Le Roi du Rail
Lire le chapitre 9: The Valley of Ghosts
La diligence bringuebalait sur la route défoncée qui contournait la vallée de Stoketon, ses ressorts gémissant à chaque ornière. Jack avait le front collé à la vitre poussiéreuse, les yeux fixés sur l'étendue de terre qui s'ouvrait devant eux : des champs ondulants, une rivière argentée qui serpentait entre les saules, et là-bas, niché dans le creux des collines, le village de Millford. Ses toits d'ardoise fumaient paisiblement dans l'après-midi gris.
— Dieu du ciel, murmura Eleanor.
Elle était assise en face de lui, ses mains calleuses croisées sur son sac. Elle n'avait pas cessé de regarder par la fenêtre depuis qu'ils avaient quitté Drayfield, mais maintenant son expression s'était durcie.
— Quoi ?
— Le tracé. Tu ne le vois pas ?
Jack suivit son regard. Il fallut un instant pour qu'il comprenne. Le ruban de terre balisée — des piquets de bois peints en blanc, plantés à intervalles réguliers — coupait droit à travers les champs, traversait la rivière là où elle s'élargissait, puis grimpait vers la colline. Droit vers le clocher de l'église, et le petit cimetière qui l'entourait.
— Ils vont passer au milieu, dit-il.
— Hartley a fait arpenter trois tracés. Celui-ci passe par le cimetière, et par la moitié des maisons les plus anciennes.
Le cocher les déposa à la lisière du village, devant une auberge au toit affaissé. Jack paya l'homme, jeta sa besace sur son épaule et suivit Eleanor dans la rue principale boueuse. Quelques habitants les observèrent depuis leurs seuils — des visages marqués par la méfiance, creusés par des années de récoltes mauvaises et de loyers impayés. Un vieil homme assis sur un banc cracha dans le caniveau quand ils passèrent.
— Ils ne nous aiment pas, remarqua Jack.
— Ils savent ce que nous sommes, répondit Eleanor sans ralentir. Des étrangers, donc des espions. Des hommes de la compagnie, donc des ennemis.
— Je ne suis pas...
— Peu importe ce que tu es, Jack. C'est ce qu'ils voient qui compte.
Elle tourna dans une ruelle plus étroite, entre deux maisons aux murs chaulés, et déboucha sur une petite place où une croix de pierre se dressait devant une église basse. La porte était entrouverte. Jack suivit Eleanor à l'intérieur.
L'air sentait la cire et l'encens froid. Un prêtre était agenouillé devant l'autel, sa soutane noire usée aux coudes. Il se retourna en entendant leurs pas — un homme d'une cinquantaine d'années, les yeux bleus, des rides profondes comme des sillons le long de ses joues.
— Madame Briggs, dit-il en se relevant. Ainsi vous avez reçu ma lettre.
— Père Alder. Eleanor fit un pas vers lui. Et voici M. Mullins. Un ami.
Le prêtre les examina longuement, puis hocha la tête.
— Vous venez pour la ligne. C'est bien cela.
Il ne leur proposa pas de s'asseoir. Il marcha vers la petite porte latérale qui donnait sur le cimetière, et ils le suivirent entre les tombes. Les pierres étaient anciennes, certaines si mangées par la mousse qu'on n'en distinguait plus les noms. D'autres, plus récentes, portaient des dates des vingt dernières années. Celle qui toucha Jack était petite — un enfant de quatre ans, mort de fièvre en 1837.
— Millford existe depuis trois cents ans, dit le prêtre. Mes prédécesseurs y ont enterré leurs fidèles, et moi je continuerai jusqu'à ce que... eh bien. Le tracé de Hartley passe sous ce tertre, dit-il en désignant une butte herbeuse à l'écart des autres tombes. Un ancien charnier, de l'époque de la famine.
Jack baissa les yeux. Sous ses bottes, l'herbe était trop verte, trop dense par rapport au reste du cimetière.
— Ils ont offert une indemnité, reprit-il. Le conseil paroissial a reçu une lettre du bureau de Hartley, promettant de payer le déplacement des sépultures et une compensation pour l'église.
— Et ? demanda Eleanor, bien qu'elle connût déjà la réponse.
— Et rien. Des hommes de la compagnie sont venus il y a trois semaines pour mesurer, ils ont promis de revenir avec les fonds. Nous n'avons plus entendu parler d'eux. Alder s'accroupit, caressa l'herbe du plat de la main. C'est toujours comme ça avec eux. Ils promettent, et les promesses meurent avec les travaux.
Jack regarda le clocher de l'église, puis le champ voisin où l'on apercevait les piquets blancs.
— Et les autres villages ? demanda-t-il.
— Vous voulez dire ceux qui leur ont déjà vendu leurs terres ? Alder se releva, épousseta ses mains. Prestwich, à deux heures au sud. Ils ont vendu leurs terrains à un prix raisonnable, puis la compagnie a revu son tracé, a promis de contourner le village, et leurs terres valent soudain moitié moins. Ceux d'Upperford ont signé pour laisser passer la ligne, mais les travaux n'ont jamais commencé. Leurs champs sont coupés en deux, leurs bêtes ne peuvent plus passer, et la compagnie ne répond plus aux lettres.
Eleanor croisa le regard de Jack. Il savait ce qu'elle pensait — ce marchandage, cette promesse de richesse, n'était qu'un autre costume de la même arnaque. Il pensa à la London and North Western, à ses patrons, à l'ingénieur Mayhew qui l'avait jeté sous les roues, à Rogan qui avait fait tuer Tom Wheeler. Les mêmes noms circulaient au-dessus de tout cela, comme des vautours autour d'une charogne.
— Père Alder, demanda Jack, changeant de ton. Vous avez écrit à Eleanor pour qu'elle vienne. Pourquoi ? Vous saviez qu'elle travaillait avec les compagnies ?
Le prêtre haussa un sourcil, examina Jack de ses yeux bleus.
— Je sais ce que Madame Briggs ramasse dans les décombres des projets morts. Alder sortit un papier de sa poche et le tendit à Eleanor. Une copie du contrat que Hartley a signé avec le conseil du comté. Le nom du notaire, l'espérance de vie du projet. Il replia le papier. Vous pourriez peut-être rencontrer ce notaire avant que la compagnie ne lui dise de disparaître.
Eleanor lut le papier, laissa échapper un petit sifflement. Elle le tendit à Jack.
Le nom était écrit clairement, d'une écriture à l'encre noire : Horatio Blake.
Jack leva les yeux, la mâchoire serrée.
— Blake, répéta-t-il.
— Vous le connaissez ?
— Non. Mais son fils, peut-être.
Eleanor le déchiffra en un instant — le fouet qu'il avait donné la veille, la montre de son père, tout cela bouillonnait dans sa tête.
— Le notaire est le père du contremaître qui vous a fait tomber, dit-elle.
Jack replia le contrat et le glissa dans sa poche.
— J'ai besoin de savoir jusqu'où il est impliqué dans ceci.
La nuit commençait à tomber, allongeant les ombres des tombes. Le prêtre les invita à rester souper et dormir dans une chambre de la sacristie. Jack accepta sans discuter. Mais une fois Eleanor montée se coucher, il resta sous le porche de l'église, regardant les collines noires sous un ciel couvert.
Deux routes s'ouvraient devant lui. Celle du nord, suivre le tracé, trouver Hartley et découvrir ce qu'il cachait sous les os de ces villages. Celle de la compagnie — accepter la position que la Grand Union cherchait à pourvoir pour soumissionner sur le tracé de Stoketon, s'introduire dans la machinerie même du profit.
Son père avait trahi des hommes simples comme ceux qu'il avait vus ce jour-là. Il avait menti, volé, triché — avant de perdre sa montre et sa dignité.
Jack sortit la montre de sa poche. Dans l'obscurité, le boîtier chaud luisait faiblement. Il l'ouvrit — le verre fêlé, une aiguille arrêtée depuis des années — et se souvint de la main qui l'avait un jour posée sur la sienne en lui disant : *Un homme qui ne sait pas ce qu'il est prêt à perdre est un homme qu'on peut tout voler.*
Il referma la montre. Au matin, il demanda à Eleanor de ne pas l'attendre.
— Je vais voir ce notaire, dit-il. Et puis, je pense prendre un train vers le nord. Il y a une compagnie qui cherche un mécanicien.
Elle étudia son visage, puis acquiesça lentement.
— Tu deviens l'un des leurs, Jack. Prends soin de ne pas perdre ce que tu es en route.
Il sourit sans joie.
— C'est ma montre que j'ai retrouvée, Eleanor. Pas mon âme.
La diligence roula vers l'ouest sous une pluie fine, et Jack ne se retourna pas.