Le Second Paris
Lire le chapitre 21: The Garden of Bones
La pluie les avait suivis depuis Montmartre, une bruine grise qui collait aux cheveux et rendait les pavés glissants. Claire marchait deux pas devant lui, le col de sa veste relevé, les épaules crispées. Elle n’avait pas prononcé un mot depuis qu’ils avaient quitté la boutique de Marguerite.
— L’hôpital, dit Julien en consultant le carnet humide qu’il avait arraché au dossier du commissaire. L’Hôtel-Dieu, vieille aile sud. Désaffectée depuis les années soixante-dix.
— Derrière, il y a un jardin ? demanda Claire sans se retourner.
— Il y a un cimetière. Le plus ancien de Paris, en fait. Celui des pauvres, des fous, des morts sans nom.
Il marqua une pause.
— Et des morts qu’on a oubliés exprès.
Ils longèrent les grilles rouillées d’un bâtiment qui n’avait plus de vitres qu’aux deux premiers étages. L’hôpital avait cette beauté triste des édifices abandonnés, cette patine de suie et de mousse que seul le XIXe siècle savait produire. La grille arrière était scellée par une chaîne épaisse, mais la rouille avait fait son travail ; Julien la tordit en deux coups secs, écorchant ses paumes au passage.
Le jardin de bones n’avait rien d’un jardin.
C’était un enclos de vingt mètres sur quarante, entouré de murs qui suintaient l’humidité. Au centre, une fosse creusée à même la terre, et dans cette fosse, des ossements. Des milliers. Des siècles. Empilés sans soin, brisés par des décennies d’abandon et les effondrements du sol argileux.
Claire s’arrêta net.
À côté d’elle, Julien, lui, pensait à la voix de son père. *Un jardin d’os, derrière le vieil hôpital.* Il sourit. La voix avait peut-être menti sur tout le reste, mais pas sur ça.
— Là.
Il montra du menton une construction basse, presque invisible tant elle se fondait dans le mur du fond. Une porte en pierre, grossière, surmontée d’un linteau où l’on pouvait encore déchiffrer des lettres gravées autrefois, sérieuses et définitives comme des épitaphes.
*Ici repose la mémoire de ceux qui n’ont pas eu droit à la leur.*
— Charmant, murmura Claire.
Julien s’approcha. La porte était pleine, massive, une dalle entière taillée pour s’encastrer dans l’embrasure. Aucun verrou, aucune serrure visible. Mais en s’accroupissant, à hauteur de genou, il vit une incision nette dans la pierre : une forme géométrique, complexe, presque organique. Un cœur stylisé, traversé d’une aiguille verticale. La même gravure que sur le boîtier de la montre.
— La clé compte le temps, souffla-t-il.
— La montre est une clé ?
— La montre *est* la clé.
Il la sortit de sa poche, la fit tourner entre ses doigts. La montre de son père. Celle qui avait appartenu à son grand-père, et peut-être avant, à Dieu sait qui. Il hésita. Quelque chose le retenait, la certitude diffuse que cette porte, une fois franchie, rendrait le retour difficile.
— Ouvre, dit Claire. On n’a plus le temps pour les états d’âme.
Il se releva, la montre en main. Elle vint s’insérer parfaitement dans l’encoche, comme si on avait taillé la pierre autour du boîtier, et un déclic profond, minéral, répondit à la pression.
La porte ne bougea pas d’un millimètre.
Julien appuya plus fort. Rien. Il tourna la montre, d’abord à droite, puis à gauche, sans le moindre effet.
Il jura.
— Elle attend peut-être une combinaison, dit Claire. Une heure précise.
— L’heure d’une mort, murmura-t-il.
Il fixa les aiguilles. La montre marquait encore 14 h 03, l’heure à laquelle il l’avait arrêtée chez l’antiquaire. L’heure gravée au dos du boîtier. Il ne savait pas pourquoi il l’avait laissée ainsi — superstition, peut-être, un souvenir d’enfance : son père arrêtait toujours sa montre le jour anniversaire de la mort d’Élodie.
Il tourna le remontoir. Les aiguilles bougèrent. 14 h 03, ce soir-là, il les avait remises à zéro, puis avancées lentement jusqu’à l’aiguille des minutes sur le douze, celle des heures sur le deux.
La porte produisit un bruit de succion.
— Trois heures quatorze, dit Julien en sentant la pierre bouger sous ses doigts. Le jour de mars. Elle est morte à trois heures quatorze.
— Alors quand la montre arrivera à treize minutes passées…
— Non, dit une voix derrière eux. Quand *je* l’aurai récupérée.
Julien se retourna.
Victor se tenait sous la pluie, à dix mètres, un pistolet baissé le long de sa cuisse. Impassible. Les cheveux plaqués sur le crâne, le costume trempé mais digne. Il tenait une petite sacoche noire dans l’autre main.
— Moreau, j’ai des provisions qui attendent, des hommes qui s’impatientent, et une réputation, dit-il. Tu m’as glissé entre les doigts deux fois. La troisième, je collecte les intérêts.
— T’es venu à trois heures du matin pour un contrôle de dette ? demanda Claire, le corps tendu, prête à fuir.
— Je suis venu quand ma surveillance m’a dit que vous arrêtiez de courir. Vous avez éliminé mes autres poursuivants, alors je me suis dit que je pourrais vous parler d’homme à homme. On peut régler ça proprement.
— Je n’ai pas d’argent.
— J’ai vu que vous aviez trouvé mieux que de l’argent.
Victor regarda la montre, encastrée dans la pierre, une main de Julien encore posée dessus. Ses yeux calculèrent, une seconde, deux, puis il tendit le bras, le pistolet à hauteur de poitrine maintenant.
— Vous savez ce que c’est ? demanda-t-il. Je vous paie en vous laissant la vie, et je repars avec ça.
— Elle n’a pas de valeur marchande, dit Julien d’une voix étrangement calme. Juste une valeur sentimentale.
Victor ricana.
— Je ne suis pas sentimental. Donne-la-moi, et on oublie les quinze mille euros que tu me dois. On oublie même mon voyage sous la pluie.
— Et vous laissez la porte ?
— C’est elle qui m’intéresse, la porte. Les morts paient bien. Ils paient toujours.
Julien regarda Claire. Elle fit un signe imperceptible de la tête, les lèvres pincées, quelque chose entre fatalisme et calcul. Il retira la montre de l’encoche avec précaution, la tint en l’air.
— Vous la prenez, vous partez, on ne se revoit plus.
— Tu as ma parole, dit Victor en tendant la main.
La montre changea de main. Elle parut minuscule dans la paume de l’homme, fragile pour la première fois depuis que Julien la portait.
Victor la fit glisser dans sa poche intérieure, sans même la regarder, mais avant de tourner les talons, il s’arrêta. Il passa la langue sur ses lèvres, hésita.
— Un conseil, Moreau. Ce que vous cherchez derrière cette porte : ne le trouvez pas chez les vivants. Les Souveniristes sont plus près de vous que vous ne le pensez. Pas seulement dans les tunnels.
Il désigna la montre de son menton.
— Votre père non plus ne s’en est jamais servi seul. Il avait quelqu’un avec lui. Toujours.
Claire ouvrit la bouche pour répondre, mais Victor s’était déjà retourné. Il disparut dans l’obscurité de la rue étroite, ses pas s’évanouissant avec la pluie.
Julien resta figé, la main vide, le trou dans la pierre béant comme un œil arraché. Il avait pensé que la perte le frapperait plus fort. Mais quelque chose dans la phrase de Victor résonnait autrement en lui.
*Votre père avait toujours quelqu’un avec lui.*
Quelqu’un qui aurait pu, après sa disparition, garder la clé. Quelqu’un qui connaissait la serrure. Quelqu’un qui savait le prix exact qu’il faudrait payer.
Il pivota vers Claire.
— Ton téléphone.
— Quoi ?
— Tu m’as dit que les Souveniristes avaient trouvé notre cachette. Ils t’avaient suivie, toi, pas moi. Tu m’as guidé vers Marguerite, vers l’hôpital. Puis Victor arrive, juste au bon moment, une minute après que nous ayons trouvé la porte.
Claire soutint son regard. La pluie creusait des rigoles sur son visage, et dans l’ombre, il ne pouvait pas lire ses yeux.
— Tu parles à qui, Julien ?
Il n’eut pas le temps de répondre. Derrière eux, la dalle de pierre produisit un grincement sourd, un cliquetis sec, puis une succession de déclics s’enchaînèrent, comme un verrou qu’on ouvrait de l’autre côté.
La porte s’écarta lentement sur une obscurité plus profonde que celle de la nuit.
Et dans cette obscurité, quelqu’un se tenait. Debout. Immobile.
— Entre, dit une voix de femme, douce, patiente, venue du fond des années.
Il connaissait cette voix. Il l’avait entendue en rêve, enfant, la nuit où son père avait disparu.
— Entre, Julien. Nous t’attendions avant même que tu sois né.
Elle fit un pas en avant.
La lumière de la lune brilla sur son visage.
C’était celui de sa grand-mère, Élodie Moreau, morte un quatorze mars 1952.
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