Le Roi du Rail
Lire le chapitre 26: The Rebuilt Word
La pluie avait cessé, mais l'odeur de brûlé flottait encore, tenace, mêlée à celle de la boue et de la graisse. Jack s'accroupit devant la locomotive morte, un colosse d'acier et de rouille dont la chaudière éventrée bâillait comme une plaie. Tommy, debout à côté de lui, frottait son nez morveux du revers de la manche.
— Tu peux la réparer, m'sieur Jack ?
Jack passa la main sur le métal froid, sentant les échardes et la suie. Ses doigts connaissaient chaque écrou, chaque jointure. Il avait construit des machines plus belles que ça, des bêtes de course qui dévoraient les rails. Mais ça, c'était autre chose. C'était ce qui restait de sa vie, une carcasse noircie portant encore le nom peint de sa compagnie — *Mullins Ironworks* — à moitié effacé par les flammes.
— On va voir, Tommy. On va voir.
Il se releva, les genoux craquants. Autour de lui, le dépôt ressemblait à un champ de bataille. Les toits effondrés, les vitres soufflées, les chariots renversés. Et pourtant, au bout de la voie, trois hommes étaient rassemblés, parlant à voix basse. Evans, son contremaître, la barbe grise tachée de suie, les mains calleuses croisées sur sa poitrine. Deux autres, des jeunes qu'il connaissait à peine — des forgerons de la troisième équipe. Le reste avait fui avec les émeutiers.
Jack marcha vers eux.
— Vous êtes restés.
Evans cracha par terre.
— On avait nulle part ailleurs où aller. Et j'ai une famille à nourrir.
— Moi aussi, dit Jack, en pensant à son père, au nom gravé sur la plaque de cuivre qu'il avait sauvée des cendres et qu'il portait contre son cœur comme un talisman.
— Alors, on fait quoi ? demanda le plus jeune, un rouquin aux dents jaunes. On a plus d'argent, plus d'outils. Les banques nous riront au nez.
Jack regarda le tas de ferraille derrière lui, les poutres calcinées, les rails tordus.
— On commence par ramasser tout ce qui peut se recycler. Chaque boulon, chaque plaque, chaque fil de cuivre. Rien ne se perd. John, là — il pointa le rouquin — tu connais le dépôt de triage de Camden ?
— Ouais, pourquoi ?
— Parce qu'ils ont un tas de déchets de rails depuis l'hiver dernier, et que le contremaître est un homme qui aime les pièces d'or. On va lui acheter son rebut à moitié prix, on le refond, et on fabrique nos propres pièces.
Evans leva un sourcil.
— Avec quel argent ?
Jack plongea la main dans sa poche et en sortit un billet froissé — sa dernière livre sterling, qui avait survécu à l'émeute dans un étui de cuir.
— Avec ça. C'est tout ce qu'il me reste. Mais c'est suffisant pour un premier lot. Après, on travaille en échange : on répare la locomotive du dépôt pour qu'il nous livre gratuitement le reste.
— Une locomotive ? Quelque chose est encore en état de rouler là-bas ?
— La vieille *Hawk*, celle qui servait aux convois postaux. Sa chaudière est intacte, mais son injecteur est mort. Je la connais par cœur — je l'ai construite.
Le jeune rouquin ricana.
— Et vous, vous pouvez remettre une chaudière à niveau ? Sans un seul outil digne de ce nom ?
Jack sourit. C'était la première fois depuis des jours.
— Tommy, va chercher l'établi portable dans la cabane du chef de dépôt. Il a un marteau, un ciseau et une clef à molette dans une caisse en bois, sous le plancher. Evans, tu te souviens de la structure d'une chaudière ? On va improviser.
Trois heures plus tard, la sueur dégoulinait de leur front dans la lumière déclinante. Jack avait bricolé une soupape de sécurité à partir d'un piston de pompe récupéré, ajusté avec un morceau de bronze fondu sur un feu de forge improvisé. Evans avait rebobiné des fils de cuivre autour d'un vieux noyau de fer pour refaire un générateur de dynamo. Le rouquin, lui, avait appris à affûter sur une pierre humide.
Mais ils avaient encore besoin d'une pièce maîtresse — le régulateur de pression, une pièce fine en laiton brisée en trois morceaux dans l'incendie. Jack en tenait les fragments dans sa paume, regardant les lignes brisées.
— On a besoin d'un moule, murmura-t-il. Un moule exact.
— Il y a le moule en argile dans l'atelier des fondeurs, dit Evans. Mais il a brûlé aussi.
Jack jura entre ses dents. Puis Tommy, qui était resté assis sur un tas de planches avec le regard perdu d'un gosse de cinq ans, tira sur sa manche.
— M'sieur Jack ? Dans votre bureau, avant qu'il brûle, vous aviez un dessin dans un tiroir. Des lignes, comme une carte. Mon papa il disait que c'était le plan de la machine.
Jack se figea. Le plan. Il l'avait copié dans un cahier bleu qu'il gardait dans la poche intérieure de son manteau — un geste de vieil ouvrier qui travaillait toujours avec un carnet sur lui. Lentement, il sortit le cahier. Les pages étaient cornées, maculées, mais le régulateur de pression y était dessiné au trait, avec toutes ses dimensions.
— Le plan, il est là, dit-il doucement. On va tracer le moule sur du sable humide. C'est ce qu'on faisait dans l'atelier de mon père quand j'étais gamin.
Evans le regarda, un pli de doute entre les sourcils.
— Vous savez faire ça ? Moi, je peux battre le fer, mais les moules de précision…
— Mon père était un fondeur, dit Jack. Il m'a appris avant de mourir. Avant que sa foutue compagnie le jette à la rue comme un chien galeux.
Il ne dit rien de plus. Mais dans sa poitrine, la plaque de cuivre semblait brûler contre sa peau.
— Allez, dit-il, on y va.
Ils travaillèrent jusqu'à la nuit tombée, à la lueur d'une torche de chiffons imbibés de graisse. Jack modèle le sable avec ses doigts, poussant la poussière grise dans une planche de bois avec une précision quasi chirurgicale. La coulée de laiton, fondue dans un creuset de fortune, emplit le moule avec un sifflement de vapeur. Quand ils refroidirent la pièce à l'eau, elle en sortit nette, brillante, parfaite.
Le rouquin siffla.
— Vous êtes un sacré mécanicien, Mullins. Faut dire ce qui est.
Jack ne répondit pas. Il tenait la pièce dans sa main, sentant le métal tiède, la perfection calculée au millimètre. C'était ce qu'il savait faire. C'était peut-être la seule chose qui lui restait.
— Demain matin, dit-il, on monte le régulateur sur la *Hawk*. On la remet en route. Et puis on va voir ce fameux contremaître de Camden.
Mais quand il rentra chez lui ce soir-là — un réduit au-dessus d'une boulangerie que la patronne lui louait à crédit — il trouva une lettre glissée sous la porte. Papier épais, en-tête gravé d'une couronne. Il l'ouvrit, le cœur serré.
C'était de la banque Ashworth & Fils. Une mise en demeure, datée de demain, à midi. Il devait se présenter devant le notaire de Lord Ashworth pour signer la cession des droits miniers — ou faire face à la saisie de ses biens, y compris le local qu'il venait de reconstruire à la force de ses mains.
Il froissa la lettre, puis la jeta dans le feu mourant. Ses doigts se refermèrent sur la plaque de cuivre de son père dans sa poche. Et il se souvint — un éclair — d'un billet de gage, jauni, qu'il avait trouvé dans la boîte de son père après sa mort. Un ticket pour une montre de gousset, mise en gage à la boutique de Maître Thibault, rue des Charbonniers.
La montre. Son père l'avait portée toute sa vie, disait-on, mais un étranger aurait pu la racheter. Jack ne l'avait jamais cru vitale. Mais un billet de gage n'expirait jamais si on le payait avec les intérêts.
Il sortit dans la nuit, marchant dans la boue de la rue déserte. La devanture du pawnbroker était faiblement éclairée par une bougie derrière un comptoir sale. Il frappa à la porte, et Thibault — un vieux juif au nez crochu et aux doigts torturés — vint ouvrir.
— Vous venez pour la montre, monsieur Mullins ? demanda-t-il sans préambule, le fixant de ses yeux vifs.
— Comment savez-vous…
— J'ai lu les journaux. Vous êtes revenu d'entre les morts, comme on dit. Votre père a payé dix livres pour cette montre en 1821. Je l'ai gardée depuis, espérant que quelqu'un la réclamerait un jour.
Jack poussa le billet sur le comptoir.
— Je viens la chercher.
Thibault disparut dans l'arrière-boutique. Un moment plus tard, il revint avec une montre en argent terni, attachée à une chaîne de nickel. Jack la prit, tournant le boîtier dans ses doigts. Il ouvrit le couvercle ; le cadran était pâle, les chiffres romains gravés proprement, et une inscription à l'intérieur du couvercle — *À mon fils Jack, que Dieu te garde*. Il allait la refermer quand quelque chose claqua dans son pouce. Un petit ressort, dissimulé sous le cadran. Le couvercle intérieur resta ouvert, révélant une fente mince — comme une serrure, mais trop étroite pour une clef ordinaire.
Thibault le regardait, impassible.
— Votre père avait l'habitude de venir ici avec une autre clé, dit-il. Une vieille pièce de métal rectangulaire, plate, avec des dents gravées. Il disait que c'était pour la montre du tombeau.
La montre du tombeau. Jack sentit son cœur battre plus vite. Il baissa les yeux vers le fente, puis vers le billet de gage qu'il tenait encore. Et au dos du billet, quelqu'un avait écrit au crayon, d'une main tremblante — celle de son père — une adresse :
*Dépôt de triage, voie 12, casier 7. La clé est dans la serrure.*
Il leva les yeux vers Thibault.
— Je vous dois combien ?
— Pour la montre ? Rien. Votre père a payé d'avance. Il n'y a rien à payer pour la dette d'un bon homme.
Jack sortit dans la nuit, la montre lourde dans sa poche, la lettre d'Ashworth encore incandescente dans sa mémoire. Voie 12, casier 7. Le dépôt de triage était à vingt minutes de marche. Mais demain, à midi, il devait signer ou tout perdre.
Il avait une nuit. Et une clé qui n'ouvrait peut-être rien d'autre qu'un mur de briques qu'il avait construit.
Il commença à marcher, le pas rapide, la montre tintant contre le ticket de gage.
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