Le Second Paris
Lire le chapitre 25: The Missing Woman Returns
La porte bleue s’ouvrit de nouveau, mais ce n’était pas la créature spectrale qui en sortit. C’était une femme âgée, menue, vêtue d’un manteau de laine élimé, une lampe frontale allumée au front. Julien la reconnut instantanément — les mêmes yeux gris perle, la même cicatrice fine au-dessus de la lèvre, la même façon de pencher la tête quand elle l’observait.
« Mamie ? »
Élodie Moreau s’arrêta net, sa lampe éclaboussant son visage. Puis elle sourit, un sourire fatigué qui lui creusa les joues.
« Julien. Tu as fini par trouver le chemin, alors. »
Claire, derrière lui, étouffa un cri. Julien n’entendait plus que le sang qui battait dans ses tempes. Sa grand-mère était morte trois ans plus tôt. Il avait porté le cercueil, il avait jeté la première poignée de terre sur le caveau familial.
« Tu es morte, » dit-il. Ce n’était pas une question, c’était une constatation qui se brisait contre un mur d’incrédulité.
« Non, mon petit. J’ai fait semblant. »
Élodie fit un pas en avant, s’appuya contre le chambranle bleu. Ses doigts — des doigts d’os et de peau, bien réels — tremblaient légèrement.
« Les Souveniristes me traquaient. Ils avaient compris ce que je faisais, la carte, les annotations. Ta mère… » Sa voix se cassa. « Ta mère n’est pas morte d’un accident, Julien. Ils l’ont tuée parce qu’elle refusait de leur livrer ton père. »
Le sol sembla se dérober.
« Ma mère est morte dans un accident de voiture. Tu étais à l’enterrement. Tu as pleuré. »
« J’ai bien pleuré, oui. Parce que c’était ma fille, et que je n’ai pas pu la sauver. » Élodie s’approcha, posa une main sèche sur la joue de Julien. Il ne la retira pas. « Mais je n’ai pas pu pleurer à mon propre enterrement, alors j’ai fait appel à une actrice de théâtre. Une ancienne élève. Elle m’a remplacée dans le cercueil, maquillée, docteur complice. Personne n’a vérifié. »
Claire s’avança, prudente, sa torche braquée sur le visage d’Élodie.
« Vous êtes vivante depuis trois ans ? Où ? »
« Ici, » dit Élodie en désignant l’obscurité derrière elle. « Dans les catacombes. Les Souveniristes n’y descendent jamais sans raison. Et ils n’ont jamais pensé à chercher une vieille femme dans les ossements. »
Julien regarda par-dessus son épaule. La porte bleue donnait sur un couloir bas de plafond, les murs tapissés d’étagères de fortune où s’alignaient des bocaux de verre. Des bocaux de mémoire, compris Julien. Il y en avait des dizaines. Des centaines.
« Tu les collectionnes ? »
« Je les vole, » corrigea Élodie. « Chaque fois que je peux. Chaque jarre que je récupère est une mémoire qu’ils ne pourront pas exploiter. Mais c’est une goutte d’eau contre l’océan de leur tour. »
Sa voix se fit dure.
« J’ai tout vu, Julien. J’ai été à l’intérieur. Quand ton père a été exécuté, j’étais là, cachée dans une galerie de service. Ils l’ont traîné devant la colonne de jarres, et ils ont ouvert la sienne. » Elle ferma les yeux un instant. « C’est la pire chose que j’aie jamais vue. Sa mémoire n’est pas morte avec lui. Elle tourne encore, là-bas, dans leur banque. Ils s’en servent comme d’une batterie. »
Le silence pesa entre eux. Julien sentit la colère monter, rouge et familière.
« Et le Pale Man ? Il dirige tout ça ? »
Élodie rouvrit les yeux.
« Le Pale Man est le gardien. Pas le maître. Le maître, c’est le bâtonnier — un homme que tu n’as jamais vu, que personne n’a jamais vu. Il ne quitte jamais le sommet de la tour. C’est lui qui tient les jarres. C’est lui qui décide quelles mémoires sont exploitées, lesquelles sont effacées, lesquelles sont vendues aux vivants qui paient pour revivre des instants qu’ils n’ont jamais connus. »
« Le commerce des souvenirs, » murmura Claire. « C’est pour ça qu’ils sont riches. »
« Riches et puissants. Et au solstice, ils vont renforcer leur emprise. »
Julien fronça les sourcils.
« Le solstice est dans trois jours. »
« Oui. » Élodie planta son regard gris dans celui de son petit-fils. « Ta compagne, la fille aux yeux clairs, celle que le Pale Man a enlevée — ils vont se servir d’elle comme sacrifice. Son souvenir, sa vie, sa mort — tout ça va alimenter le champ de mémoire qui entoure la Deuxième Paris. Un sacrifice volontaire, donné par amour. C’est le plus puissant des carburants. »
Claire blêmit.
Julien serra les poings.
« Elle n’est pas morte. Pas encore. Elle est retenue quelque part, j’en suis sûr. Ils la gardent pour le rituel. »
« Où ? »
Élodie hocha lentement la tête, comme si elle avait attendu cette question.
« Dans le bastion. Une salle creusée sous le cimetière de Montparnasse, à deux cents mètres du mur d’enceinte. Elle est dans une cage de verre, entourée de jarres vides. Ils la préparent. Ils la nourrissent de souvenirs volés pour la rendre docile. » Elle baissa la voix. « Si elle y passe trois jours, elle ne sera plus elle-même. Elle sera une coquille remplie d’autres vies. »
Julien ferma les yeux. L’image de Claire — la vraie Claire, celle qui l’avait traité d’idiot en pleine nuit dans un tunnel inondé, celle qui savait lire les cartes plus vite que lui — cette image-là refusait de céder la place à la vision d’une poupée de verre.
« Je vais la sortir. »
« Ce n’est pas si simple, » dit Élodie. « Le bastion est gardé. Le Pale Man y passe la plupart de son temps. Et il y a une autre chose que tu dois savoir. »
Elle marqua une pause. Julien connaissait cette pause. C’était la pause des secrets trop longtemps retenus.
« Le Pale Man n’est pas un humain comme toi. C’est un gardien créé, façonné à partir de la mémoire d’un soldat mort en 1871, pendant la Commune. Il ne vieillit pas, il ne dort pas, il ne ressent rien. Il ne connaît que le devoir. Et son devoir, c’est de protéger la Deuxième Paris contre toute intrusion. »
« Alors on ne peut pas le tuer ? »
« On peut le briser. Mais il faut passer par la jarre qui le contient, dans la tour. Briser la jarre, et il se dissout en un instant. » Élodie sortit une carte froissée de sa poche et la déplia. C’était une copie de celle qu’il avait trouvée chez son arrière-grand-mère, mais annotée d’une écriture plus récente. « Le problème, c’est qu’il le sait. Et il a fait du bastion et de la tour une seule et même ligne de défense. »
Julien examina la carte. Le bastion, la tour, le jardin des os, la rue des larmes sèches. Un itinéraire possible, barré par trois croix rouges.
« Ces croix ? »
« Des pièges. Des gouffres, des effondrements, des zones où le plafond peut s’écrouler sur toi. Je les ai marqués il y a deux mois. » Elle releva les yeux. « Je les ai survolés il y a deux semaines. Il y a un passage secondaire, par les anciennes carrières de gypse. C’est dangereux — les éboulis sont frais — mais c’est possible. »
Julien plia la carte et la glissa dans sa poche.
« Allons-y. »
Élodie sourit, un sourire triste.
« Tu as le regard de ton père, quand il a pris sa décision. » Elle se tourna vers le couloir derrière elle, éteignit sa lampe frontale, n’en gardant qu’une lueur. « Suis-moi. Et ne touche à rien. Les jarres sont plus fragiles que des œufs, et certaines… certaines sont encore vivantes. »
Julien échangea un regard avec Claire. Il vit dans ses yeux la même chose qu’il ressentait : une peur glacée, mais aussi une certitude. Ils n’avaient plus le choix. Ils n’avaient plus rien d’autre que cette route de pierre et d’os.
Élodie s’engagea dans le couloir. Elle s’arrêta une dernière fois, se retourna, et sa lampe éclaira son visage.
« Une dernière chose, Julien. Ta surveillance, ton téléphone — tout ça est surfait. Les Souveniristes n’ont pas besoin d’écoutes pour savoir où tu es. » Elle pointa le sol. « Ils écoutent les os. Chaque mort de Paris te voit, te dit où tu passes. Le Pale Man n’a pas d’espion. Il a des millions de témoins. »
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