Le Second Paris
Lire le chapitre 3: The Lie is Born
Le bar s’appelait *Le Puits Sans Fond*. Une blague, sans doute. La salle sentait la bière tiède et le désespoir des fins de mois. Claire était déjà là, installée au fond, devant un verre de vin rouge qu’elle faisait tourner sans le boire. Elle n’avait pas changé : les mêmes cheveux courts décolorés, la même veste en toile épaisse, le même regard qui vous disséquait avant même de dire bonjour.
Je m’assis en face d’elle. Pas de bise. Pas de sourire. On avait dépassé ce stade depuis longtemps.
— Tu as une sale tête, dit-elle.
— Merci. Toi, tu es toujours aussi charmante.
Elle poussa un dossier cartonné vers moi. Il était épais, jauni par endroits, fermé par un élastique qui avait connu des jours meilleurs.
— Les relevés topographiques du IXe arrondissement. Réseau secondaire. Avec les annotations de ton père, pour ce que ça vaut.
J’allais saisir le dossier. Elle posa sa main dessus.
— D’abord, tu me dis la vérité.
— Je te l’ai dit. Je prépare un documentaire. Une série. Sur les carrières oubliées de Belleville. L’angle historique, les enfants qui s’y perdaient au XIXe siècle.
— Tu mens.
Elle le dit sans agressivité. Comme un constat. Une évidence.
Je haussai les épaules.
— Claire, je comprends que tu te méfies, mais—
— Julien. Je te regarde dans les yeux depuis cinq minutes. Tu as dormi peut-être deux heures. Tu trembles légèrement de la main gauche. Et tu n’as pas allumé ton téléphone une seule fois depuis que tu es entré, alors que d’habitude tu le consultes toutes les trente secondes.
Elle marqua une pause, but une gorgée de vin, puis reposa le verre avec une précision chirurgicale.
— Je te connais. J’ai passé trois ans à creuser sous Paris avec toi. La dernière fois que tu avais cette tête-là, c’est quand ton père a disparu.
Le mot *disparu* flotta entre nous comme une nappe de gaz. Je sentis mes épaules se contracter.
— Mon père n’a pas disparu. Il est mort. On a retrouvé son corps.
— On a retrouvé *un* corps, dit Claire. Putréfié. Méconnaissable. Identifié sur la base d’une montre et d’une alliance.
Je croisai les bras.
— Tu crois que je mens aussi sur ça ?
— Je crois que tu ne m’as jamais dit pourquoi tu es vraiment descendu dans les catacombes, la première fois. Ta version officielle — « échapper à l’ombre de mon père » — c’est joli. Ça passe bien à la télé. Mais c’est de la merde.
Le silence s’épaissit. Autour de nous, les conversations des autres buveurs semblaient lointaines, assourdies, comme filtrées par de la pierre.
— L’ombre de mon père, c’est ce que je raconte aux journalistes, dis-je finalement. C’est une histoire que je me suis construite. Un récit propre. Avec un début et une fin.
— Et la réalité ?
Je vidai ma bière d’un trait, pour gagner du temps. La réalité, c’était une nuit d’hiver, il y a dix ans. Mon père parti, absent depuis trois semaines. Ma mère qui ne dormait plus. Et moi, dix-neuf ans, qui avais trouvé dans son bureau une carte manuscrite, apparemment ancienne, couverte de notes en rouge. Une carte du réseau souterrain sous notre immeuble. Et un nom, tracé d’une écriture nerveuse : *La Deuxième Ville*.
Je n’étais pas descendu pour échapper à son ombre. J’étais descendu parce que j’étais convaincu qu’il était encore là-dessous. Quelque part. Vivant.
Mais ça, je ne l’avais raconté à personne. Même pas à Claire. Surtout pas à Claire.
— La réalité, c’est plus compliqué que ça, dis-je.
— Évidemment. C’est toujours plus compliqué que ça. Mais tu as besoin de moi, là, maintenant. Tu viens me voir après deux ans de silence, tu me demandes mes cartes, et tu me prends pour une idiote.
Elle poussa le dossier vers moi, finalement.
— Prends-le. Mais sache que je ne te donne pas la version propre. Ton père avait annoté en rouge certaines zones. Des secteurs qu’il considérait comme « actifs ». Je n’ai jamais compris ce qu’il voulait dire par là.
Je m’emparai du dossier. Il était plus lourd qu’il n’y paraissait. Je l’ouvris. Les premières pages étaient des relevés standards, mais je connaissais l’écriture rouge de mon père. Je l’aurais reconnue entre mille. Fine, nerveuse, penchée vers la gauche. Comme une signature de son angoisse.
— Belleville, murmurai-je en parcourant les annotations.
— C’est là que s’arrêtent mes cartes, dit Claire. La zone n’a jamais été cartographiée complètement. Les effondrements, les nappes phréatiques, et puis après la guerre, ils ont muré pas mal de galeries. Officiellement, tout est scellé. Officieusement… mon réseau s’arrête à une école abandonnée, rue des Pyrénées.
Je sentis ma nuque se hérisser. L’école abandonnée. Les coordonnées anonymes. La photo de ma maison. Le visage de la petite fille dans le carreau de la voiture.
— Une école ? fis-je d’une voix neutre.
— L’ancien groupe scolaire Lemaire. Fermé dans les années quatre-vingt-dix. Il y a eu un truc, une enfant qui s’était perdue dans la cour, un jour. Ils n’ont jamais retrouvé le corps. Les rumeurs ont fait le reste.
Mon cœur s’arrêta une demi-seconde. Lemaire. Élodie Lemaire.
— Une enfant perdue, répétai-je.
— Disparue, corrigea Claire. C’est différent. On perd un objet. Une personne disparaît.
Elle termina son verre, se leva, et attrapa son sac.
— Je ne sais pas ce que tu traques, Julien. Je ne veux pas le savoir. Mais il y a une règle qu’on n’a jamais enfreinte, tous les deux, et je te la rappelle : ne reste jamais sous terre après minuit. La Deuxième Ville n’accepte pas les visiteurs du soir. Elle les garde.
Elle se pencha, déposa un baiser sec sur ma joue — un geste d’ancienne habitude, plus que d’affection.
— Et vérifie ton téléphone, ajouta-t-elle en se dirigeant vers la sortie. Quelqu’un a essayé de t’appeler plusieurs fois. Ça tombait sur messagerie. Un numéro masqué.
Elle sortit sans se retourner. Je restai assis, le dossier ouvert devant moi, les annotations rouges de mon père dansant sous mes yeux.
Je sortis mon téléphone. Cinq appels en absence. Numéro masqué. Pas de message.
Un SMS, pourtant. D’un numéro que je ne connaissais pas. Court. Sans émotion :
*Elle vous attend. École Lemaire. Cave. Après minuit, il sera trop tard. Vous avez encore le choix, mais c’est un mensonge.*
Je regardai le message longtemps. Le mot *mensonge* clignotait dans ma tête comme une enseigne cassée. Le mensonge que je racontais aux journalistes. Le mensonge que je venais de raconter à Claire. Le mensonge que mon père m’avait raconté, pendant vingt ans, sur ce qu’il faisait la nuit sous Paris.
Je repliai la carte, la glissai dans ma veste, et me levai.
Il était vingt-deux heures passées. L’école Lemaire était à vingt minutes à pied. J’avais encore le choix.
Mais le choix n’était qu’un autre mensonge. Et je le savais.
Je sortis dans la nuit parisienne, sous un ciel couleur d’encre, et je pris la direction de Belleville.