Le Second Paris
Lire le chapitre 5: The Debt Collector
La fumée du café s'accrochait à la vitre comme un rideau sale. Julien en avait commandé un troisième qu'il n'avait pas touché, les yeux rivés sur la porte. Claire était en retard. Quatorze minutes de retard. Peut-être avait-elle changé d'avis.
Le carillon de la porte tinta. Julien se tourna, un sourire de soulagement aux lèvres — qui mourut net.
L'homme qui entra n'était pas Claire.
Il était large, bâti comme un placard de chantier, vêtu d'un blouson en cuir noir semblable à une seconde peau. Chaque centimètre de ses avant-bras disparaissait sous des tatouages — des corbeaux, des tours, des crânes encadrés de fleurs fanées. Une cicatrice lui fendait le sourcil gauche, comme un trait d'accent mal placé sur une phrase interrompue.
Victor.
Julien sentit son estomac se nouer. Il n'avait pas vu Victor depuis dix-huit mois. Il avait espéré ne plus jamais le revoir. C'était une prière, évidemment, que le destin avait choisi d'ignorer.
Victor traversa la salle sans hésiter, comme s'il savait exactement où le trouver — ce qui était probablement le cas. La porte arrière, pensa Julien. La cuisine. Deux secondes pour atteindre la sortie. Une seconde pour que Victor l'attrape. Six mètres entre lui et ce corps massif qui bloquait déjà la moitié de l'allée.
Trop tard.
Victor s'assit en face de lui, la chaise gémissant sous son poids. Il posa ses mains sur la table, paumes ouvertes, et son sourire n'atteignit jamais ses yeux.
« Julien. Putain. Ça fait longtemps. »
Le ton était presque cordial. Julien connaissait ce ton. C'était celui qui précédait toujours la partie désagréable.
« Victor, je suis en train d'attendre quelqu'un... »
« Je sais. » Victor jeta un coup d'œil à la montre au poignet de Julien, une vieille Seiko que son père lui avait donnée. « Une femme, je parie. Cheveux courts. Ambitieuse. Le genre ex-petite amie qui est toujours un peu trop dans ta vie. »
Julien ne releva pas. Son café refroidissait entre ses mains, inutile. Une distraction.
« Qu'est-ce que tu veux, Victor ?
— Qu'est-ce que je veux ? » Victor éclata d'un rire faux qui fit se retourner deux étudiants à l'autre bout de la salle. Il se pencha, la voix soudain basse, presque tendre. « Ce que je veux, c'est ce que tu me dois. Dix mille euros. Le Corbeau a été patient. Les gens disent que c'est sa principale qualité. Je suis pas d'accord. »
Dix mille. Julien avait fait les comptes si souvent dans sa tête que le chiffre s'était gravé comme une cicatrice. Le repérage, l'entrée discrète par les toits, la caméra miniature qu'il avait placée dans le bureau du notaire. Un travail simple, soi-disant. Des images compromettantes contre une rémunération généreuse. Jusqu'à ce que quelqu'un meure — accident cardiaque, avait dit la police — et que le notaire en question ne puisse plus payer. Le Corbeau, lui, avait toujours exigé le sien.
« J'ai pas cet argent. Pas maintenant.
— T'as une semaine. »
Le chiffre tomba comme un couperet.
« Le Corbeau est généreux, continua Victor. Parce que t'as toujours été un bon petit chien. Le gars qui sait ramper dans les trous où personne d'autre ne va, qui filme des trucs que personne d'autre ne voit. Mais les trous, ça paie pas, hein ? Ton channel a combien d'abonnés, déjà ? Deux cent mille ? Ça fait pas dix mille balles, ça.
— Je les aurai.
— Vraiment ? » Victor sortit un téléphone de sa poche, le posa sur la table comme un juge déposant une pièce à conviction. Une photo en gros plan de l'écran. Le visage de Julien, éclairé à la lampe frontale dans un couloir de catacombes, un chiffre rouge superposé en bas de l'écran : 12 847 spectateurs. « En direct, la nuit dernière. Tu rampes sous Paris, tu joues les aventuriers, et pendant ce temps t'as des dettes avec les gens les plus dangereux de la ville. T'es un idiot, Moreau. »
Julien fixa le visage sur l'écran. Le sien. Pris pendant son live. Le cadre était précis, presque professionnel — quelqu'un avait capturé l'image et lui avait envoyée. Qui ? Victor n'était pas le genre à faire des captures d'écran lui-même. Il était le genre à frapper.
« Une semaine, répéta Victor en se levant. Après ça, je reviendrai. Et je reviendrai pas seul. »
Il fit un pas vers la sortie, puis s'arrêta. Se retourna.
« Au fait. Tu connais une fille qui s'appelle Lemaire ? Élodie Lemaire ? »
Julien sentit son sang changer de température.
« Pourquoi ?
— Un type m'a dit que son nom traînait dans les affaires que tu touches. L'ancien, celui qui te cherchait avant. Des vieux contacts qui se gratient la mémoire au fond des ténèbres. » Victor haussa une épaule, un geste qui déplaça ses tatouages comme une marée noire. « Fais attention à toi, Moreau. Certaines choses devraient rester mortes. »
La porte tinta de nouveau. Il était parti.
Julien resta immobile, les mains à plat sur la table, le monde réduit à un bourdonnement. Une semaine. Il avait une semaine pour trouver dix mille euros. Et tout son argent — toute sa réserve qu'il avait économisée pendant in ans — était parti dans des pots-de-vin, du matériel, des réparations après deux effondrements. Ce qui lui restait, c'était un studio miteux, un channel qui rapportait des clopinettes, et des conversations avec des morts.
Le café fumait toujours. Le carillon sonna une seconde fois. Cette fois, la démarche était plus rapide, plus féminine. Des cheveux noirs coupés court, une parka technique. Claire.
Elle s'arrêta devant sa table, son sac de toile en bandoulière qui portait encore un patch usé de l'IGN. Elle regarda la chaise vide en face de lui, puis son visage. Ses yeux, plissés d'une manière qui indiquait qu'elle avait déjà vu le gars sortir.
« Qui était-ce ? »
Julien hésita. Trop de vérités possibles, et toutes lourdes. Il choisit l'une d'elles.
« Un collectionneur. J'étais en train de lui négocier un vieux plan de Belleville.
— Un collectionneur qui te connaissait assez pour te retrouver ici ? » Elle ne s'assit pas immédiatement, les mains sur le dossier de la chaise. « Je t'avais prévenu, Julien. Les gens que tu fréquentes dans les marges finissent par te rattraper.
— Alors je devrais peut-être aller plus loin dans les marges. »
Il la regarda. Dans la lumière dorée du café, elle semblait plus fatiguée que d'habitude, les cernes creusés comme des canaux sous ses yeux. Elle tenait sous le bras un rouleau de papier journal, serré avec un élastique.
« Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.
— Ce que je suis venue te montrer. » Elle s'assit enfin, posa le rouleau sur la table. « J'ai trouvé quelque chose au dépôt. Dans des archives municipales que personne n'ouvre plus. Ça concerne ton père, et aussi... les autres. »
Elle déroula la première page. Une photographie, jaunie, de mauvaise qualité : des enfants alignés devant une école, sourires fixes et uniformes. Tout en bas, au crayon, une écriture fine et irrégulière : "Belle Étoile — 1973". Et parmi les visages, un que Julien reconnut — il l'avait vu partout dans les notes de son père, sur les murs de l'appartement de la petite rue Lemaire, dans le contour presque effacé d'une dizaine de photos de presse.
Élodie Lemaire. Âgée de sept ans, debout à l'extrémité droite du rang, main levée comme pour saluer quelqu'un hors du cadre.
Et à côté d'elle, un garçon d'une dizaine d'années, les cheveux sombres et le regard un peu perdu.
Julien laissa son doigt s'approcher d'un visage qu'il avait connu toute sa vie sous une forme plus âgée, plus fatiguée.
La photographie était chiffonnée. Des années de poches, de tiroirs.
« C'est mon père, dit-il, la voix étrangement calme.
— Le problème, répondit Claire doucement, c'est qu'on ne sait pas qui l'a écrite. La mention Élodie. Ou qui a griffonné au dos : "Elle voit ce que les autres ne voient pas." »
Il retourna la photo. L'inscription était là, maladroite, comme écrite dans l'obscurité — ou par une main d'enfant.
Dans la poche de son blouson, son téléphone vibra. Il le sortit, sans réfléchir. Le masque noir sur l'écran. Une notification. Un message unique.
« Elle s'est souvenue de toi. »
Le café venait de lui sembler froid et faible. Soudain, il se sentit remonter d'un cran dans l'échelle du temps. Tout se télescopait — Le Corbeau, Victor, la dette, l'école, Élodie, la cave humide de son appartement aux murs tapissés de cartes. Dix mille euros qu'il n'avait pas.
Un trésor. C'était ce qu'il lui fallait. Quelque chose de suffisamment précieux dans l'underground pour payer Le Corbeau — et éviter que Victor et ses amis lui cassent les genoux. Et si les cartes de son père indiquaient autre chose que des disparitions ?
Si elles indiquaient un accès ?
Il rangea le téléphone sans montrer le message à Claire, relevant les yeux vers l'écran numérique de l'horloge du café : 23 h 08. Loin de minuit. Mais plus proche que jamais.