Le Roi du Rail
Lire le chapitre 32: The Sealing of the Fates
La salle des fêtes de Guildhall scintillait sous les lustres à gaz, un océan de soie, de médailles et de faux sourires. Jack Mullins, dans un costume noir qu’il avait acheté deux heures plus tôt, sentait la sueur perler sous son col amidonné. Il serrait dans sa poche le petit médaillon de sa mère, et dans sa main droite, une serviette de cuir fatiguée qui contenait plus de dynamite qu’un atelier de démolition.
Silas se tenait à ses côtés, l’œil vif, un verre de sherry à la main. « Tu fais une tête d’homme qui va à son propre enterrement, frérot. » Jack ne répondit pas. Il regardait, à l’autre bout de la salle, Lord Ashworth trôner tel un vautour parmi les pigeons, entouré de députés et de banquiers. L’homme leva son verre dans leur direction, un sourire de vipère aux lèvres.
La conférence nationale des chemins de fer était un simulacre de débat, mais tout le monde savait que le gouvernement avait déjà choisi son champion. Le Premier Ministre adjoint, Sir Harold Fenwick, un homme maigre aux favoris gris, frappa sur son pupitre. « Messieurs, l’avenir du réseau britannique se décide ici. Qui, parmi vous, a le capital et la vision pour relier nos îles de fer ? »
Ashworth se leva, onctueux. « Honorables députés, mes pairs. Je me présente non pas comme un ambitieux, mais comme un serviteur de la couronne. Mes lignes en Essex, mes ponts sur la Trent... » Il étala ses parchemins, ses plans, ses chiffres falsifiés. « Je propose d’étendre le réseau de douze mille kilomètres en cinq ans. Avec le soutien de Sa Majesté, l’Angleterre deviendra le cœur battant du monde. »
Des applaudissements polis. Fenwick hochait la tête, sa décision déjà gravée dans sa mâchoire serrée. « Le gouvernement est favorable à une gestion centrale. Lord Ashworth, votre expérience... »
Jack se leva. Sa chaise racla le parquet comme un coup de feu. Tous les regards convergèrent sur lui, l’ouvrier en costume neuf, les mains calleuses, la mâchoire crispée.
« Pardonnez-moi, Sir Fenwick. Mais avant de couronner ce charlatan, j’ai un témoignage à verser au dossier. »
Ashworth se figea, les yeux plissés. « Mullins. On ne vous a pas donné la parole. »
« La vérité n’attend pas la permission, Lord Ashworth. » Jack ouvrit sa serviette et en sortit le vieux registre de son père, la couverture de cuir craquelée, les pages jaunies par les années. Il le leva haut, pour que toute la salle le voie. « Ce carnet appartient à mon père, James Mullins, maître mécanicien. Il couvre les années 1828 à 1836. Et il révèle, page après page, comment un certain jeune homme ambitieux nommé Reginald Ashworth a falsifié des signatures, détourné des fonds de l’entreprise, et vendu des actions d’un chemin de fer fantôme à des veuves et des orphelins. »
Un murmure parcourut l’assistance. Ashworth rit, un rire forcé. « Absurde. Des griffonnages de mécanicien surexcité. »
Jack ne baissa pas le registre. « Voulez-vous que je lise les entrées de juillet 1831 ? "Paiement à R.A. — deux cents livres pour silence, signé faux : nom du contremaître." Ou peut-être préférez-vous septembre 1833, "R.A. a volé le brevet de la soupape de sûreté, l’a fait baptiser de son nom." »
Le silence était tel qu’on entendait les corsets craquer. Ashworth blêmit légèrement, mais tint bon. « Des ragots. Aucune preuve de ma main. »
« Je n’ai pas fini. » Jack sortit une carte pliée, vieille et tachée, marquée d’annotations au crayon rouge. « Mon père a également noté les itinéraires de vos "inspections secrètes" — des voyages à Dublin où vous vendiez des terrains marécageux comme "emplacements ferroviaires garantis". J’ai daté chaque trajet, chaque transaction, chaque dupe. Il y en a soixante-trois. »
Le murmure devint un tumulte. Un député se leva, le visage rouge. « Ashworth ? Vous avez vendu des marais à mes électeurs ! »
Fenwick leva la main, exigeant le calme. « Ce sont de graves accusations, monsieur Mullins. Des preuves solides ? »
Jack fit un pas en avant. « Une preuve peut se toucher, Sir Fenwick. Les ponts qu’il devait construire n’existent pas. Les lignes qu’il a "financées" appartiennent à des sociétés écossaises fictives au nom de son homme de paille, un certain M. Whitmore. Pourquoi, demanderez-vous ? Pour gonfler son bilan et obtenir des emprunts d’État. » Il sortit une liasse de documents, des bordereaux de banque avec des timbres de Leeds, de Dublin, d’Édimbourg. « La signature de Whitmore correspond exactement à celle d’Ashworth, je les ai fait expertiser cette nuit. »
Ashworth frappa du poing sur la table. « Vous mentez ! C’est un complot d’un roturier jaloux ! Où est la prétendue analyse ? Jack avait prévu ce doute. Il sortit une enveloppe scellée aux armes du cabinet Meekins & Harrow, experts en écritures de la cour de justice. « Je l’ai là, avec la lettre de leur conclusion. Devant toute l’assemblée, voulez-vous nier votre propre rage ? »
La salle explosa. Des membres du conseil criaient, des banquiers se levaient, menaçant de retirer leurs fonds. Ashworth recula d’un pas, pour la première fois depuis des années, le masque de marbre se fissura. Son regard chercha la sortie — mais la foule s’était massée. Des arcs de gardes s’approchaient.
Mais Ashworth se redressa, un dernier coup d’éclat. « C’est ma parole contre celle d’un bâtard de taudis ! Ce registre a pu être fabriqué par son père, un ivrogne aigri qui me haïssait. Je suis prêt à jurer sur ma lignée, sur mon nom... »
« Votre nom ? » Jack rangea les documents, un sourire froid aux lèvres. « Parlons-en justement. Le nom Ashworth n’est même pas le vôtre. Votre vrai nom est Malcolm Pierce, fils d’un tenancier de taverne de Manchester. Vous avez acheté le patronyme d’Ashworth à un gentilhomme ruiné en 1825, avec un faux certificat de mariage de ses parents. »
La foule hoqueta. Ashworth — Pierce — tressaillit comme si on l’avait giflé. Ses doigts tremblèrent sur sa canne. Fenwick regarda Jack avec une nouvelle attention. « Comment le savez-vous ? »
Jack tira de sa poche un petit parchemin froissé, celui de la lettre de son père, la confession. « Mon père vous a connu dès l’enfance à Manchester. Il a gardé cette lettre jusqu’à sa mort — un serment écrit de votre ancien associé, qui certifie votre nom de naissance. Je l’ai fait authentifier. »
Ashworth, livide, attrapa le bord de la table. Sa main chercha l’intérieur de sa veste. Pendant trois secondes, Jack crut qu’il allait sortir une arme — mais Ashworth retira une liasse de billets, qu’il jeta par terre. « Voilà pour vos enquêtes. Achetez-vous une dignité. » Il tourna les talons et se fraya un chemin vers la porte latérale, des gardes sur ses traces.
L’assemblée resta bouche bée. Fenwick se tourna vers Jack, le regard changé. « Monsieur Mullins... vous venez de démolir le candidat gouvernemental. Que proposez-vous ? »
Jack respira profondément. Il sentit Silas à son côté, un ange ou un démon, il ne savait plus. Derrière lui, Eleanor s’était frayé un chemin, les joues rouges d’émotion. Avant qu’il ne réponde, un garde surgit de la porte latérale et s’approcha, chuchotant à l’oreille de Fenwick.
Fenwick pâlit. Il se leva et déclara, d’une voix qui peina à couvrir le tumulte : « Messieurs — une nouvelle urgente. Des rails ont été arrachés près de Brentford, une section entière de la ligne de Jack Mullins. On signale un déraillement — un train de passagers est tombé dans la rivière. On craint... de nombreux blessés. »
Jack sentit le sol se dérober. Ses pensées filèrent vers Tommy, toujours absent de Leeds, vers Moses et les travailleurs qui devaient être en train de poser les rails. Il saisit le bras du garde. « Le train... c’était lequel ? »
Le garde baissa les yeux. « Le train de fret de Leeds, monsieur. Transportant des fonds de la Ridley Bank. »
Son cœur s’arrêta. La lettre de Tommy. L’argent de la banque. Et tout au fond de sa poche, inchangé, le lourd silence du médaillon de sa mère.
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