Le Second Paris
Lire le chapitre 23: The Exchange of Lies
Les mains de Julien tremblaient encore lorsqu'il remonta l'escalier de service. Le bruit des pas de Claire s'était éteint depuis longtemps, avalé par le béton humide, et il ne restait que le silence des catacombes et le poids du faux-fuyant dans sa poche. Le vrai, il l'avait glissé dans sa chaussure gauche, comme Victor. Ironie amère.
Le téléphone vibra à l'instant où il atteignait la surface, sous un porche qui empestait l'urine et la bière éventée. Un numéro masqué. Il hésita une seconde, puis répondit.
— Moreau.
La voix qui lui parvint était calme, presque policée, avec cet accent trainant des Souveniristes qu'il avait appris à détester. Le Pale Man ne parlait pas lui-même. Un subalterne, sans doute.
— Monsieur Moreau. Nous avons votre amie. Elle est en vie, pour l'instant. Nous voulons ce qui nous revient. La montre de votre père.
Julien serra la mâchoire. Il avait anticipé cet appel. Il avait anticipé tout, sauf la peur qui lui tordait le ventre.
— Je veux lui parler.
Silence. Des murmures étouffés, puis la voix de Claire, essoufflée mais intacte :
— Julien. Ne fais pas—
Elle fut coupée d'un bruit sourd, une gifle ou un coup de crosse. Julien sentit le sang lui monter au visage.
— Vous l'entendez, dit le subalterne. Elle est vivante. Vous pouvez la garder comme ça, ou vous pouvez la rejoindre dans nos archives. Le choix vous appartient.
— Où ?
— La chapelle Saint-Ferdinand, dans le 17e. Vous la connaissez. Entrée par le clocher. Minuit. Venez seul.
La communication s'arrêta. Julien resta figé, le téléphone collé à l'oreille, le vent de la rue qui charriait les odeurs de la nuit parisienne. Il aurait pu rire. La chapelle Saint-Ferdinand. Il connaissait, oui. Une ancienne église désaffectée, posée au-dessus d'un tronçon de carrière que personne n'avait cartographié depuis les années soixante. Un lieu de rendez-vous idéal pour un piège.
Il fallait un plan. Pas un plan compliqué. Un plan de menteur.
Il rentra à l'appartement de sa mère — l'appartement de sa mère, oui, celui qu'il fuyait depuis des semaines — et vida ses poches sur la table de la cuisine. Le vrai mécanisme, dans sa chaussure : la montre de son père, chaîne en argent, cadran fissuré, qui ne donnait plus l'heure depuis 1952. C'était le seul objet qui ouvrait la porte bleue. Le seul objet qui pouvait faire payer aux Souveniristes tout ce qu'ils avaient pris.
Le faux, il le fabriqua en deux heures, avec des moyens de fortune. Une vieille montre de gousset achetée dans une brocante du boulevard Barbès, trente euros, rouille aux angles. Il la gratta, la cassa légèrement, lui fit perdre son mouvement — juste assez pour ressembler au modèle de son père de loin, pour tromper un homme pressé, un homme qui ne prenait pas le temps d'ouvrir une montre pour vérifier qu'elle contenait un secret.
Il l'examina sous la lampe. Pas mal. Pas mal du tout. Assez bon pour un échange.
Assez bon, se dit-il, pour qu'on ne le tue pas avant d'avoir franchi la porte bleue.
À minuit moins le quart, Julien se tenait sous la voûte du clocher de Saint-Ferdinand, le faux dans une poche intérieure, le vrai dans une chaussure, une lampe frontale éteinte et un couteau de plongée fixé à la cheville. Il avait laissé son téléphone dans une voiture volée à deux rues de là. Il ne voulait pas être tracé.
Un grincement. Des pas dans la nef. Les Souveniristes ne faisaient rien discrètement ; ils avançaient en procession, trois hommes en longs manteaux sombres, la cagoule blanche rabattue sur le visage. Le meneur portait une lampe torche qui balayait les bancs poussiéreux. Derrière eux, plus petit, encadré par deux silhouettes : Claire. Les mains liées, un bâillon sur la bouche, mais visiblement vivante. Elle leva les yeux vers lui, et Julien vit dans son regard quelque chose qu'il ne sut pas déchiffrer. Avertissement ? Culpabilité ? Peur ?
— Vous êtes seul ? demanda le meneur.
Julien descendit de la tribune, lentement, les mains ouvertes.
— Seul. Et j'ai ce que vous voulez.
Il sortit la montre de sa poche et la tint à bout de bras, la laissant se balancer dans le rai de la lampe torche. La lumière fit scintiller la chaîne en argent. Trop bien. Le meneur s'approcha, tendit la main.
— Lâchez-la.
Julien obéit. La montre tomba dans la paume gantée, avec un chuintement de métal sur cuir.
— Libérez-la, maintenant.
Le meneur regarda la montre, la tourna sous la lumière. Son doigt glissa sur le cadran, sur la rouille des angles. Julien retenait son souffle. Une seconde. Deux secondes. Le meneur haussa les épaules et la glissa dans sa poche.
— Un moment. Le Maître doit vérifier.
Il sortit un téléphone, composa un numéro, parla à voix basse. Une minute passa. Deux. Julien ne bougeait pas. Il comptait les battements de son cœur, essayait de calmer sa respiration, regardait Claire qui ne le quittait pas des yeux. Elle secoua légèrement la tête. Un geste qui pouvait dire mille choses.
Le téléphone sonna. Le meneur écouta, puis son visage se durcit. Il releva la tête vers Julien, et dans la lumière de la torche, Julien vit ses yeux changer.
— Il dit que c'est faux.
Julien sentit le sol se dérober. Il avait tout anticipé sauf ça — sauf la rapidité du Pale Man, sauf le contrôle tatillon qui transformait chaque objet en preuve. Il n'avait pas de plan B. Pas de menthe à suivre.
— Je vous jure que c'est la vraie. Votre homme s'est trompé. Je l'ai prise directement sur le corps de Victor.
Le meneur avança d'un pas. La main qui tenait le téléphone se crispa.
— Le Maître ne se trompe jamais. Il connaît la montre de votre père comme il connaît les morts qu'il a enterrés. Ce que vous m'avez donné, c'est un morceau de ferraille.
Derrière lui, l'un des gardes fit un mouvement. Julien vit la lame sortir de l'étui, et il comprit que l'échange venait de se transformer en exécution.
— Coupez-lui la main, dit le meneur. Qu'il comprenne qu'on ne ment pas aux morts.
Le garde s'avança, la lame au clair, et Julien recula d'un pas. Il pouvait fuir, plonger dans les bas-côtés, trouver une issue. Mais Claire était là, attachée, sans défense. Il ne pouvait pas la laisser.
Quelque chose se passa alors. Le garde s'arrêta au milieu de son geste. Sa tête se tourna, comme attirée par un son que lui seul entendait. Puis une ombre massive sortit de l'allée latérale, presque sans un bruit. Le Pale Man, plus mince que dans son souvenir, le visage creusé par une colère ancienne, les mains ouvertes comme pour bénir.
Il ne dit rien. Il traversa la nef, contourna ses propres hommes, et s'arrêta devant le meneur. Le meneur le dévisagea, un instant de confusion sur le visage.
— Maître ? La montre est fausse. Nous allions le punir.
Le Pale Man le regarda. Un regard froid, distant, comme s'il examinait un insecte sous verre.
— Vous me décevez.
Il tendit la main. Le meneur lui tendit la montre fausse. Le Pale Man l'examina une seconde, puis la laissa tomber sur les dalles. Elle se brisa en deux, révélant son intérieur vide.
— Vous lui avez permis d'approcher avec un mensonge, dit le Pale Man. Vous avez laissé la vraie montre ailleurs. Vous avez fait de cette chapelle un théâtre mort-né.
Le meneur voulut protester. Il ne finit jamais sa phrase. Le Pale Man eut un mouvement sec du poignet, et une lame fine apparut dans sa manche. Un geste chirurgical, presque tendre. Le meneur s'effondra, les mains à la gorge, avec un gargouillis qui résonna dans la nef vide.
Les deux autres gardes reculèrent. Le Pale Man les ignora. Il se tourna vers Julien, qui avait fait un pas vers Claire, libérant ses liens d'un coup de couteau.
— Vous avez cru que je ne saurais pas reconnaître un mensonge, dit le Pale Man. Vous avez cru que moi, qui vis dans les mensonges des morts, je ne saurais pas lire un faux.
Sa voix était presque douce, presque triste. Il regarda Julien et Claire, les deux silhouettes qui se tenaient l'une contre l'autre au pied de l'autel, et il sourit. Un sourire qui ne réchauffait rien.
— Vous avez choisi votre camp, Moreau. Je vous en suis gré. Cela simplifie tout.
Il ne chargea pas. Il recula, lentement, les mains ouvertes, sa silhouette se fondant dans les ombres de la chapelle. Ses derniers mots flottèrent dans l'air comme une fumée :
— Je vais vous arrêter. Pas pour la montre. Pour avoir osé me mentir en face. Vous verrez le monde que je garde.
Puis il ne resta plus que le silence, un cadavre au pied de la nef, deux autres hommes qui tremblaient, et Julien et Claire, debout, désormais seuls contre le monde des morts.
Julien se tourna vers Claire. Le sang battait à ses tempes, il avait la bouche sèche, et les mots qu'il aurait voulu dire — les reproches, les questions, les soupçons — ne parvinrent jamais à sortir. Il la prit contre lui, sentit son corps trembler, les cordes qui avaient marqué ses poignets.
— Il sait, dit-elle d'une voix à peine audible. Il sait tout. Il a dit que tu venais. Il y a quelqu'un qui le renseigne depuis le début.
Julien ferma les yeux. Il pensa à Victor, mort dans les catacombes. Il pensa à son père, à la montre, à la porte bleue. Il pensa à toutes les personnes qui avaient porté ce poids avant lui, et il comprit que la solitude n'était plus une option. Il avait un ennemi, il avait un but, et pour la première fois, il savait que le mensonge avait un prix.
Il ne dit rien. Il se contenta de serrer Claire contre lui et d'attendre que la peur passe, tandis que les deux gardes ramassaient le corps de leur chef et disparaissaient en silence dans la nuit parisienne.
L'aube était loin. Mais quelque chose avait changé dans sa façon de la regarder.
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