Le Second Paris
Lire le chapitre 4: The Watch
La clé tourna dans la serrure avec un grincement sec qui résonna dans le couloir vide. Julien poussa la porte — elle céda sur un souffle de poussière et d'air stagnant. L'école Lemaire, comme le reste de Belleville à cette heure, dormait sous un linceul de silence. Mais ce n'était pas l'école qu'il cherchait.
Il avait trouvé l'adresse d'Élodie dans les registres municipaux que Claire lui avait envoyés — un appartement au troisième étage d'un immeuble haussmannien délabré, à deux rues de l'école. Les coordonnées du texto le menaient ici. Pas à la salle de classe, mais à son foyer. Le dernier endroit où elle avait vécu avant de disparaître, quinze ans plus tôt.
L'immeuble portait encore les stigmates d'une rénovation abandonnée — échafaudages rouillés, bâches plastiques déchirées par le vent. Julien monta l'escalier en colimaçon, ses pas étouffés par des années de crasse. Au troisième palier, une porte bleu pâle, la peinture écaillée comme une peau malade. La serrure était neuve. Il sortit son trousseau de crocheteurs et travailla en silence une minute, deux, puis le pêne céda avec un clic satisfaisant.
L'appartement sentait le renfermé et la poussière de papier. Une cuisine minuscule, un salon encombré de meubles sous des draps blancs grisâtres. Il s'avança, lampe frontale allumée, projetant des ombres fantomatiques sur les murs. Pas de photos. Pas de souvenirs visibles. Quelqu'un avait nettoyé cet endroit, effacé les traces d'existence comme on efface un tableau noir.
Il s'arrêta devant la chambre. Le lit était nu, le matelas plié en deux. Mais la penderie — une grande armoire en chêne massif, sculptée de motifs floraux qui dataient d'un autre siècle — attira son regard. La porte entrouverte laissait voir des cintres vides. Il l'ouvrit complètement. Un fond de bois au lieu d'un mur. Il frappa du poing. L'écho était creux, trop creux.
Il chercha un mécanisme — une planche pivotante, un loquet dissimulé. Ses doigts trouvèrent une rainure à hauteur de genou, presque invisible dans le grain du bois. Il appuya. Un déclic. Un pan entier du fond glissa latéralement dans un mur de coulisse, révélant un escalier étroit qui s'enfonçait dans les entrailles de l'immeuble.
Julien hésita une seconde. Le texto qui l'avait mené ici disait « elle attend ». Attendre quoi ? Un homme qui descendrait les rejoindre ? Ou attendre que minuit sonne pour refermer un piège ?
Il descendit.
L'escalier était plus raide que les volées qu'il connaissait dans les catacombes. Des marches de pierre usées au centre, comme si des générations avaient monté et descendu avant lui. Les murs suintaient une humidité séculaire. Il compta trente-deux marches avant d'atteindre une cave voûtée, une crypte de briques apparentes où la lumière de sa lampe révélait des trésors improbables.
Des cartes. Partout. Étalées sur une grande table de chêne, roulées dans des tubes de cuivre le long des murs, empilées en couches épaisses sur des étagères de fortune. Certaines étaient modernes — plans cadastraux imprimés ces dix dernières années. D'autres dataient de deux siècles, le papier jauni craquant sous le moindre souffle.
Il s'approcha de la table. Une carte particulière attira son regard : un plan du réseau souterrain de Belleville, annoté d'une écriture rouge, serrée et précise. Une écriture qu'il connaissait bien. Il l'avait vue toute son enfance, griffonnée dans les marges de livres de géologie, de carnets d'exploration que son père ne lui montrait jamais tout à fait.
« Merde », murmura-t-il.
Les annotations étaient les mêmes que celles qu'il avait trouvées dans les cartes de son père après sa mort. Les mêmes symboles pour les zones actives, les mêmes flèches indéchiffrables, les mêmes petits dessins de portes et de ponts qui n'existaient sur aucun plan officiel. Son père avait été ici. Pas seulement dans les catacombes — mais ici, dans cette cave, sur la trace d'Élodie.
Julien palpa les poches de sa veste avant de se souvenir que sa lampe secondaire était dans son sac. Il la sortit, l'orienta vers les zones sombres de la cave, là où la lumière faiblissait. Un coffre en fer rouillé trônait dans un renfoncement, verrouillé par une serrure à combinaison datant d'une autre époque. Il le souleva d'un geste brusque — trop lourd pour être vide. La combinaison à quatre chiffres céda à la troisième tentative, après qu'il eut essayé 1842, l'année d'ouverture des premières carrières publiques.
L'intérieur était doublé de velours bleu délavé. Un objet unique reposait au centre, dans un écrin pourtant trop grand pour lui : une montre à gousset en or serti d'un cadran émaillé noir. Julien la sortit avec précaution, la fit pivoter entre ses doigts.
Son souffle se coinça dans sa gorge.
Le dos du boîtier était gravé — un monogramme JM entrelacé, les mêmes lettres que son père avait griffonnées mille fois sur ses carnets. Il déclencha l'ouverture du couvercle. À l'intérieur, l'aiguille des secondes battait toujours, régulière, têtue, comme si elle n'avait mesuré le temps pour personne depuis des années.
Il l'avait vue, cette montre. Sur les photos de son enfance. Dans les récits de sa mère : « C'était celle de ton arrière-grand-père, elle ne quitte jamais ton père. » Elle l'avait portée à son poignet — oui, c'était une montre de gousset, mais son père l'avait adaptée avec un bracelet de cuir qu'il ne retirait jamais. Et un soir de décembre, trois ans avant sa mort, elle avait disparu. Il s'était demandé s'il n'avait pas rêvé l'objet, s'il n'inventait pas un souvenir pour combler un silence.
Pas de rêve. Pas d'invention. Elle était là, cachée dans une cave sous l'appartement d'une enfant disparue, sous une trappe que personne n'aurait trouvée sans savoir exactement où chercher.
Julien la referma et la glissa dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine. Le contact du métal froid contre sa peau — honteux, comme s'il volait son propre père une seconde fois. Mais il avait besoin de cette preuve. Besoin de comprendre ce qui reliait son père à Élodie Lemaire.
Une inscription discrète, presque invisible sur le rebord intérieur du coffre, le fit se pencher. Des lettres minuscules, tracées à la pointe sèche : « Ne pas lui rendre la montre. Elle n'était pas à lui. »
Il se redressa, la nuque froide. Pas à lui ? À qui alors ? Et qui avait écrit cela ?
Sur la table, sous une pile de plans récents, il découvrit un carnet qu'il n'avait pas vu — une couverture de cuir grenat, pas plus grande que sa main. Il l'ouvrit. Les premières pages étaient des listes de dates, de noms, de lieux. Des notes sur des disparitions — pas seulement Élodie. Il reconnut d'autres noms, des affaires classées aux quatre coins de la ville : une adolescente dans le 13e, un garçon dans le 18e, deux autres dont la presse avait à peine parlé.
La dernière note, écrite d'une main plus tremblante que les précédentes, disait : « Elle revient toujours à minuit. Leur gardienne. Il ne faut pas la suivre. »
Le téléphone de Julien vibra dans sa poche. Un SMS. Un numéro masqué. Deux mots :
« Elle vous a vu. »
Il leva les yeux. En haut de l'escalier étroit, silhouettée contre la lueur pâle du couloir, une petite forme se tenait immobile. Une fille. Elle ne bougeait pas, ne respirait peut-être pas — et pourtant, elle était là, le visage à moitié dans l'ombre, un visage qui semblait le regarder depuis deux siècles.
Julien fit un pas en arrière, la main cherchant la rampe derrière lui. Le carnet tomba par terre avec un bruit sourd.
La fille n'eut pas un geste. Pas un son. Elle se contenta de lever lentement la main gauche. Sur sa paume pâle, il vit des inscriptions gravées, des lignes parallèles — les mêmes symboles que ceux de la montre.
« Vous n'êtes pas celui que j'attendais », dit-elle d'une voix claire, presque enfantine, sans que ses lèvres bougent tout à fait.
Puis elle tourna les talons et remonta l'escalier. Julien entendit ses pas — légers, nets, réels. Une porte claqua.
Il resta figé une longue seconde, le sang battant à ses tempes, la montre pesant contre son cœur comme un reproche. Enfin, il saisit le carnet, le fourra dans sa sacoche, et remonta l'escalier quatre à quatre vers l'appartement vide.
Dans le couloir, il n'y avait personne. La porte bleu pâle était ouverte, comme il l'avait laissée. Et sur le tibia de l'huisserie, à hauteur d'enfant, quelqu'un avait récemment gratté un symbole dans le bois tendre : trois lignes parallèles, coupées d'une diagonale.
Le symbole de son père sur ses cartes. Le symbole des zones actives.
Il sortit dans la rue. Au-dessus de Belleville, le ciel prenait une couleur de plomb. Il regarda sa montre : une heure avant minuit.
Une heure avant que les règles de Claire s'appliquent.
Il tira son téléphone et composa son numéro. Sa voix grésilla, un peu fatiguée :
« Julien ? T'as intérêt à avoir une bonne raison de m'appeler à cette heure.
— Claire. Tu m'as dit que ton père n'avait jamais parlé du sien. »
Silence au bout du fil.
« Pourquoi tu me demandes ça maintenant ?
— Parce que je viens de trouver une montre à gousset gravée avec un symbole que je connais. Et je parie que tu sais exactement ce que ça veut dire. »
Un autre silence, plus long.
« Écoute, ne bouge pas. Je connais un endroit. Café des Colonnes, rue de Belleville, dans vingt minutes. »
La communication se coupa. Julien garda le téléphone contre son oreille une seconde, comme si la réponse allait surgir du silence. Puis il se mit en marche vers la rue de Belleville, la montre battant contre sa poitrine — tic-tac régulier, patient, comme une horloge qui attendait depuis longtemps quelque chose qu'il n'osait pas encore nommer.
Au-dessus de lui, derrière une fenêtre éteinte du troisième étage, une petite silhouette le regarda passer.