Le Second Paris
Lire le chapitre 24: The Last Map
La pluie tombait sur les toits de verre du dix-septième arrondissement, ruisselant en fines cascades le long des cheminées haussmanniennes. Julien se tenait sous l'avancée d'un immeuble bourgeois, le col de sa veste relevé, les yeux fixés sur le troisième étage où les volets restaient obstinément clos. Derrière cette porte, les appartements d'Antoinette Moreau, mère d'Élodie, morte en 1978 sans jamais savoir ce qui était arrivé à sa fille.
Le portable de Julien vibra. Rien. Juste un message automatique de sa chaîne, signalant que le dernier épisode avait dépassé les deux millions de vues. Deux millions de personnes regardaient un homme courir après des fantômes, et aucune d'elles ne pouvait l'aider à retrouver Claire.
Il força la serrure avec une carte magnétique et un geste appris à quinze ans dans les sous-sols de la Défense. L'appartement sentait la poussière, le vieux bois et l'absence. Les meubles reposaient sous des draps blancs comme des monuments aux morts. La banque avait confié les clés à une agence immobilière après des années de procédures successorales inabouties. Personne n'avait réclamé l'héritage des Moreau.
Julien se dirigea droit vers la chambre de sa grand-mère. Il ne savait pas pourquoi il était venu ici, précisément. Peut-être parce que sa mère, avant de mourir, lui avait parlé de cet appartement où Élodie avait vécu, où elle avait laissé des affaires que personne n'avait osé trier. Peut-être parce que le nom d'Antoinette Moreau était la seule piste qui lui restait.
Mais surtout, parce que Claire avait disparu depuis trois jours, et qu'il avait besoin de croire que quelque part, sous la ville, il existait une réponse.
Il ouvrit l'armoire de la chambre. Des robes des années quarante, des chapeaux, une boîte à bijoux vide. Sous une pile de draps brodés au monogramme AM, il trouva un petit coffret en acajou, fermé par un mécanisme à combinaison.
La date de naissance de sa fille. 14 mars 1932. Les chiffres cliquèrent dans l'ordre, le couvercle s'ouvrit.
À l'intérieur, un plan.
Pas un plan moderne, cartographié par satellite, mais un rouleau de papier vélin, dessiné à la main, délicatement coloré à l'aquarelle. Julien le déploya sur le lit, repoussant les draps. Ses doigts suivirent les lignes.
C'était le Second Paris.
Il reconnut d'abord la géographie générale – la Seine souterraine, les carrières, les ossuaires. Mais ce plan montrait autre chose : des quartiers entiers qui n'existaient pas dans les catacombes réelles, des rues tracées en pointillé sous le lit du fleuve, des places, des jardins minuscules annotés d'une calligraphie fine. Et au centre, une tour.
Une tour carrée, massive, entourée de cercles concentriques numérotés de un à sept. Au sommet, un symbole que Julien n'avait jamais vu, une spirale inversée traversée d'une flèche verticale pointant vers le bas.
Il retourna le plan. Au dos, une écriture plus récente, plus précipitée, quasi illisible. Il reconnut l'écriture de son père.
*Pour Julien, si tu lis ceci. Je n'ai jamais voulu que tu saches. Ceux qui brûlent les souvenirs ne savent pas ce qu'ils détruisent. Ce plan montre le chemin vers la Tour — la source du pouvoir. Je l'ai tracé après avoir compris ce qu'ils préparaient. J'ai cru pouvoir la détruire de l'intérieur. J'ai échoué. Ne fais pas mon erreur : ne les affronte jamais seul. Trouve les autres. Ils sont encore là.*
*Et pardonne-moi de t'avoir laissé cet héritage.*
Julien relut le message trois fois. Trois fois, parce que chaque lecture lui arrachait une certitude. Son père n'avait jamais été Souveniriste. Il avait été infiltré, un agent dormant qui avait fini par se retourner contre ses commanditaires. C'était pour ça qu'il était mort. Pas dans un accident, pas par maladie. Ils l'avaient tué parce qu'il avait trahi leur cause.
Il laissa ses doigts courir sur la carte, suivant le tracé qui partait de la chapelle où il avait tenté l'échange avec le Pale Man, traversait un bras de Seine fantôme, puis serpentait à travers une zone marquée "Jardin des Os" – le jardin de la grand-mère, l'os reconstruit. Il passa trois jours, quatre nuits sans voir d'autre être humain que les rats et les ombres que sa lampe frontale créait sur les parois de calcaire. Il avait laissé son téléphone derrière lui. Il ne pouvait pas se permettre d'être pisté.
Il tenait maintenant la preuve qui lui manquait. Le plan datait de la guerre, mais les annotations de son père dataient de 2019, trois mois avant sa disparition. Trois mois avant qu'on retrouve son corps dans une cavité de la butte Montmartre, le crâne fracturé, les mains liées. Les Souveniristes l'avaient exécuté. Il leur avait volé les clés de la Tour, et ils le lui avaient fait payer.
La pluie redoubla, tambourinant sur les volets. Julien s'adossa au lit, le plan serré contre sa poitrine.
Claire. Elle avait peut-être servi de guide aux Souveniristes, peut-être même trahi Julien à la chapelle. Mais elle était aussi la seule personne qui savait où il allait, qui connaissait les ramifications des tunnels mieux que quiconque – et le Pale Man la tenait quelque part, attendant que Julien fasse le premier pas.
Il ne pouvait pas la laisser là. Pas parce qu'elle était innocente – elle l'était peut-être, peut-être pas – mais parce que s'il laissait le Pale Man gagner, l'homme trouverait un autre otage, une autre personne à sacrifier. Et la solution n'était pas de fuir.
La solution était la Tour.
Il étudia le plan encore une fois. La tour se trouvait sous un point qu'il connaissait bien : la place de la Bastille, sous l'opéra, dans une cavité si profonde que les lignes du métro la contournaient, comme si les ingénieurs avaient senti ce qui s'y trouvait.
Et tout à coup, Julien comprit ce que son père avait essayé de faire. Pas de détruire la Tour. Détruire ce qu'elle contenait.
Les archives.
Le dogme des Souveniristes reposait sur le contrôle de la mémoire des morts. Mais s'il existait un endroit où toutes les mémoires collectées convergeaient – une banque centrale du souvenir – alors toutes les histoires que les Souveniristes avaient volées y étaient entreposées, attendant d'être reconnectées à leurs propriétaires.
Il relut l'annotation de son père, sous le nom de la Tour :
*Le souvenir est une dette. Détruire la banque = libérer les débiteurs.*
Les débiteurs. Les morts. Les âmes endettées par ceux qui avaient volé leurs histoires, leurs identités, leurs vies. La Tour n'était pas un simple repaire, c'était une prison.
Et Élodie, sa grand-mère, morte depuis 1952, avait peut-être été l'une des premières prisonnières. C'était peut-être ça, le secret que son père avait voulu protéger, ce qui le liait au Second Paris : non pas l'exploration, non pas le mystère, mais le fait qu'il avait découvert que sa propre mère était enfermée dans les murs d'une autre dimension de Paris, maintenue en vie par un mécanisme contre nature.
Julien roula le plan soigneusement et le glissa dans une poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine.
L'appartement autour de lui semblait plus vide encore, les meubles sous leurs draps comme des tombes non marquées. Il ne restait plus rien ici pour lui. Plus rien, sauf une adresse, un chemin, et une promesse qu'il venait de se faire à lui-même.
Il ne pourrait pas libérer Claire si elle était coupable. Mais si elle était innocente, si elle n'avait pas trahi, alors il trouverait une façon de la sortir de là, une façon de faire payer le Pale Man.
Il sortit dans la nuit, la pluie froide le giflant comme pour le réveiller. Le plan chauffait contre sa poitrine comme une braise.
La Tour. Le Jardin des Os. Le rue des Larmes Sèches — un nom qu'il n'avait jamais entendu sur aucune carte de Paris, surface ou souterraine. Il avait un chemin, enfin un chemin qui menait quelque part.
Et ce chemin commençait là où sa grand-mère avait donné naissance à son père, soixante-dix ans après sa mort.
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