Le Sceau de la République
Lire le chapitre 20: The Meeting
La place était presque vide à cette heure grise de l’aube. Les pavés luisaient encore de la pluie de la nuit, et une charrette de légumes attendait devant une boutique fermée. Célie s’adossa au mur du puits, le souffle court, les mains tremblantes sous le fichu de lin grossier que Marie lui avait donné. Les deux agents avaient bifurqué vers la rue de la Grande-Truanderie, leurs voix portées par l’écho des murs. Elle n’avait pas été vue.
Elle ferma les yeux. Une seconde. Une seule. Puis elle les rouvrit, et la femme était là.
Elle était assise sur le rebord de la fontaine, un panier de linge à ses pieds, occupée à nouer un ruban autour de sa tresse. Jeune. Pas beaucoup plus que Célie elle-même. Le même arc de sourcil, le même menton — comme se regarder dans une eau troublée. Célie sentit ses jambes se dérober. Elle fit un pas. Puis un autre.
La femme leva la tête. Ses yeux s’écarquillèrent, et sa main se posa sur sa poitrine, sur une pièce de tissu brodée d’une fleur bleue — le même bleu que celui de la robe que sa mère portait sur le portrait de la rue de Varenne, celui que Célie gardait en mémoire comme on garde un trésor.
« Vous êtes malade ? » demanda la femme, d’une voix prudente, mais pas hostile. « Vous cherchez quelqu’un ? »
Célie déglutit. Son cœur battait si fort qu’elle crut qu’on pouvait l’entendre sur toute la place. Elle sortit le cachet de son corsage. Le sceau jumeau. Il brillait, sombre et doré, au creux de sa paume.
La femme se leva d’un bond. Le panier bascula. Le linge se répandit sur les pavés, et personne ne le ramassa.
« Où avez-vous pris cela ? » souffla-t-elle. Sa voix était devenue rauque. « Répondez. Où. L’avez-vous. Pris. »
Célie ne dit rien. Elle tendit le sceau. La femme le saisit, le retourna entre ses doigts — et soudain, ses épaules s’affaissèrent. Sa main courut à sa bouche. Ses yeux se remplirent de larmes.
« Tout ce temps, murmura-t-elle. Tout ce temps, on m’a dit qu’il n’y en avait qu’un. Qu’il avait coulé avec le reste. »
« Ma mère en avait fait graver deux, dit Célie. Un pour elle. Un pour l’enfant qu’elle avait perdue. » Elle hésita. Le mot suivant lui brûla la gorge. « Pour sa fille. L’autre fille. Celle qu’elle a donnée aux sœurs de l’orphelinat de Saint-Antoine, le jour où elle a compris que son mari ne survivrait pas à l’automne. »
La femme — Louise, Rose, peu importait le nom qu’elle portait désormais — la regarda longuement. Les larmes ne coulaient pas. Elle les retenait, serrant la mâchoire, comme une femme habituée à se taire.
« Vous êtes la sienne, dit-elle enfin. Vous êtes l’enfant qu’elle a gardée. »
Célie hocha la tête. Elle ne pouvait pas parler. Sa voix était partie, noyée quelque part entre la Seine et cette place grise où deux femmes qui avaient partagé le même ventre maternel se tenaient face à face, sans savoir comment se toucher.
Louise recula. Elle balaya du regard les toits, les fenêtres, les angles de rues. Puis elle revint vers Célie et lui saisit le poignet, durement.
« Vous êtes seule ? »
« Oui. Je suis seule. Je me suis évadée du Force cette nuit. Il y a des hommes qui me cherchent. Un homme avec un foulard vert — je crois qu’il travaille pour ceux qui ont fait arrêter ma mère. »
Louise pâlit. « L’homme au foulard vert, répéta-t-elle. Vous l’avez vu ? »
« Deux fois. Ici même, devant votre maison. Il m’attendait. Il m’a parlé comme s’il me connaissait depuis toujours. »
Louise ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, son visage avait changé. La fragilité avait disparu, remplacée par quelque chose de plus dur. De plus ancien.
« Ma mère — notre mère — m’avait écrit une fois. Une seule. C’était dix ans avant sa mort. Elle m’expliquait qu’elle avait dû choisir. Me cacher chez les sœurs, me faire passer pour orpheline, parce que mon père — son frère, notre père — avait signé un engagement contre le trône et qu’on l’aurait tué — nous aurait tués. » Elle marqua une pause. « Elle m’a dit aussi qu’elle avait gardé un autre enfant. Un enfant qu’elle aimait autant que moi. Et qu’un jour, peut-être, si le monde devenait plus doux, nous nous retrouverions. »
Les larmes enfin. Une seule, sur chaque joue. Louise essuya la sienne d’un geste brusque, comme on chasse une mouche importune.
« Jacques ne sait rien, souffla-t-elle. Mon mari ne sait pas qui je suis. Il croit que je suis une orpheline de Saint-Antoine, recueillie par charité. Il se ferait tuer pour la République. S’il apprenait que je suis de sang noble — »
« Nous ne sommes pas de sang noble, coupa Célie. Ma mère a renoncé à son nom le jour où elle t’a abandonnée. Elle est devenue simplement Célestine. J’ai fait pareil. »
Louise la dévisagea. Un sourire trembla au coin de ses lèvres. « C’est drôle. Moi aussi. Je me suis appelée Rose depuis le jour où je suis sortie de l’orphelinat. » Elle tendit la main, lentement, et toucha le visage de Célie — la joue, le front, la naissance des cheveux. « On dirait un miroir. »
« Ce n’est pas ce que tu crois », dit Célie. Les mots lui échappèrent avant qu’elle puisse les retenir. Il fallait qu’elle dise la vérité, là, maintenant, avant que le mensonge prenne racine. « Ma mère — je veux dire nos mères — »
Louise fronça les sourcils. « Que veux-tu dire ? »
Célie inspira un grand coup. Autour d’eux, la ville commençait à s’éveiller. Une fenêtre s’ouvrit. Un chat fila entre deux maisons. Quelque part, une cloche sonna trois fois.
« Marie — la femme qui m’a aidée à m’enfuir — m’a dit que notre mère était sa maîtresse. Qu’elle avait fait graver deux cachets le 7 juin 1791. Un pour sa fille légitime. » Elle baissa les yeux. « L’autre pour une orpheline qu’elle avait élevée auprès de moi. Une enfant du même âge, qu’elle aimait comme sa fille. »
Louise resta muette. Les mains lui tombèrent le long du corps.
« Je ne sais pas qui était cette orpheline, poursuivit Célie. Je ne sais pas si c’était toi, ou une autre. Je ne sais pas si nous partageons le même sang — mais je sais qu’elle nous aimait, toi et moi. Elle t’a donné son nom. Elle m’a donné son sceau. C’est tout ce que je possède, et c’est tout ce que je veux offrir. »
Le silence s’étira. Un homme en bonnet traversa la place, portant une charge de bois. Les deux femmes attendirent qu’il soit passé.
Rose — Louise — leva enfin les yeux. Sa voix était douce, légèrement brisée.
« Peu importe le sang, dit-elle. Peu importe qui nous a portées dans son ventre. Elle nous a choisies. C’est ce qui compte. » Elle prit la main de Célie et la serra fort. « Viens. J’ai une cousine qui est religieuse aux Carmes déchaussées, rue Saint-Joseph. Elles acceptent des femmes discrètes. Tu seras en sécurité là-bas, au moins quelques jours. Le temps que je découvre qui est cet homme au foulard vert, et ce qu’il veut de toi. »
Célie la suivit. Les pavés étaient froids sous ses sabots de bois. Elle ne se retourna pas. La Seine coulait quelque part derrière elle, et dans son corsage, le sceau jumeau pesait contre sa peau — le sceau de sa mère, la promesse d’une vie qui n’avait jamais été la sienne.
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