Le Second Paris
Lire le chapitre 19: The Watch's True Owner
La boutique sentait la cire, le bois ancien et le tabac froid. Une odeur de chose qui n'avait pas bougé depuis cent ans. Julien poussa la porte, une clochette grêle annonça son entrée, et un vieil homme leva les yeux d'un mouvement de balancier qu'il réparait avec des pinces de dentiste.
— On ne vend rien ici, dit-il sans préambule.
— Je ne veux pas vendre. Je veux comprendre.
Julien posa la montre de son père sur le comptoir de velours râpé. Le vieil homme la regarda, puis regarda Julien. Puis il remit ses lunettes sur son nez, comme si c'était la première fois de la journée qu'il se décidait à voir vraiment.
— D'où vous tenez ça ?
— Mon père. Il est mort. Ou disparu. Je ne sais plus très bien.
Le vieil homme ne répondit pas. Il prit la montre entre ses doigts tachés d'encre et de nicotine, la retourna, l'approcha d'une lampe à abat-jour vert. Longtemps. Trop longtemps. Julien sentit Claire s'impatienter derrière lui, son souffle court et nerveux dans l'entrée exiguë.
— Alors ? demanda-t-elle.
Le vieil homme ne releva pas la tête.
— Une montre comme celle-ci, il en existe peut-être trois à Paris. Bijoutier de la place Vendôme, fin des années cinquante. Gravure intérieure, numéro de série. Le cuir est d'origine, c'est rare.
Il fit jouer le cran de remontoir, écouta le tic-tac. Son visage se plissa.
— Mais ce qui est plus rare, c'est ceci.
Il poussa une petite lame sous le fond du boîtier. Un déclic. Le dos de la montre s'ouvrit comme une coquille d'huître, révélant un compartiment secret que Julien n'avait jamais vu. Là, nichés dans un creux de soie noire : une mèche de cheveux retenue par un fil d'argent, et un anneau d'or fin, sans pierre, poli par le temps et le port.
Julien sentit sa gorge se serrer.
— C'était à ma mère ?
— Je ne sais pas qui c'était, monsieur.
Le vieil homme sortit une loupe de sa poche, examina les cheveux.
— Châtain clair. Teints, peut-être. Coupés avec soin. Et cet anneau, voyez — il le souleva avec une précision d'orfèvre — à l'intérieur, une inscription gravée en tout petit. Une date, certainement. Et deux initiales.
Il tendit la loupe à Julien. Celui-ci se pencha. *14.03.1952 — É.M.*
— Élodie Moreau, murmura-t-il. Ma grand-mère.
— Votre grand-mère ? Le vieil homme haussa un sourcil. Alors votre père faisait faire des montres sur mesure à double fond pour y cacher les cheveux de sa propre mère ? Avec une date de 1952, année de votre… non, vous n'étiez pas né. C'était une relique. Un souvenir funéraire.
Claire s'approcha, les bras croisés.
— Funéraire ?
— Au XIXᵉ siècle, on portait des bijoux de deuil avec une mèche du défunt. Cette montre est un mausolée de poche. Mais deux initiales — « É.M. » — et une date… C'est un certificat de décès, daté. Votre père portait la mort de cette femme sur lui, à chaque instant.
Julien n'écoutait plus. Il regardait les cheveux, cette seule preuve physique d'une vie antérieure. Il pensait à la phrase que la montre lui avait soufflée, au tic-tac ralenti quand il demandait la bonne forme de question. La mort de sa grand-mère était le point central. Et son père avait gardé ses cheveux dans l'écrin le plus intime possible.
— Vous parlez de test ADN, dit-il soudain.
Le vieil homme le regarda par-dessus sa loupe.
— Pourquoi cette idée ?
— Un échantillon capillaire. Prélevé proprement, à la racine, conservé sous vide dans un compartiment blindé. C'est un kit de laboratoire, pas une relique. Mon père préparait un test ADN. Il ne l'a jamais fait.
Le vieil homme reposa la montre sur le comptoir, lentement, comme on rend un objet sacré.
— Votre père — Robert Moreau, si la gravure intérieure dit vrai — a fait fabriquer une montre sur mesure pour une seule raison qui vaille : garder ceci hors de portée de toute recherche. Si vous espérez trouver ce que cet ADN révélait, vous devrez passer par un laboratoire. Et les laboratoires posent des questions.
— Il y a bien un endroit à Paris où l'on ne pose pas de questions.
Le vieil homme rangea ses pinces. Il ne dit pas oui, mais il ne dit pas non. Il fit glisser un petit carton beige sur le comptoir, sans même le regarder, puis se tourna vers sa table de travail.
Julien prit le carton. Une adresse manuscrite. Pas de nom.
Il remit la mèche de cheveux et l'anneau dans leur compartiment secret, referma le boîtier avec un claquement sec, et sortit dans la lumière grise de la rue. Claire le rejoignit, le souffle court.
— Tu comptes vraiment faire analyser des cheveux morts par un type sans nom dans une échoppe sans enseigne ? On n'a pas le temps. On a encore une descente à faire, et plus d'argent pour t'acheter des antibiotiques dignes de ce nom dans deux jours.
— Ta part du trésor s'agrandit, répondit Julien. Plus je remonte le fil, plus la récompense est grosse.
— C'est pas un trésor, c'est une histoire de famille. Et les histoires de famille, ça se termine toujours en cave humide avec un cadavre de plus.
Julien la regarda, puis il regarda la montre dans sa paume. Le tic-tac était régulier, patient, presque interrogateur. Il savait que la question n'était pas encore posée correctement. Mais la montre détenait une autre réponse : une réponse biologique, matérielle. L'ADN de sa grand-mère ne pouvait pas mentir.
Il replaça la montre dans sa poche intérieure, contre sa poitrine.
— Trouve un cybercafé, une connexion stable et un imprimeur discret. Cette adresse, il va falloir la vérifier avant d'aller frapper à sa porte. Et pendant qu'on y est, cherche ce que « 14 mars 1952 » évoque dans les archives de Paris. Je veux savoir comment Élodie Moreau est morte.
Claire hésita une seconde puis exhala un long souffle résigné.
— Pourquoi je te suis encore ?
— Parce que si ma grand-mère est morte en 1952, avant la naissance de mon père — une année exceptionnelle, probablement liée à la création du Second Paris — c'est que quelque chose l'a tuée. Quelque chose qui n'apparaît dans aucun registre civil. Et ce quelque chose, c'est la même chose qui vient de voler des femmes dans les catacombes. Tu veux toujours y croire, à ton trésor ? Le trésor, c'est pas l'or. C'est la réponse.
Il tourna les talons et remonta la rue étroite, Claire emboîtant le pas malgré ses râlements.
Quatre cents mètres plus loin, Julien sentit une vibration dans sa poche. Le tic-tac de la montre s'était accéléré, comme si elle approuvait la direction.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.