Le Roi du Rail
Lire le chapitre 31: The Gathering Storm
La pluie tombait en rideau gris sur le chantier, transformant la boue en marécage. Jack avait les mains calleuses, serrées autour d'une clé anglaise, lorsqu'il les vit arriver. Ils étaient une trentaine, casquettes baissées, vestes trempées. Moses marchait en tête, sa barbe grise hérissée comme un hérisson.
Jack posa son outil. Le moteur de la locomotive attendait toujours, à moitié démonté, ses entrailles de cuivre dévoilées au ciel maussade.
— Moses, dit Jack en s'essuyant les mains. On a une échéance, demain midi.
— On sait.
Les hommes formèrent un demi-cercle. Des visages que Jack connaissait depuis les ateliers de Birmingham — les mains qui l'avaient aidé à redresser des rails, à fondre des pièces, à transporter des tonnes de charbon. Des visages marqués par la fumée et les journées de quatorze heures.
— Alors vous devriez être en train de graisser les essieux, pas de faire un piquet de grève.
— C'est pas une grève, dit Moses en tirant un papier de sa poche, froissé mais soigneusement écrit. C'est une liste de conditions.
Jack prit le document. Cent livres de plus par an pour les chefs d'équipe. Des gants de cuir pour les manutentionnaires. Une demi-heure de pause le midi. Une infirmière sur le chantier. Des chariots à roues pour les poutres.
Il releva les yeux. La pluie coulait sur son front, mêlée à la sueur.
— Vous savez que la marge est mince. On a dû reconstruire le pont. Ma mère est morte. Je viens d'acheter des parts dans la syndication de Lord Ashworth.
— On sait, dit Moses, la voix basse et égale. On sait tout ça. Et on sait aussi ce que tu es devenu.
Le silence se fit plus lourd que le ciel. Jack sentit le pouls battre dans sa gorge. Il avait connu chacun de ces hommes, dormi entre eux sur des balles de foin, partagé des quignons de pain et des bouteilles d'eau sales. Il avait été l'un d'eux — un mécanicien de slum, les ongles noirs, le dos cassé.
— Moses, je construis une ligne qui va nous sortir de la boue. Pas seulement moi. Tout le monde.
— Alors tu acceptes les conditions.
Jack regarda la locomotive. Des pièces de récupération, un châssis rafistolé, une chaudière qu'il avait lui-même cintrée à la main. Son père avait travaillé toute sa vie pour que Jack puisse faire mieux. Sa mère était morte en pensant qu'il avait réussi. Il avait enterré les deux seul, sans un enterrement digne pour la première, avec un trou dans le cœur pour la seconde.
— Je ne peux pas promettre cent livres. Pas encore. L'argent vient de mon père. C'est tout ce qui reste.
Moses ôta sa casquette, s'essuya le front d'un revers de manche. Il avait la quarantaine, mais ses yeux avaient l'air deux fois plus vieux.
— Spanner. On t'a vu marcher vers ce bureau. On t'a vu discuter avec les banquiers. On t'a vu acheter des terres. On...
Il hésita. Le regard qu'il jeta à Jack était empreint de tristesse, plus que de colère.
— On t'a vu t'éloigner de nous.
Jack baissa les yeux. Les mots le frappèrent avec plus de force que n'importe quel coup de masse. Il pensa à Silas, le demi-frère qui avait surgi de l'ombre avec ses plans de vengeance. Il pensa à Eleanor, qui parlait de banques et de conseils d'administration. Il pensa à ce poème qu'il aimait réciter enfant, à propos des hommes qui traversaient l'océan et devenaient des monstres en oubliant les rivages.
Il avait traversé bien des océans. Et les rivages s'estompaient.
— Vous avez raison, dit-il enfin.
Les hommes échangèrent des regards surpris. Jack s'accroupit sur un tas de traverses, la pluie ruisselant sur ses épaules. Il paraissait plus petit soudain, plus proche du garçon qui avait dormi sous des machines avec son père, guettant les nuits pour réparer les chaudières avant le matin.
— Écoutez-moi. Acceptez provisoirement. Je signe un engagement, honnête, sur mon nom. Pas sur du papier timbré — sur ma parole, celle que j'ai jurée à mon père mourant de faire les choses mieux que lui. Je ne peux pas vous donner cent livres ce mois-ci, parce que je dois solder l'achat des parts demain avant midi, sinon Ashworth siphonne tout et s'enfuit à Dublin. Mais dans soixante jours, quand la ligne fonctionne, je vous paierai les arrérages. Les gants, la pause, l'infirmière — ça, je le fais dès demain.
Il vit Moses serrer les mâchoires. D'autres travailleurs hochaient la tête, hésitants, mais Moses était leur voix.
— Soixante jours, c'est long. Tu nous as déjà fait attendre sur les salaires d'octobre.
— Je sais. Je te demande de me croire.
Le silence dura. La pluie tambourinait sur les tôles du toit, remplissant les flaques de petits cratères. Jack regardait les hommes, chacun d'eux — le jeune apprenti qui l'aidait à souder, le vieux poseur de rails qui l'avait surnommé Spanner, celui qui boitait depuis un accident de tracteur.
— Cinquante jours, dit Moses. Et la moitié de l'argent demain, même si c'est un prêt, même si c'est sur les parts nouvelles. On signe.
Jack tendit sa paume. Moses la frappa. Un bruit sec sous la pluie, un pacte qui valait plus qu'un acte parcheminé.
— Cinquante jours. Marché conclu.
Une heure plus tard, Jack était dans le bureau de fortune, une baraque en bois peinte à la chaux qu'il avait montée la veille. Devant lui, deux lettres : l'une à Silas, l'autre à Eleanor. Il avait griffonné des chiffres, des plans, des conseils. Mais il n'avait pas écrit la vérité — qu'il avait hypothéqué une partie de son avenir sur la confiance de trente ouvriers trempés.
La porte s'ouvrit sans frapper. Silas entra, manteau ruisselant, un pli féroce entre les sourcils.
— J'ai entendu ce que tu as accepté. Cinquante jours ? Tu signes la mort de notre plan. Ashworth ne va pas attendre que tu payes des gants à tes hommes.
— Ashworth est un homme d'honneur, dit Jack d'un ton ironique. Il respectera la procédure légale.
Silas secoua la tête, un rire sans joie.
— Tu te berces d'illusions. Demain, à la cérémonie de vente, il va arriver avec ses avocats, ses titres falsifiés et sa garde privée. Il a déjà fait enfermer plus d'un contremaître dans des prisons pour dettes.
— Pas moi, dit Jack. Pas avec ton aide, non ?
Il regarda Silas fixement, cherchant une faille. Le demi-frère avait le même nez — celui de leur père —, mais des yeux différents, plus clairs, plus froids. Touchait-il son cœur, ou simplement sa vengeance ?
— Quoi qu'il arrive, dit Silas, je serai là pour le regarder tomber.
Jack était sur le point de répondre lorsque la porte s'ouvrit une seconde fois. Une silhouette en imperméable, des bottes hautes éclaboussées de boue. C'était Eleanor, les joues rougies par le vent, les cheveux échappés de son chignon.
— Jack, j'ai reçu un mot de Tommy. Il est coincé à Leeds — la crue a bloqué la route. Mais il a eu le temps de déposer ton pli chez Ridley. Le banquier a confirmé sa promesse de financement, sous condition : que tu passes devant la commission nationale d'infrastructure à Londres la semaine prochaine, pour le titre de roi du rail.
Jack sentit son estomac se serrer. La commission d'infrastructure. Le vrai pouvoir, celui qui décidait entre les compagnies rivales, accordait les franchises, distribuait les contrats gouvernementaux.
— Et Ashworth ? demanda-t-il.
Eleanor hésita. Elle sortit un télégramme froissé.
— Il a demandé une audience devant la même commission. Il est à Londres depuis lundi.
Jack regarda par la fenêtre. Dehors, la pluie avait cédé à un crépuscule sombre. La locomotive, hérissée de tuyaux et de bras de fer, se découpait comme une bête bizarre. Il avait trente ouvriers qui attendaient ses paroles. Un demi-frère dont il ne mesurait pas les intentions. Un banquier qui exigerait son salut public. Et un ennemi déjà en position sur le terrain de bataille.
Il rangea le télégramme dans sa poche, celui du locket de sa mère qu'il n'avait jamais ouvert.
— Prépare-moi une valise, dit-il à Eleanor. Et fais prévenir le chef d'atelier : on finit la locomotive cette nuit, même si on doit chauffer la forge au bras.
— Tu vas à Londres ?
— Non, dit-il en souriant — un sourire sans joie, celui d'un homme qui marche sur des braises. D'abord, je vais voir ce que Ashworth a oublié derrière lui.
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