Le Roi du Rail
Lire le chapitre 29: The Warning Sign
La pluie avait cessé pendant la nuit, mais le bourbier qui entourait le chantier de la nouvelle embranchement restait profond. Jack se tenait au bord du talus, les mains sur les hanches, et regardait ce qui restait du pont de bois qu'ils avaient passé trois jours à ériger la semaine précédente.
Les poutres gisaient en travers de la rivière comme des os brisés. Les étais étaient éclatés, les chevilles arrachées. Quelqu'un avait fait ça méthodiquement, à la masse et au levier, pas dans la précipitation d'un vandalisme ivre.
Evans arriva en courant le long de la voie, les bottes couvertes de boue jusqu'aux genoux.
— Les hommes ont trouvé ça cloué sur le dernier dormant qui reste.
Il tendit un morceau de toile goudronnée, plié en quatre. Jack le déplia. Les lettres étaient tracées à la peinture noire, irrégulières mais fermes :
*ABANDONNE OU MEURS.*
Jack relut la phrase deux fois. Il laissa la toile pendre au bout de ses doigts, puis la replia lentement et la glissa dans sa poche de poitrine.
— C'est tout ? demanda-t-il.
— Pour l'instant. Mais ils ont aussi balancé les outils dans la rivière. On a récupéré deux masses et un niveau, le reste est parti en aval.
Jack s'accroupit au bord de la berge, ramassa une cheville fendue en deux. La cassure était nette, en biais — un coup précis, pas un hasard. Ashworth avait envoyé des professionnels, pas des nervis de taverne.
— Combien d'hommes pour détruire ça en une nuit ?
Evans réfléchit.
— Quatre, cinq, bien équipés. Avec une charrette pour transporter le bois. Ils ont tout emporté sauf ce qui pouvait servir de preuve.
— Non. Ils ont tout emporté sauf ce qui était trop lourd à porter. Ils sont pressés.
Jack se releva, essuya ses mains sur son pantalon trempé.
— Tommy est parti pour Leeds ?
— Ce matin, à l'aube, comme prévu. Avec la lettre pour Ridley.
— Bien. Il faut absolument que cette lettre arrive. Elle est notre seule carte maintenant.
Il regarda en amont la vallée, où serpentait le tracé de sa ligne. Le soleil commençait à percer les nuages, jetant une lumière pâle sur l'eau brune.
— Je vais voir le magistrat.
Evans fit un bruit de gorge.
— Tu perds ton temps. Hargreaves est dans la poche d'Ashworth depuis que son gendre travaille pour la compagnie.
— Justement. Il faut lui faire comprendre que s'il reste dans cette poche, il s'y noiera quand Ashworth tombera.
Le trajet à cheval jusqu'à la ville prit une heure. Les rues de Halverton étaient calmes, les boutiquiers lavaient leurs devantures, les fumées des cheminées montaient droit dans le ciel froid. On aurait dit une ville qui n'avait jamais connu de fusillade, jamais connu d'émeute qui dévore les bâtiments. La façade était intacte, et c'était précisément ce qui rendait Jack méfiant.
Le bureau de Hargreaves était au deuxième étage d'un bâtiment en pierre grise, au-dessus de l'étude d'un notaire. Une plaque de laiton indiquait les heures d'audience. Jack entra sans frapper.
Hargreaves leva les yeux de ses paperasses. C'était un homme gras au visage rougeaud, avec des favoris impeccables et des yeux qui se dérobaient derrière des lunettes cerclées de fer.
— Mullins. Je me demandais quand vous viendriez.
— Alors vous savez.
— Le chantier sur la Weaver, le pont détruit. Bien sûr que je le sais. La moitié de la ville le sait.
Jack sortit la toile de sa poche et la jeta sur le bureau.
— Vous voyez ça ? C'est une menace de mort. Je veux une enquête, je veux des hommes, je veux une protection pour mes ouvriers.
Hargreaves regarda la toile sans y toucher, comme si elle était souillée.
— Une menace anonyme. Il n'y a pas de signature. Pas de témoins. Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse ?
— Je veux que vous fassiez votre travail. Vous savez d'où ça vient aussi bien que moi.
Le magistrat soupira, ôta ses lunettes, les frotta sur son gilet.
— Mullins, je vais être franc avec vous. Ce que vous construisez, là, votre embranchement vers la vallée — ça menace des intérêts. Des intérêts importants. Vous avez des ennemis puissants.
— Et vous préférez être du côté des puissants.
— Je préfère être du côté de ceux qui resteront quand la poussière retombera. Réfléchissez, Mullins. Vous n'avez plus de concession. Plus d'usine. Plus de mine. Vous avez un tas de ferraille et une idée.
— L'idée, ça me suffit.
— Ça ne suffira pas quand on vous retrouvera au fond de la rivière avec une pierre autour du cou. Écoutez-moi : abandonnez. Partez, allez ailleurs, recommencez. Le nord a besoin d'hommes comme vous.
Jack fixa Hargreaves un long moment. Puis il se pencha, ramassa la toile sur le bureau, la replia avec soin.
— Vous vous trompez, monsieur le magistrat. Vous pensez que je suis venu vous demander justice. Pas du tout. Je suis venu vous prévenir.
— Me prévenir ?
— Un jour, quelqu'un frappera à votre porte pour témoigner contre Ashworth. Il y aura des papiers, des preuves. Une dette, peut-être, qu'il n'a jamais payée. Une signature qu'il a imitée. Et ce jour-là, j'espère que vous choisirez le bon côté, parce que l'autre côté sera en prison.
Il tourna les talons et sortit sans attendre de réponse. Dans l'escalier, il croisa le gendre de Hargreaves, un jeune homme boutonneux qui détourna les yeux. Au moins le message était passé quelque part.
De retour sur le chantier, Evans avait organisé les hommes en petits groupes. Le pont était fichu, il faudrait le reconstruire — le coût en temps et en bois était considérable. La ligne avait deux semaines de retard, et le conseil d'administration examinerait son permis dans un mois.
Jack réunit ses ouvriers — une vingtaine à présent, des hommes qui refusaient de croire que le désespoir était une fatalité.
— Écoutez-moi. La nuit dernière, des hommes ont détruit notre travail. Ils ont pensé que ça nous arrêterait. Ils se sont trompés. On va reconstruire le pont. Mais d'abord, je dois vous demander quelque chose d'important : ceux d'entre vous qui veulent rester, je ne peux pas vous promettre leur protection à tous. On va engager des gardes.
Un murmure parcourut le groupe. Un ouvrier, un ancien de la mine, cracha par terre.
— Des gardes ? Avec quel argent ? On n'a même pas de quoi payer le charbon pour le haut-fourneau.
— J'ai encore l'argent de ma mère. Elle l'a gardé pour moi pendant des années.
— Et l'argent de Ridley ?
— On touchera la banque de Leeds seulement après l'accord du conseil. D'ici là, on est seuls. Mais on ne sera pas seuls — on sera armés.
Il prit dans sa sacoche le pistolet qu'il avait récupéré au dépôt de son père, le posa sur le tonneau devant lui.
— Je connais un homme à Halverton, un ancien sergent de l'armée des Indes. Il a des hommes disciplinés, qui savent se taire et obéir. Trois livres par semaine et la nourriture. C'est tout ce que j'ai.
Il scruta les visages fatigués, marqués par les années de misère.
— Je ne reste pas seulement pour la ligne. Je reste parce que ce que les hommes d'Ashworth ont fait cette nuit, je veux qu'ils comprennent que ça leur coûtera plus cher que ce qu'ils ont gagné.
Un vieil ouvrier s'avança, ôta sa casquette.
— Maître Mullins, j'ai vu des ponts brûlés, des rails volés, des machines sabotées. Mais j'ai jamais vu un patron rester quand les choses allaient mal. La plupart, ils partent à Londres ou ils se cachent derrière leurs avocats.
— Ce n'est pas parce que les autres font comme ça que je dois faire pareil.
L'homme hocha la tête, remit sa casquette, retourna aux décombres. Autour de lui, les autres suivirent. Evans vint à côté de Jack, baissa la voix.
— Le magasin de Hargreaves.
— Je sais. Rien à en tirer.
— Et les gardes ? Le sergent dont tu parles ?
— Il s'appelle Cormac Delaney. Il a servi sous mon père en Inde. Il me devait une vieille dette. Il est temps de la réclamer.
Il regarda vers l'horizon, où les nuages s'amoncelaient de nouveau à l'ouest. La pluie allait revenir. Mais cette fois, le pont serait gardé.
Dans sa poche, la toile de menace pesait contre son cœur, à côté du médaillon brisé de sa mère — celui qu'il n'avait jamais ouvert. Dans la lumière déclinante, il se demanda un instant ce qu'elle avait voulu lui cacher toutes ces années. Puis il força ses pensées à revenir au présent. Le sergent d'abord. La ligne ensuite. Le reste, il le réglerait quand le moment viendrait.
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