Le Secret de la Restauratrice
Lire le chapitre 23: The Final Gambit
La pluie battait les vitres du taxi comme une malédiction. Clara ne sentait plus ses doigts, crispés sur le dossier en cuir, tandis qu'Adrian consultait frénétiquement son téléphone.
« La réunion du conseil d'administration est avancée à demain matin, annonça-t-il d'une voix tendue. Ils veulent finaliser le transfert vers Étienne LeFebvre avant la fin de la semaine. Officiellement, pour "respecter la mémoire du donateur". »
Clara ferma les yeux. L'ironie était insoutenable. Le musée s'apprêtait à rendre le Holbein à un homme qu'elle avait elle-même convaincu de venir témoigner, et tout cela n'était qu'une mise en scène pour blanchir un réseau criminel.
« Ce n'est pas à Étienne qu'ils vont le rendre, murmura-t-elle. Le LeFebvre qu'ils ont trouvé est une coquille. Whitfield l'a compris avant nous. »
Adrian rangea son téléphone et la prit par la main. Son contact à Scotland Yard venait de confirmer leur pire crainte : l'homme qui se présentait comme le représentant des LeFebvre était lié à une société-écran immatriculée à Jersey, la même qui gérait les achats anonymes de Sir Alistair.
« Il faut une injonction. Ce soir. »
Ils passèrent les trois heures suivantes dans le bureau d'Adrian, harcelant leur avocat, Joan Blackwell, une femme au visage dur et à l'efficacité redoutable. Elle rédigea la requête, la fit parapher par un juge de permanence, et à vingt-trois heures quarante, l'injonction provisoire était signée, scellée, prête à être déposée au greffe à l'aube.
« Vous avez jusqu'à huit heures demain matin pour la faire enregistrer, précisa Blackwell. Après ça, le tribunal gèle la transaction. Mais si le musée procède au transfert physique avant l'ouverture des greffes, on est morts. »
Le musée fermait à dix-huit heures. Le tableau était encore dans les réserves. Mais demain, à six heures, une équipe de transport sécurisé devait le retirer pour l'acheminer vers l'entrepôt des LeFebvre.
Il leur restait moins de six heures.
« On y va, dit Adrian. On dépose l'injonction maintenant, au domicile du juge si nécessaire. »
Ils prirent la voiture d'Adrian, une vieille Jaguar noire qui sentait encore le cuir et l'essence. Le parking du musée était désert à cette heure, la pluie transformant l'asphalte en miroir sale. Clara tenait l'injonction contre sa poitrine comme un bouclier, les pages déjà humides aux coins.
Adrian coupa le moteur. Ils étaient à vingt mètres de l'entrée des livraisons, là où un gardien de nuit les attendait avec un reçu officiel. Dix minutes, peut-être, et tout serait joué.
C'est alors que les phares les aveuglèrent.
Deux fourgons noirs surgirent de l'ombre, bloquant la Jaguar de part et d'autre. La portière de Clara s'ouvrit brusquement, et une main gantée lui saisit le poignet. Elle cria, mais un tissu imbibé de chloroforme lui écrasa le visage. Le monde bascula dans un flou nauséeux, et la dernière image qu'elle eut fut celle d'Adrian, traîné de son siège comme un pantin désarticulé.
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L'odeur de poussière et d'huile de machineur la réveilla. Une lumière crue, jaunâtre, tombait d'un néon au plafond. Clara cligna des yeux, la tête lourde, les poignets liés dans le dos avec des attaches en plastique. Elle était assise sur une chaise en métal, au centre d'un vaste entrepôt jonché de caisses et de toiles emballées.
Adrian était à côté d'elle, conscient, mais le visage marqué par un hématome naissant à la tempe. Il lui adressa un regard rassurant, malgré les liens.
Des pas résonnèrent sur le béton. Un homme émergea de l'ombre, élégant, la cinquantaine, les cheveux gris soigneusement peignés. Il portait un costume à fines rayures, trop parfait pour cet environnement.
Julian Whitfield.
« Mademoiselle Ashworth, monsieur Vance. Je vous prie de m'excuser pour la brutalité de l'invitation. Mais vous comprenez, j'imagine, que certaines choses ne peuvent attendre. »
Clara serra les dents. Sir Alistair. Pas lui. Son neveu. Le financier du réseau, celui qui avait transformé les ventes d'art en machine à blanchir.
« L'injonction, dit-elle. Elle est en route. Vous ne pourrez pas... »
Julian éclata d'un rire bref, sonore, qui fit écho sous la charpente métallique.
« L'injonction ? Ah, cette charmante paperasse. Je l'ai interceptée il y a quarante minutes. Le chauffeur qui devait la porter au greffe travaille pour moi depuis deux ans. Vous n'avez rien déposé, vous n'avez rien prouvé. Demain, à l'aube, le Holbein quitte le musée pour une destination… officielle. Et tout le monde sera content. »
Il s'approcha d'une grande caisse en bois posée au centre de l'entrepôt. Il souleva le couvercle avec un geste théâtral, révélant une toile protégée par un voile de soie.
« Sauf que, poursuivit-il en retirant le voile, il ne s'agit pas de récupérer le tableau. Vous l'avez compris, bien sûr. Il s'agit de le faire disparaître. »
Le tableau. Le Holbein. L'original.
Clara le contempla, fascinée et horrifiée. Les couleurs étaient éclatantes, la finesse des traits inimitable. Mais elle connaissait ce tableau par cœur, l'avait étudié des centaines de fois. Quelque chose n'allait pas. La signature, quasi invisible, était décalée d'un demi-centimètre. La lumière, légèrement trop dorée.
« Ce n'est pas l'original, murmura-t-elle.
— Vous êtes perspicace, mademoiselle Ashworth. » Julian sourit, sans chaleur. « C'est une copie du milieu du vingtième siècle, un travail remarquable. Assez bon pour tromper n'importe quel expert, sauf vous, apparemment. L'original, lui… disons que mon père l'a vendu il y a vingt ans à un collectionneur qui ne souhaite pas être identifié. Le musée conservera la copie, magnifiquement restaurée, et la recherche s'arrêtera. Personne ne saura jamais. »
Il sortit un briquet en argent de sa poche, en fit jouer la flamme sous le cadre.
« Et vous, vous serez un accident bien regrettable. Une visite nocturne qui tourne mal. L'opinion publique pleurera deux héros, pour quelques semaines. »
Adrian bougea soudain. Ses liens cédèrent dans un craquement sec — un morceau de verre dissimulé dans sa manche. Il se jeta sur le garde le plus proche, saisit sa matraque, et dans une mêlée confuse de cris et de métal, il frappa Julian au poignet. Le briquet vola, atterrit dans une flaque.
« Cours ! » hurla-t-il à Clara.
Elle déchira ses propres attaches contre l'arête d'une caisse, les poignets en sang. Ils plongèrent vers une porte latérale, sous une pluie de projectiles — Julian hurlait des ordres, les gardes se précipitaient.
Clara trébucha dans un couloir étroit, derrière des caisses empilées. Le cœur cognant, elle poussa une porte rouillée. Derrière, un petit bureau poussiéreux, éclairé par une veilleuse. Et contre le mur, un coffre-fort ancien, entrouvert.
Elle le tira, le cœur serré. À l'intérieur, scellé dans du plastique, un rouleau de toile. Des années de poussière, des traces de vernis ancien. Elle le déplia avec des doigts tremblants.
Les traits du portrait — le même Holbein. Mais la signature parfaite, la lumière subtile, la carnation vivante.
L'original.
Adrian apparut dans l'embrasure, haletant, la matraque encore serrée au poing.
« Ils arrivent. Il faut y aller. »
À l'autre bout de l'entrepôt, le bruit des gardes grossissait. Clara roula la toile, la glissa sous sa veste, et ils s'enfuirent dans la nuit trempée, les alarmes hurlant derrière eux.
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