Le Roi du Rail
Lire le chapitre 8: A Favor for a Favor
La pluie tambourinait contre le toit de tôle de l'abri d'Eleanor, un bruit régulier qui masquait presque les roulements de tonnerre au loin. Jack s'adossa au mur, les bras croisés, ses bottes encore lourdes de la boue du railyard abandonné. Quelque part dans cette nuit, un détective battait la campagne avec son portrait approximatif et l'ordre d'arrêter un Mullins.
Eleanor se tenait près de la fenêtre, ses cheveux roux tirés en arrière, la boucle d'oreille en cuivre scintillant à la lueur de la bougie. Elle ne regardait pas la pluie. Elle regardait Jack.
« Tu connais la vallée de Stoketon, » dit-elle, pas une question.
Jack haussa un sourcil. « Je connais ma carte. »
« La carte ne te montre pas ce qui est dessous. »
Elle saisit une bourse de toile posée sur une caisse retournée et en tira une lettre froissée et un croquis au crayon. Elle les tendit à Jack sans un mot. Il déplia la lettre. L'encre avait bavé mais il reconnaissait l'écriture — la même qui ornait le médaillon de Tom Wheeler. La signature en bas : *E. Hartley*.
C'était une lettre d'Hartley lui-même, adressée à un certain capitaine Rogan. Le texte parlait d'un « dégagement discret » du site de Brenton et mentionnait — trois fois — les « ossements de la vallée ». Jack releva la tête.
« D'où tiens-tu ça ? »
« Tom me l'a envoyée. Il a copié les marques du médaillon aussi, mais je n'ai jamais compris ce qu'elles voulaient dire. Hartley a détruit les registres du cimetière de Stoketon, Jack. Le vieux cimetière. Celui qu'ils rebaptisent "terrain vague" sur les nouvelles cartes. » Elle s'approcha, sa voix baissa d'un cran. « Il y a des centaines de corps là-dessous. Pauvres, soldats, forçats enterrés sans croix. Le railway doit passer au-dessus. Hartley n'a pas payé la moindre compensation aux familles qui pourraient protester. Il compte enterrer le scandale avec les morts. »
Jack resta silencieux un long moment. Il regarda la lettre, puis le croquis — un relevé maladroit de la vallée, des masses de collines et la ligne sombre du tracé. Au crayon, une main avait ajouté une annotation dans la marge : *vérifier la profondeur des fosses communes avant sondage*.
« Pourquoi me montres-tu ça ? » demanda-t-il enfin, même s'il savait déjà la réponse.
« Parce que tu as la carte qu'Hartley cherche. La version complète. Avec le viaduc de Brenton. » Eleanor se pencha vers lui. « Je peux te donner un endroit où dormir cette semaine. Je peux te donner de vraies infos sur la vallée, sur les noms des familles, sur le capitaine Rogan, qui dirige les équipes de "nettoyage". Mais j'ai besoin de quelque chose en retour. »
Jack se fendit de son sourire le plus innocent. « Et si je refusais ? »
« Alors tu dormiras sous une arche jusqu'à ce qu'un agent d'Hartley te trouve. Parce qu'ils te cherchent, Jack. Pas seulement le shérif de Bletchworth. Les hommes du railyard parlaient d'un type avec ta carrure, ton accent, ta manie de demander des questions sur le viaduc. Ils ne plaisantent pas. »
Il la dévisagea. Une lueur dure dans ses yeux lui rappelait quelqu'un — peut-être lui-même, quelques années plus tôt. Partout où il allait, quelqu'un voulait quelque chose de lui. Cette femme au moins était honnête dans sa cupidité.
« Qu'est-ce que tu veux exactement ? »
« Le matériel de levage d'un géomètre. Le vieux Pickering, il travaille pour une compagnie rivale, et il entrepose une caisse de théodolites et de chaînes d'arpenteur à Drayfield — un entrepôt excentré, à une mile de la gare. Ils font une levée pour toute la ligne parallèle de Bradshaw. Avec cet équipement, je peux contester les relevés d'Hartley, prouver que sa ligne empiète sur des terres privées. Une ligne qui dévie de deux yards, c'est une injonction. »
Jack poussa un soupir. Il aurait dû s'en douter. Une voleuse de matériel, pas de bétail. Peut-être plus malin, en vérité.
« Qu'est-ce qu'il y a pour moi ? »
« Un toit, de la nourriture, et ceci. » Elle tira un papier plié de sa manche, le déplia devant lui. Une copie partielle de la lettre d'Hartley, avec un passage qu'il n'avait pas vu sur l'originale. *…et que les fonds de dédommagement prévus par mon prédécesseur soient bloqués jusqu'à nouvel ordre. Millford ne doit rien recevoir.*
Millford. Le village proche de la vallée de Stoketon. Le même que mentionnait la carte de Jack, à l'encre d'Hartley, à la croisée de deux lignes.
« Millford a déjà promis une compensation quand le premier tracé fut proposé il y a cinq ans, » dit Eleanor. « Le tracé fut abandonné. Les habitants ont cru qu'ils avaient gagné. Mais Hartley a gardé les fonds, et maintenant qu'il remet le projet sur la table, il n'a aucune intention de payer. Je connais le curé du village. Les gens y vivent encore près de la misère, attendant une promesse qui n'arrivera jamais. »
Jack plia lentement la lettre et la lui rendit. Dans sa poitrine, quelque chose remua — pas tout à fait de la pitié. Plutôt une reconnaissance. Il avait grandi dans un faubourg où ces promesses faites aux pauvres étaient des cordes pour mieux les pendre.
« Marché conclu, » dit-il. « On vole le théodolite. Mais je te préviens — si ça tourne mal, je ne reviens pas. »
Elle sourit d'un sourire sans chaleur. « Bien sûr. »
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L'entrepôt de Drayfield semblait abandonné, une bâtisse de pierres grises qui sentait le moisi et la vieille graisse. Des caisses empilées jusqu'au plafond formaient des allées étroites poussiéreuses. Jack marchait à côté d'Eleanor, leurs respirations discrètes, l'ombre oscillante de sa lanterne dansant sur les murs.
Le souffle d'Eleanor lui chatouillait la nuque tandis qu'elle lui indiquait d'un doigt ganté une caisse lourde, étiquetée *BRADSHAW – SONDAGE – FRAGILE* dans la pénombre.
« Ça devrait être dedans, » murmura-t-elle.
Jack travailla la serrure avec le bout d'un clou trouvé dans sa poche. Trois secondes. Un déclic. Il souleva le couvercle — non pas le théodolite, mais une pile de documents, des registres de comptes et une enveloppe cachetée à la cire noire. Il saisit rapidement quelques papiers et les retourna pour lire leurs contenus. Des noms, des chiffres — des détails d'une ligne concurrente à travers Stoketon, prévue par Hartley. L'enveloppe noire ne portait qu'un seul nom. *Capitaine Rogan.* Dans l'enveloppe, il y avait un reçu pour un paiement effectué à la famille d'un certain *employé mort à proximité de la station de Brenton* — un nom qu'il reconnaissait à peine à travers la moisissure. Tom Wheeler.
Il entendit la porte s'ouvrir.
Des voix. Des sabots traînants sur le bois. Eleanor exécuta un « viens » en silence et ils se collèrent dans l'étroite allée des caisses.
Un homme s'encadra dans la porte. Fort, encadré de larges épaules, une lampe à la main qui découpait son visage de l'ombre : un visage rugueux qu'il aurait reconnu n'importe où.
Le contremaître. Russell Blake.
Celui qui l'avait jeté du chantier de la première ligne de Londres, trois ans auparavant, pour un conflit sur la paye d'un ouvrier tamisé. Blake avait volé sa montre de poche, un souvenir de son père — cadeau de communion de sa mère morte peu avant — au cours de leur échange. Puis il avait fait en sorte que Jack soit renvoyé sur-le-champ, accusé de vol à la place.
Blake se racla la gorge. Il s'arrêta à quelques yards de leur cachette.
« J'ai entendu tonnerre, c'est tout », dit-il à un autre homme qui traînait dans le fond. Une silhouette plus fluette, peut-être un employé. « Reste ici quand même. Je vérifie la cave. »
Il se dirigea vers leur allée.
Jack attendit, conscient du battement de son propre cœur et du poids du clou dans sa main. Eleanor, invisible derrière lui, retenait son souffle. Blake s'arrêta devant la caisse de papier qu'ils avaient ouverte, baissa les yeux, et comprit.
« Sortez de là, sales voleurs », murmura-t-il en avançant.
Jack bougea.
Il sortit de l'ombre, rapide, et détourna la lampe d'un coup de poignet. Le verre éclata contre une caisse, l'huile brûlante gicla sur le sol, s'embrasa en un cercle de lumière vacillante. Blake poussa un cri étouffé et se jeta sur lui. Jack plongea sous sa garde, son épaule heurtant le torse massif de Blake, et il serra ses doigts autour de la gorge avant que le contremaître ne puisse crier.
Luttant, Blake envoya un coup de coude qui fit vibrer les côtes de Jack, un goût de cuivre dans sa bouche. Les pieds dérapèrent sur le sol gras. Jack visa le menton. Le fracas du poing contre l'os, le son horrible de la tête qui rebondit contre une caisse — puis, un silence soudain.
Blake s'écroula.
C'était fini en dix secondes. Eleanor se glissa près de lui, haletante, regardant Blake étalé sur le sol.
« Cours, » dit-elle.
Mais Jack ne courait pas encore. Il s'accroupit près du corps, plissa les yeux contre la poussière et vit au revers de la veste mouvementée de Blake le reflet d'un métal : la montre en laiton gravé de son père, sa chaîne coupée, sa lumière tamisée par le feu.
Il sentit un poids soudain dans sa poitrine, une onde de froid. Trois ans. Il avait passé trois ans à croire qu'il ne la reverrait jamais, cette montre, cette seule preuve de l'existence de son père — avant les dettes, la fuite, les promesses tordues de sa famille. Et elle était là, immobile et muette, aux poignets massifs d'un salaud qui n'avait jamais mérité de la toucher.
Ses doigts se refermèrent sur le cadre, arrachèrent la chaîne d'un coup sec. Il glissa la montre dans sa poche, contre son cœur, et se releva.
L'homme du fond avait disparu. Ses pas pressés s'éteignirent dans la nuit.
« Qui était-ce ? » demanda Eleanor dans un souffle.
« Une dette que je viens de recouvrer, » répondit-il sans la regarder. « Nous partons avant qu'il ne se réveille. Prends ton putain de théodolite. »
Il s'engagea dans l'allée, la montre tiède contre sa poitrine, tandis que derrière lui les flammes commençaient à lécher les caisses sèches d'archives de Bradshaw — un fond d'oubli qui ne concernerait plus personne.