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Le Second Paris

Lire le chapitre 6: The Map of Shadows

La pluie avait cessé, mais l'humidité restait collée aux pavés de la rue Oberkampf comme une seconde peau. Julien ajusta la sangle de son sac contre son épaule et jeta un coup d'œil au bâtiment devant lequel il attendait — un immeuble haussmannien aux volets clos, dont la façade portait les stigmates d'un siècle d'abandon. Il consulta son téléphone. 23 h 02. Moins d'une heure avant minuit.

Il aurait dû être chez lui. Il aurait dû brûler les cartes de son père, effacer les messages anonymes, et trouver un moyen de rembourser Le Corbeau sans plonger plus profond dans ce cauchemar. Mais les cartes étaient dans son sac, les messages gravés dans sa mémoire, et la silhouette de la fillette — Élodie — restait tapie derrière ses paupières chaque fois qu'il clignait des yeux.

Un pas derrière lui. Lent, traînant, presque sonore sur le trottoir mouillé. Julien pivota.

L'homme qui s'approchait ressemblait à un rat échappé d'un égout. Petit, vêtu d'un parka trop grand, les yeux constamment en mouvement — balayant les toits, les fenêtres, les bouches d'égout. Il s'arrêta à deux mètres de Julien.

— Vous êtes Moreau ?

— Vous êtes Karim ?

L'homme hocha la tête, puis cracha par terre. Pas de poignée de main. Bien.

— On m'a dit que vous payiez bien. Mais personne n'a dit où on allait.

Julien sortit une liasse de billets de sa poche intérieure — trois cents euros, tout ce qui lui restait après avoir raclé ses comptes. Il les agita une seconde, puis les rangea.

— Coordonnées GPS. Entrée par l'égout municipal sous l'avenue Simon Bolivar. Vous connaissez ?

Karim blanchit. Littéralement — son teint olivâtre vira au gris comme s'il avait avalé du plâtre.

— L'avenue Simon Bolivar ? Vous voulez descendre sous le réservoir ?

— Je veux descendre là où mes coordonnées me mènent. Vous me guidez jusqu'à l'entrée, vous m'ouvrez le passage, je vous paie. Vous n'allez pas plus loin.

Karim hésita. Julien vit le calcul dans ses yeux — le fric contre la peur. La peur gagna.

— Deux cents de plus. En avance.

— Une centaine. Maintenant.

Il tendit la liasse. Karim la saisit comme on arrache un pansement, la replia sans regarder, la glissa dans sa poche. Puis il tourna les talons et remonta la rue sans un mot. Julien emboîta le pas.

Ils marchèrent en silence pendant quinze minutes, contournant le parc des Buttes-Chaumont par l'ouest, s'enfonçant dans des rues de plus en plus étroites où les réverbères tremblotaient comme des bougies fatiguées. Karim marchait vite, trop vite, les épaules remontées jusqu'aux oreilles. Il ne regardait jamais en arrière. Julien nota mentalement chaque coin de rue, chaque grillage, chaque porte condamnée. Son père lui avait appris que le savoir était la seule chose que les catacombes ne pouvaient pas prendre.

Devant une grille rouillée, scellée par une chaîne dont le cadenas était neuf, Karim s'arrêta.

— C'est là. L'accès au collecteur. Après… c'est chez vous.

Il sortit un passe de sa poche, ouvrit le cadenas avec une rapidité qui sentait l'habitude. La grille s'ouvrit sur une descente vertigineuse : des marches de pierre glissantes, mangées par la mousse, disparaissant dans une noirceur que la lumière de la rue ne pouvait pas atteindre.

Julien alluma sa lampe frontale. La pénombre recula de quelques mètres, révélant une voûte de briques suintante d'humidité.

— C'est parti, dit Julien. Vous venez jusqu'à la première bifurcation, ensuite je continue seul.

Karim ne répondit pas. Il descendit derrière Julien, ses pas résonnant comme des gouttes d'eau dans un puits vide. Les murs se resserrèrent. L'air devint plus froid, chargé de cette odeur minérale que Julien connaissait par cœur — chaux, argile, mort.

La première bifurcation arriva après une dizaine de minutes. Un croisement de brique et de pierre, trois tunnels qui s'éloignaient chacun dans une obscurité indistincte. Julien sortit la carte de son père, la déplia sous sa lampe. Les annotations de l'écriture serrée, presque arachnéenne, s'étalaient dans les marges : des dates, des noms, des croix rouges. Et dans le coin supérieur droit, une série de marques à la craie — des symboles qu'il ne comprenait pas, mais qu'il avait mémorisés depuis l'appartement d'Élodie.

Il leva les yeux. Sur le mur de droite, à hauteur d'épaule, un symbole identique. Fraîchement tracé. La craie blanche laissait encore des traces poudreuses sur la pierre.

— Merde, murmura-t-il.

— Quoi ? demanda Karim, la voix soudain aiguë.

— Rien. Attendez-moi ici. Cinq minutes. Si je ne suis pas revenu, partez.

Il s'engagea dans le tunnel de droite avant que Karim puisse protester. Les murs se resserrèrent encore — il devait avancer de profil par endroits, le sac contre la pierre humide. La carte lui indiquait une galerie perpendiculaire à un angle approximatif de quarante-cinq degrés. Il la trouva. Et sur le linteau de pierre, un deuxième symbole.

Il suivit les marques pendant ce qui put être dix minutes ou une éternité. Le temps n'existait pas ici. Seule la craie blanche, régulière, lui rappelait qu'il n'était pas perdu.

Puis les marques s'arrêtèrent.

Devant lui, au lieu d'une continuation du tunnel, un mur de pierres sèches, assemblé sans mortier, parfaitement camouflé dans la paroi. Un œil non entraîné l'aurait traversé sans le voir. Mais la carte de son père — l'une des cartes annotées avec soin, près de vingt ans auparavant — indiquait une ouverture. Et au milieu du mur, à hauteur d'enfant, une dernière marque de craie.

Le symbole d'Élodie. L'« active zone » — celui qui indiquait les passages récents, couramment utilisés.

Julien approcha sa main des pierres. Elles étaient froides, mais pas humides comme le reste du tunnel. Quelqu'un les avait déplacées récemment. Quelqu'un avait maintenu ce passage ouvert.

Il commença à déplacer les pierres supérieures, les empilant prudemment contre le mur du tunnel. Le travail était lent, pénible, le silence autour de lui absolu. Après le retrait d'une quinzaine de pierres, une ouverture apparut — une cavité sombre derrière laquelle on devinait un espace plus vaste.

Et un escalier. Des marches de pierre taillées, régulières, descendaient en colimaçon dans une obscurité que la lumière de sa lampe frontale ne suffisait pas à percer. Plus profondes que tout ce que les cartes officielles des carrières — celles que même les cataphiles chevronnés connaissaient — pouvaient recenser.

Un courant d'air froid remonta de l'escalier. Il sentait le métal oxydé et quelque chose d'autre — quelque chose d'ancien, de sec, comme le dos d'un livre jamais ouvert.

Un craquement derrière lui. Julien se retourna.

Karim était dans le tunnel, à dix mètres en arrière, les yeux écarquillés, fixant quelque chose que la lumière de sa lampe — il en avait allumé une également — éclairait faiblement.

— Qu'est-ce que vous faites ici ? demanda Julien. J'ai dit…

— L'homme, souffla Karim.

— Quel homme ?

— Derrière vous. Le pâle. Il se tient derrière vous.

Julien pivota. Rien. Mais le froid qu'il avait senti sur sa nuque dans l'ossuaire, quatre jours plus tôt — cette sensation de doigts de glace sur sa peau — lui revint.

— Tirez-vous, je vous ai dit. Maintenant.

Karim ne l'écouta pas. Il jeta sa lampe à terre, tourna les talons et disparut dans le tunnel, ses pas résonnant comme des coups de tambour dans la nuit souterraine.

Julien resta seul devant l'escalier.

Un passage ouvert par son père, des marques de craie fraîches de la main d'une enfant disparue depuis vingt ans, et un guide qui venait de voir un homme pâle que lui ne voyait pas.

Vingt ans de cartographie. Trente ans de regrets. Une dette de dix mille euros. Et minuit qui approchait.

Il regarda sa montre. 23 h 31.

Il descendit l'escalier.

Les marches étaient régulières, presque douces sous ses semelles — taillées par des mains qui connaissaient leur métier, pas par des carriers pressés. Il compta. Dix. Trente. Cinquante. Soixante-douze marches avant que le colimaçon ne se termine sur un palier de terre battue.

Le palier ouvrait sur une cavité naturelle — un élargissement du réseau géologique que personne n'avait cartographié. Au centre, posé sur une dalle de pierre, un objet que sa lampe capta avec un éclat blanc.

Un os. Non — pas un os. Une plume. Laiteuse, translucide, aussi grande que sa main ouverte, déposée là comme une offrande.

Sous la plume, gravé dans la pierre de la dalle :

« CELUI QUI VIENT VOIR SAIT DÉJÀ. CELUI QUI SAIT DÉJÀ N'EST JAMAIS VENU. »

Le sacrifice d'une enfant. L'écriture de son père. Et derrière la dalle, au-delà de la lumière de sa lampe, un murmure.

Quelqu'un parlait son nom.