Le Second Paris
Lire le chapitre 18: The Missing Person's Trail
Les néons du commissariat du 1er arrondissement grésillaient comme un insecte mourant. Julien s’appuya contre le comptoir d’accueil, la main gauche pressée contre son flanc bandé. La douleur irradiait en pulsations sourdes, synchronisées avec le tic-tac de la montre dans sa poche. Quatre heures du matin. Claire attendait dehors, adossée à un mur, cigarette éteinte entre les lèvres.
— Moreau, dit-il. Julien Moreau. J’ai déposé une disparition il y a cinq semaines. Élodie… Élodie Marchand.
Le planton, un homme blafard aux cernes de permanent, fit défiler un écran d’un doigt mou.
— Élodie Marchand, disparue le 22, signalée par un riverain de la rue de la Roquette. Oui. On a du nouveau.
Le mot *nouveau* tomba comme un couperet. Julien sentit sa bouche se dessécher.
— De quel genre ?
— Suivez-moi.
Il le mena dans un bureau vitré où un officier plus gradé, une femme aux cheveux gris tirés en chignon, trônait devant une montagne de dossiers. Un dossier ouvert sur son clavier, une photographie agrafée en première page. Julien reconnut la couverture avant même de la lire : *MARCHAND Élodie, 24 ans.*
— Vous avez retrouvé son corps, dit-il. Pas une question. Une certitude.
Le commissaire Damiani cligna des yeux, surpris par l’assurance du visiteur. Elle fit pivoter son écran vers lui.
— Une patrouille de la brigade fluviale a signalé une intervention vers trois heures. Des étudiants s’étaient infiltrés dans les carrières près de la rue des Lombards, pour une fête. Ils ont trouvé une cavité non répertoriée. Il y avait un corps.
Julien força sa voix à rester neutre.
— C’est elle ?
Damiani hésita. Elle ouvrit le dossier, sortit la fiche d’identification. La photo d’Élodie en couleur, souriante, cheveux auburn, tache de naissance sur la pommette gauche. Puis une seconde photo, plus récente, prise à la morgue. Julien la regarda. Et sa respiration s’arrêta net.
La femme sur la dalle était plus âgée. Cinquante ans, soixante peut-être. Le visage creusé, les rides profondes comme des ravines, la mâchoire affaissée par la décomposition. Mais les vêtements… La veste en jean délavée avec le badge *Catacombes Live* épinglé à l’épaule. Le pendentif en forme de boussole qui avait appartenu à Élodie. Et autour du poignet, la fine lanière de cuir tressé qu’elle portait toujours pour couvrir la cicatrice d’une chute d’enfance.
— Ce n’est pas elle, dit-il, la voix cassée.
Damiani fronça les sourcils.
— Les vêtements correspondent au signalement, et elle avait sur elle un ticket de caisse daté du jour de sa disparition, au même tabac que celui cité dans votre rapport.
— Ce n’est pas elle, répéta Julien, plus fort. Je connais cette lanière. Élodie ne l’a jamais enlevée. Si cette femme la porte, c’est qu’on la lui a donnée. Ou qu’on la lui a mise après.
Damiani recula son fauteuil.
— Vous êtes en train de dire que la victime portait les affaires de la disparue ?
— Je suis en train de dire que quelqu’un a voulu que vous pensiez qu’Élodie était morte. Regardez la blessure au cou.
Il pointa une ligne sombre sur le cliché.
— Ça, c’est pas une coupure d’égouttoir. C’est une lame de rituel. Les Aurores Pâles, ils font des entailles précises au sternocléidomastoïdien pour prélever du sang. J’ai vu ça sur des photos de leurs anciens sacrifices.
Le silence s’étira. Damiani échangea un regard avec le planton, puis reposa le dossier.
— M. Moreau, je ne sais pas ce que vous pensez avoir vu dans les catacombes, mais ici, on travaille avec des faits. La victime portait les vêtements et les papiers d’identité d’Élodie Marchand. Elle correspond à l’âge déclaré. Le médecin légiste a confirmé une noyade.
— Une noyade ? Dans une cave sèche à soixante mètres sous terre ?
L’officier se leva, mi-froissée, mi-embarrassée.
— Je vous remercie d’être passé, M. Moreau. Si vous avez des informations supplémentaires qui pourraient élucider cette affaire, mon bureau vous est ouvert. Pendant les heures ouvrables.
Julien ne bougea pas. Il fouilla dans sa poche, sortit la montre. Le tic-tac ralentit, comme chaque fois qu’elle s’approchait d’une vérité. Il l’ouvrit, exposa la carte de la Rue des Morts au bout de ses doigts.
— La femme sur cette dalle, elle a été trouvée où, exactement ?
Damiani hésita, mais l’image du cadavre mutilé semblait l’avoir troublée plus qu’elle ne voulait l’admettre.
— Carrière à l’est de la rue Étienne-Marcel. Ancien réseau médiéval. Juste à côté d’une galerie murée qui ne figure sur aucun plan.
— Et c’est à cet endroit qu’ils l’ont mise. Pas pour qu’on la pense morte. Pour qu’on retrouve *ça*.
Il remit la montre dans sa poche. Le tic-tac accéléra soudain, comme une réponse. Damiani suivit le geste des yeux.
— Cette montre… C’est la vôtre ?
— Elle était à mon père.
Elle marqua un temps. Puis, à voix plus basse :
— Votre père, il s’appelait Robert Moreau ?
Julien se figea.
— Comment vous savez ça ?
— Parce que c’est le nom qui revient dans trois autres dossiers de disparition non résolus, remontant aux années quatre-vingt-dix. Des explorateurs, tous retrouvés morts dans les catacombes avec des vêtements qui n’étaient pas les leurs. Et dans chaque dossier, il y avait un mot écrit de la même main : *Élève-la.*
Julien sentit le sang quitter son visage. L’inscription découverte dans la montre. *Élève-la.* Les deux mots qui dansaient dans son cauchemar depuis des semaines.
— C’est un ordre, murmura-t-il.
— Pardon ?
— Pas un message. Un ordre. Quelqu’un a écrit ça à mon père, à Élodie, à tous ceux qui ont disparu. *Élève-la.* C’est comme ça qu’ils appellent le rituel qui doit faire monter la Seconde Paris à la surface.
Damiani pâlit à son tour. Elle feuilleta fébrilement un autre dossier, en sortit une feuille froissée.
— On a retrouvé ce mot sur un de ces morts, un monsieur âgé, et j’ai gardé une copie parce que le graphologue disait que ce n’était pas la main de la victime.
Elle lui tendit le papier. Julien reconnut l’écriture immédiatement. Fine, précise, inclinée à gauche. Il l’avait vue cent fois dans les marges du carnet, sur les lettres jamais envoyées.
— C’est l’écriture de mon père, dit-il.
Il rendit la feuille d’une main tremblante. Le tic-tac de la montre ralentit, comme si elle aussi réfléchissait.
— Alors soit votre père a écrit des ordres pour des meurtres, soit ces mots lui étaient adressés, dit doucement Damiani. Et s’ils lui étaient adressés, alors il n’était pas l’exécutant. Il était la cible.
Dehors, la première lumière de l’aube filtrait à travers les stores. Julien fit un pas vers la sortie, puis se retourna.
— La galerie murée, près du corps. Vous avez le plan précis ?
Damiani consulta le dossier, hésita, puis arracha une page du registre et la lui tendit.
— Je n’ai pas vu cette conversation, dit-elle.
Julien prit le papier. Il était déjà dans la rue quand il réalisa : la photo de la morte, les vêtements d’Élodie, la phrase tatouée sous ses paupières. Ce n’était pas une victime innocente qui avait servi d’appât. C’était une femme qui avait porté les affaires d’Élodie parce qu’elle avait marché à la place d’Élodie. Un appât humain, mis en scène. Et si le corps était étiqueté *MARCHAND* dans les fichiers de la police, c’est que quelqu’un au sein des Aurores Pâles avait accès à une information qu’il n’avait jamais partagée qu’avec un seul flic : le nom exact, l’adresse, et la date de signalement. Quelqu’un à l’intérieur du commissariat.
Il glissa la montre dans sa poche poitrine. Le tic-tac. Les morts. Et cette femme qui avait porté le manteau noir des victimes de son père.
Claire l’attendait au coin de la rue, les bras croisés.
— Alors ?
— Ils ont un infiltré dans la police, dit-il en dépliant la feuille. Et le corps qu’ils ont planté pour me piéger, c’était pas Élodie. C’était quelqu’un d’autre qui portait sa veste. Quelqu’un qui a marché à sa place dans une galerie murée où mon père a sans doute laissé quelque chose qu’ils veulent encore plus que nous.
Il tendit les coordonnées écrites à la main.
— On y va maintenant. Avant que le jour se lève.
Claire regarda les coordonnées, puis son compagnon de fortune dont le bandage rougeoyait déjà d’un nouveau filet de sang.
— Tu saignes encore, dit-elle.
— Je saignerai après. Cette fois, c’est une piste qui mène à elle.
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