la toucha pas. « Nous n'avons pas de temps pour vos jeux de charbonnier. »
« Ce n'est pas un jeu, monsieur. C'est une mine. » Jack appuya du doigt sur un point précis où le triangle se dessinait à peine. « Du minerai de fer sous ma parcelle. Suffisamment pour alimenter des années de production de rails. Vous construisez des lignes, messieurs. Moi, je connais le sol qu'elles traversent. »
Un murmure parcourut le conseil. Le troisième homme, un ancien militaire à la moustache grise, cessa de tourner son stylo.
« Des preuves ? » demanda-t-il.
« J'ai tout ce qu'il faut pour vous convaincre, si vous êtes prêts à regarder au-delà de votre mépris pour l'homme qui se tient devant vous. »
Le jeune homme roux toussa. « Et pourquoi partageriez-vous cette information ? Vous pourriez l'exploiter vous-même. »
« Je pourrais. Mais je n'ai pas le capital. Vous, vous l'avez. Je vous propose un partenariat. Soixante pour cent pour vous, quarante pour moi. Les droits d'extraction passent par ma concession à moi, pas par la vôtre. Vous gardez la ligne, je garde la terre. Personne ne bouge sans l'autre. »
Le silence changea de texture. Ce n'était plus de la méfiance, mais de la discussion muette. Vane échangea un regard avec le militaire. Le jeune homme roux sortit un carnet et griffonna quelque chose.
Vane se racla la gorge. « Nous devons en délibérer en privé. »
« Je vous laisse. Mais sachez que l'offre expire ce soir à minuit. » Jack ramassa sa carte, la replia, la glissa dans sa poche sans se presser. Il salua d'une inclinaison de tête — pas trop bas, pas trop haut — et sortit, laissant le poids de sa proposition s'installer comme une vapeur dans la salle feutrée.
Il n'était pas dans le corridor depuis trois pas qu'une voix connue l'arrêta dans l'ombre des colonnes.
« Gentleman Jack. Ou je devrais dire *monsieur* Whitmore, peut-être ? »
Lord Ashworth. Il se tenait là, appuyé contre une colonne, un sourire fin comme une lame. Il avait dû écouter derrière la porte. Sa redingote noire impeccable semblait absorber la lumière.
« Vous êtes bien informé, milord. »
« Je vous l'ai déjà dit : je le suis toujours. » Ashworth fit quelques pas vers Jack, ses bottes vernies sonnant sur le marbre. « Cette histoire de mine est une belle fable. Dommage qu'elle ne repose sur rien de solide. »
« Vous l'avez vue ? On m'a toujours dit que le conseil était en train de vérifier votre solvabilité, milord. »
La mâchoire d'Ashworth se contracta — juste un frémissement, mais Jack le vit. Les hommes de pouvoir étaient tous des chaudières mal réglées. Mauvaise soupape, pression trop forte.
« Le conseil est pour moi une formalité, pas un obstacle. » Ashworth sortit une montre de sa poche, la fit tourner entre ses doigts. La montre de Jack rêvait d'une chaîne en or, mais la sienne avait un cadran argenté, un couvercle ouvragé. « Vous jouez un jeu dangereux, Mullins. Vous avez accepté l'argent que mon homme vous a donné, vous avez acheté une terre que je connais par cœur, et vous tentez de faire croire que vous avez découvert quelque chose dont nous ignorons l'existence. »
« Votre homme ? »
« Silas Whitmore est à mon service. Ou plutôt, il l'était. » Ashworth remit la montre en poche, d'un geste négligent. « Les fonds qu'il vous a remis sont traçables. Je peux les faire geler d'un simple mot. Votre soi-disant partenariat minier disparaît en un éclair. »
Jack ne bougea pas. À l'intérieur, une rage sourde montait, mais il garda le visage calme. Il savait déjà que l'argent était piégé. Eleanor l'avait averti. Il avait choisi d'avancer quand même.
« Alors pourquoi ne l'avez-vous pas déjà fait, milord ? »
Ashworth arqua un sourcil. Pareille question le surprenait. Il était rare qu'on lui renvoie ses propres manœuvres.
« Parce que je veux vous voir signer, Mullins. Demain à midi. La cession de vos terres. Vous la signerez, ou je publierai tout : votre nom, votre mère, vos origines. Une ruine complète. »
« Et si j'acceptais ? »
« Si vous acceptez, je vous garantis une place dans ma nouvelle compagnie. Vous serez contremaître général — un homme de valeur, avec un salaire honnête. Vous pourrez acheter une maison convenable. Vous arrêterez de jouer au propriétaire de mines et vous reviendrez à votre vraie place : les mains dans le cambouis. » Ashworth s'approcha d'un pas. Il était assez proche pour que Jack sente l'eau de Cologne et le sang-froid. « Le conseil vous a entendu. Il est impressionné, c'est vrai. Mais un conseil, ça suit l'argent, pas les charmes. Et l'argent, ici, c'est moi. »
Jack chercha la porte du regard. Elle était ouverte. Mais que valait sa sortie si tout l'édifice qu'il construisait s'écroulait derrière lui ?
« Vous vous trompez sur un point, milord. »
« Lequel ? »
« Le conseil est aussi impressionné par ce qui rapporte que par ce qui coûte. Et vous venez de leur offrir une raison de préférer mon offre : vous les menacez de scandale, moi je leur promets des profits. »
Ashworth rit — un petit rire glacé. « Charmant. Vous avez plus de culot que d'intelligence. Mais le culot, ça se paie. Et vous n'avez pas de quoi. »
La porte du conseil se rouvrit dans leur dos. Vane en sortit, le visage fermé, un document plié à la main.
« Mullins. Ashworth. Entrez. Le conseil a statué. »
Jack entra le premier. Les quatre hommes s'étaient levés, mais l'un d'eux — le jeune homme roux — s'était écarté de la table, les bras croisés. Vane reprit sa place, posa le document et le poussa vers le bord de la table.
« Nous avons voté. Sur les cinq membres, deux ont été favorables à votre proposition, monsieur Mullins.
» Deux se sont abstenus,
» et un troisième a voté contre. » Il n'avait pas besoin de regarder Ashworth — le sens de ce vote était déjà dans la pièce comme un poison. « Ce conseil ne peut pas ratifier votre projet. Mais il ne le condamne pas non plus. Restez prudent, monsieur Mullins. Construisez une ligne. Apportez des preuves. Revenez dans un semestre. »
Un semestre. C'était une éternité. Jack regarda le document sans le lire — il savait ce qu'il contenait déjà, le refus poli qui signait son avance.
Il se tourna vers Ashworth. Le visage du lord exprimait ironie et triomphe. Une victoire par procuration.
« Je vois », dit Jack d'une voix blanche. Il remit sa casquette, lentement, deux doigts sur la visière. « Merci, messieurs. Je reviendrai. »
Dans le corridor, il marcha sans précipitation, mais son cœur battait comme un fouet. Il ne lui restait presque rien : trois cents livres d'origine douteuse, une parcelle achetée sur un faux titre, une carte minérale, une femme qui l'avait trahi par amour. Et une mine dont personne ne connaissait l'entrée exacte sauf lui.
En sortant du bâtiment, il heurta presque un gamin qui courait, un journal froissé dans la main.
« Lisez ça, m'sieur ! Y a du grabuge aux ateliers ! »
Jack saisit le journal. Le titre criait en gros caractères : *ÉMEUTE AUX ATELIERS MULLINS — LES OUVRIERS MENACENT DE BRÛLER LE SITE.*
« Ils ont déjà mis le feu au bureau du contremaître. Et y disent que votre femme, celle qui vous aide, elle a une drôle de marque sur elle — tatouée sur le cou. »
Jack laissa le journal tomber. La marque. Le triangle. Eleanor. Elle portait le même symbole que le pendentif de l'arpenteur assassiné. S'il avait été assez observateur pour le remarquer plus tôt, peut-être aurait-il compris ce qui le liait à elle avant d'engager sa foi.
Il regarda le gamin. « Tu m'emmènes aux ateliers. Vite. Je connais un raccourci sous la gare. »
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