Le Second Paris
Lire le chapitre 7: The Whispering Gallery
La dernière marche céda sous son poids avec un grincement qui se réverbéra longtemps dans le vide. Julien leva sa lampe frontale et la lumière accrocha des milliers de points blancs, réguliers comme une vague pétrifiée.
Des crânes. Des rangées entières de crânes, empilés du sol au plafond sur une hauteur de trois mètres, leurs orbites vides tournées vers lui dans un silence parfait. La galerie s'étendait à perte de vue, baignée dans une lumière grisâtre qui ne venait d'aucune source visible. Ce n'était pas le catacombes qu'il connaissait, ceux des touristes et des ossuaires officiels. Ici, les os étaient propres, presque polis, disposés selon des motifs géométriques complexes. Et quelque chose dans l'air — une odeur de terre humide et de cendre froide — lui serrait la gorge.
Il avança entre les colonnes de crânes, son souffle dessinant des nuages devant lui. Son père avait tracé ce passage sur ses cartes. Pourquoi ? Que cherchait-il ici ?
Un murmure.
Julien s'arrêta net. Le son était si faible qu'il aurait pu le rater, un frémissement à la limite de l'audible. Il coupa sa lampe frontale pour mieux écouter. Un autre murmure, plus distinct cette fois. Une voix de femme.
— ...le pain sortait du four à six heures, et je sentais l'odeur monter jusqu'à ma chambre...
Il se retourna. Personne. Juste les rangées de crânes, leurs orbites noires fixées sur lui dans la semi-pénombre.
— Qui est là ? lança-t-il.
Sa voix rebondit sur les murs d'os, déformée, puis se tut. Le murmure reprit, plus proche.
— ...j'ai attendu qu'il revienne du travail, sur le pont des Arts, avec mon livre bleu sous le bras. Il n'est jamais venu...
Une autre voix, masculine celle-là, plus grave.
— ...la guerre était finie mais mon frère n'avait plus de jambes, alors je lui portais ses cigarettes chaque dimanche, jusqu'à son dernier souffle...
Julien progressa lentement, le cœur battant. Les murmures se multipliaient, se chevauchaient, chacun racontant un fragment d'existence. Un goût de cuivre envahit sa bouche. Il comprit soudain que les voix ne sortaient pas des tunnels — elles sortaient des crânes eux-mêmes. Chaque boîte crânienne contenait la dernière pensée de son propriétaire, ou la première, ou la plus importante, et elle la répétait éternellement pour quiconque osait descendre ici.
— ...je n'aurais pas dû traverser la rue ce soir-là, j'ai vu le camion trop tard...
— ...elle s'appelait Marguerite, et je ne lui ai jamais dit que je l'aimais...
Julien pressa le pas. Les voix devenaient plus nettes à mesure qu'il avançait, presque superposées. Il fallait qu'il trouve ce que son père avait caché et qu'il remonte. Vite. Une heure avant minuit, avait dit Claire. Moins, maintenant. Il consulta sa montre : 23 h 12.
Quarante-huit minutes.
— ...je t'ai vu...
Julien s'arrêta. Cette voix n'était pas comme les autres. Elle ne racontait pas un souvenir — elle s'adressait à lui.
— ...je t'ai vu entrer, cette nuit-là, chez la petite Lemaire...
Le sang se glaça dans ses veines. Il se retourna, cherchant l'origine de la voix parmi les crânes.
— Qui parle ? demanda-t-il, la gorge serrée.
Les murmures s'amplifièrent soudain, comme si des centaines de voix s'étaient tues pour laisser une seule prendre la parole. Le crâne le plus proche de lui, au niveau de ses yeux, sembla s'animer. La poussière dans ses orbites frémit.
— ...je t'ai vu monter l'escalier dans le noir, tu croyais que personne ne te regardait, mais Élodie te regardait, Élodie voit toujours, Élodie voit à travers le temps comme on voit à travers l'eau, et elle t'a vu là où tu n'étais pas encore, elle t'a vu là où tu ne seras plus jamais...
Julien recula d'un pas. Le souffle court.
— Ce n'est pas possible, murmura-t-il. Ce ne sont que des os.
Des souvenirs, répondit la voix, et il y avait dans ce mot toute la patience des morts. Nous ne sommes que des souvenirs. Mais les souvenirs ne meurent jamais, Julien. Ils t'attendent.
— Comment connaissez-vous mon prénom ?
Les crânes vibrèrent. Un frémissement parcourut des rangées entières, un cliquetis d'os qui se répandit comme une onde dans la galerie. Puis le silence revint, plus dense qu'un manteau de plomb.
— Nous ne connaissons pas ton prénom, dit une voix d'enfant, si claire qu'elle transperça le mur de murmures.
La chair de poule hérissa la nuque de Julien.
— Mais elle, elle te connaît. Elle se souvient de toi. Tu l'as vue au fond du couloir, la nuit où tu as tourné ton premier film, dans la maison de son enfance.
La voix d'enfant riait presque, un son cristallin qui n'avait rien d'humain.
— Ah, Julien. Tu crois que tu explorais les égouts. Mais tu cherchais quelque chose, même à vingt ans. Quelque chose que tu ne savais pas nommer. Et elle t'a vu, parce qu'elle voit ceux qui cherchent. Et elle t'a marqué, parce que ceux qu'elle marque se souviennent d'elle.
— Élodie, fit Julien, le prénom s'échappant comme un soupir.
Il baissa les yeux et vit son père devant lui. Non — pas devant lui. Il vit son père tel qu'il se tenait dans une photographie en noir et blanc, accroupi devant un mur de pierre, une craie à la main, dessinant ce même symbole que Julien avait trouvé gravé sur la dalle. Il voyait la photographie comme si elle était projetée sur le mur de crânes. Et sous la photo, en écriture rouge : « Elle se souvient de tous ceux qui l'ont regardée. Vous êtes leurs souvenirs vivants. »
Julien arracha ses yeux de la vision et courut. Il courut sans savoir où, les murmures l'accrochant comme des lianes, chacun criant son nom à présent, des centaines de voix qui hurlaient « Julien, Julien, je t'ai vu, je me souviens de toi » dans un grondement assourdissant. Il gravit les marches à toute vitesse, trébucha, se releva, la pierre froide écorchant ses paumes, et quand il atteignit enfin la fausse paroi, il se jeta contre elle dans un craquement de vieilles charnières.
Le silence du tunnel familier l'enveloppa comme une eau glacée. Il resta là, adossé au mur, le souffle rauque, la tête remplie d'un écho persistant qui répétait son prénom dans les voix des morts.
Sous ses pieds, dans la galerie des crânes, une voix d'enfant chantonnait doucement, sûre de son fait.
— Elle se souvient de toi, Julien. Et moi, je te guide.