Le Roi du Rail
Lire le chapitre 27: The Key to the Vault
La pluie avait cessé, mais l'humidité restait prisonnière des rails comme une mauvaise fièvre. Jack s'arrêta devant la voie 12, un boyau sombre perdu entre deux hangars à marchandises, où l'air sentait la créosote et le fer rouillé. Il sortit la montre de son père, fit jouer le ressort caché dans le boîtier, et la petite clé en cuivre apparut au creux de sa paume, luisant faiblement sous la lumière grise du matin.
Le casier 7 était une porte de tôle gondolée, verrouillée par un cadenas massif que la clé ouvrit avec un déclic sec qui résonna dans le silence du dépôt. L'intérieur sentait le moisi et l'huile de vidange, un mélange familier qui lui serra la gorge.
Il poussa la porte. Dedans, une caisse en bois renforcée, marquée du nom *MULLINS - MÉCANICIEN* au pochoir. Les outils de son père. Des clés anglaises, des burins, un étau portatif, une perceuse à main, tout l'attirail d'un homme qui passait sa vie à réparer ce que les autres brisaient. Jack passa les doigts sur une lime dont le manche en bois était usé par des décennies de poigne, et il crut sentir encore la main de son père posée sur la sienne.
— Il est là, murmura Tommy, juché sur un tonneau à l'entrée du casier.
Jack souleva la caisse principale. En dessous, un rabat en toile cirée dissimulait un tiroir plat, presque invisible tant il épousait le fond du caisson. Il tira. Dedans, un carnet à la couverture de cuir racornie, fermé par une lanière de cuir, et une enveloppe jaunie adressée à *M. Robert Mullins*.
Il s'assit sur l'établi poussiéreux, ouvrit le carnet. C'était un livre de comptes, mais pas comme ceux qu'il avait vus chez les marchands de fer. Chaque page portait une date, un montant, et des noms. Des noms qu'il connaissait. Des familles de l'aristocratie locale. Et tout en bas, répété sur des dizaines de pages, un nom en lettres appuyées : *ASHWORTH*.
Jack feuilleta, le souffle court. Les dettes n'étaient pas les siennes. C'étaient les créances d'Ashworth. Des sommes prêtées par son père à la famille Ashworth, avec intérêts, et jamais remboursées. Une dette de cinq mille livres à la mort de Robert Mullins, mais la signature de Silas Ashworth père courait encore sur des billets à ordre jamais honorés.
— Il te devait de l'argent ? demanda Evans, apparu derrière Tommy, essuyant ses mains grasses sur son tablier.
— Beaucoup d'argent. Et le vieil Ashworth n'a jamais payé. Mon père est mort sans un sou, et ces gens-là vivaient sur sa sueur.
Dans le carnet, une lettre pliée en quatre. Le papier était fin, presque transparent. Il l'ouvrit avec des mains qui tremblaient légèrement. L'écriture de son père, serrée, nette, celle d'un homme qui savait que ses mots auraient un jour à être lus.
*« À mon fils, si ces lignes te parviennent un jour.* *Je ne t'ai jamais parlé de mes affaires, car tu étais jeune et j'espérais te laisser un monde plus propre que celui dans lequel je suis né. Mais il faut que tu saches. Ashworth m'a volé. Pas une somme, mais une vie. Il a falsifié des contrats pour s'emparer de mes parts dans la compagnie de rails, il a payé tes apprentissages en lettres de change qu'il a ensuite refusé d'honorer, et le pire, il a réussi à convaincre les tribunaux que c'était moi le débiteur.* *Je ne demande pas la vengeance. Je demande la vérité. Mais si tu ne peux pas l'obtenir par la justice, obtiens-la comme je l'aurais fait : par la sueur et le fer.* *Va voir le casier 7, voie 12. Tout y est. Fais attention. Il est capable de tout. »*
Jack releva les yeux. La pluie avait repris, tambourinant sur le toit de tôle du hangar.
— Ashworth a falsifié les livres pendant des années, dit-il lentement. Mon père possédait une part de la première ligne de chemin de fer qui traversait le comté. Il l'a construite avec ses mains. Et Ashworth l'a fait passer pour un simple salarié.
Il posa la lettre sur le comptoir, à côté des outils. Le nom de son père sur la plaque de cuivre qu'il portait dans sa poche de poitrine semblait soudain plus lourd.
— Et là, dit Evans, en prenant le carnet d'un geste prudent, tu as la preuve qu'il a des dettes qu'il n'a jamais remboursées. Des dettes qu'il doit toujours, avec les intérêts.
Jack hocha la tête. C'était plus qu'une arme. C'était un levier. Ashworth n'avait aucun scrupule à voler son propre père adoptif, mais il avait un empire à protéger, un nom à défendre devant la banque et les actionnaires. S'il découvrait qu'un mécanicien de slum détenait les registres de ses fraudes, il le ferait taire. Mais s'il découvrait que Jack pouvait les rendre publics, publiquement, devant la commission des chemins de fer, il serait forcé de négocier.
— On ne peut pas le battre avec des lettres, dit Tommy, les yeux écarquillés.
— Non, répondit Jack. Mais on peut le battre avec du papier. Ce papier-là, précisément.
Il commença à copier les pages les plus compromettantes. Chaque chiffre, chaque date, chaque reconnaissance de dette signée de la main du vieil Ashworth. Il travailla pendant deux heures, la plume grinçant sur le papier, tandis qu'Evans montait la garde à l'entrée du dépôt et que Tommy, fidèle, faisait les cent pas, les mains dans les poches.
Quand il eut fini, il roula les copies et les glissa dans son manteau. Il garda l'original dans le casier, refermé à double tour.
— On commence par la banque, dit-il. La banque de Prior's Lane, celle qui a financé la ligne. Si Ashworth veut son prêt renouvelé, il faudra qu'il passe par moi.
— Et s'il refuse ? demanda Evans.
Jack sourit d'un sourire froid qu'il n'avait jamais eu.
— Alors on envoie une copie à chaque journal du comté. Et on laisse les actionnaires lire comment leur directeur a volé un mécanicien de slum.
Il saisit l'étau de son père, le soupesa dans sa main, et le posa sur le comptoir avec un bruit mat qui résonna comme un serment.
— Nous avons besoin de la locomotive, dit-il. Elle est notre preuve que nous pouvons construire. Le carnet, c'est la preuve qu'il peut détruire. Mais demain, devant la commission, nous aurons besoin des deux.
Il se tourna vers la porte du hangar, où la lumière de l'aube commençait à percer entre les nuages.
— En attendant, personne ne dort. Ce carnet doit être en sécurité quelque part où il ne pourra jamais le trouver.
— Où ? demanda Evans.
Jack tapota sa poitrine, contre la plaque de laiton.
— Ici. Dans le fer et la sueur.
Il rangea la montre de son père dans sa poche, la petite clé toujours glissée dans le boîtier.
— Et si Ashworth apprend que nous avons son secret avant que la locomotive ne soit prête... il frappera. Vite. Nous n'avons pas seulement besoin de temps, nous avons besoin d'un miracle.
— Alors il faudra le fabriquer, ce miracle, dit Tommy, d'une voix plus grave que ses années.
Jack regarda le carnet, les outils, la lettre de son père. Quelque chose s'était déplacé en lui. Ce n'était plus de la colère. C'était plus froid, plus net, plus dangereux.
— Oui, Tommy. C'est ce qu'on va faire.
Il ramassa l'étau, le glissa sous son bras, et sortit dans la pluie, vers l'atelier de fortune où les restes de sa locomotive l'attendaient. Il entendit derrière lui le bruit des pas d'Evans et de Tommy qui le suivaient. Trois hommes, un carnet secret, et la mémoire d'un père mort volé.
À eux quatre, il faudrait faire trembler l'empire d'un seul.
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