Le Secret de la Restauratrice
Lire le chapitre 24: After the Fall
Les gypseries du plafond de l’entrepôt s’effritaient encore par plaques, mais Clara ne les voyait plus. Elle était adossée au mur froid, les poignets bandés par Adrian avec un morceau de sa chemise déchirée. Le silence qui suivit l’arrestation de Julian — deux agents du MI5 l’avaient emmené, menottes aux poignets, sans un regard en arrière — pesait plus lourd que les cris de tout à l’heure.
Adrian s’accroupit devant elle, les mains sur ses genoux.
— Il faut te faire examiner ça convenablement. Pas juste un bandage de fortune.
— Ça va.
— Tu as tremblé tout du long jusqu’ici. Ne me dis pas que ça va.
Elle leva les yeux vers lui. Il avait une estafilade au menton, ses cheveux blonds sortis de leur ordre habituel. Dans la lumière crue du projecteur de chantier, il n’avait rien du conservateur impeccable qu’elle avait croisé six semaines plus tôt dans la salle de restauration. Il était épuisé, sale, et il la regardait comme si elle était la seule chose au monde qui valait encore la peine de se lever.
— Je t’aime, dit-elle.
Le mot sortit sans être filtré, sans passer par la case comité de lecture interne qu’elle réservait à chaque décision de sa vie. Elle le regretta une seconde, puis le regretta plus en voyant Adrian ouvrir la bouche sans parler.
— Tu n’as pas à répondre, ajouta-t-elle. Je voulais juste que ce soit dit avant de mourir d’une seconde trop tard.
Il secoua la tête, un sourire minuscule aux lèvres.
— Tu ne vas pas mourir. Et si tu crois que je vais te laisser planter cette bombe sans te répondre, tu ne me connais pas encore assez.
Il lui prit la main bandée avec précaution, comme on tiendrait une relique.
— Je t’aime aussi, Clara. Je crois que je t’aime depuis le jour où tu m’as traité de pédant arrogant dans la réserve.
— Tu l’étais.
— Je le suis toujours. Mais tu me supportes, alors je dois être bon à quelque chose.
Elle rit, un rire brisé, plein de poussière et d’adrénaline résiduelle. Puis elle se pencha et l’embrassa, doucement, avec la précaution de ceux qui viennent de frôler la mort et n’osent pas encore y croire.
---
Le lendemain matin, l’aube londonienne était d’un gris apaisant. Clara était assise dans l’appartement d’Adrian — un deux-pièces à Shoreditch encombré de livres d’art, d’échantillons de pigments et de photos de tableaux en cours de restauration — et elle tenait le rouleau protégé sur ses genoux comme un enfant endormi.
L’original. Celui qu’ils avaient dérobé dans le coffre de l’entrepôt.
L’expert dépêché par le British Museum avait mis moins de trois heures pour rendre son verdict. Il s’appelait Marcus Webb, un homme sec à lunettes cerclées qui avait examiné la toile avec une loupe binoculaire, puis avait relevé la tête, consterné.
— Ce n’est pas un Holbein, avait-il dit. C’est un faux. Une copie extrêmement habile, mais la couche de mastic contient des traces de zinc blanc, qui n’a été utilisé qu’à partir des années 1830. Et la radiographie… le dessin sous-jacent est trop régulier. Holbein esquissait. Là, c’est méticuleux, presque mécanique.
Adrian avait blêmi. Clara, elle, avait seulement fermé les yeux.
— Donc le tableau du musée est une copie du XXe siècle, avait-elle dit. Et celui-ci, que Julian prétendait être le vrai original…
— Il l’était peut-être, avait coupé Webb. Mais ce n’est plus qu’une copie de lui-même. Le véritable Holbein a dû être vendu par le père de votre kidnappeur à un collectionneur anonyme. Le fils cherchait à récupérer les copies pour en faire disparaître les preuves de la fraude.
Elle revoyait encore la scène. Webb avait replié sa loupe, refermé sa mallette, était parti avec la nouvelle dans sa poche. Le MI5 avait confirmé l’arrestation de Julian Whitfield pour enlèvement, séquestration, menace avec arme et tentative de meurtre. Ross Palmer avait déjà témoigné. Les avocats du musée avaient entamé le processus d’annulation du retour du tableau à la famille Whitfield.
La nouvelle avait fait la une de tous les journaux.
Clara n’avait pas dormi.
Elle avait décliné trois interviews, répondu par monosyllabes au directeur du musée (qui l’avait rappelée trois fois pour la féliciter et une fois pour s’excuser), et avait passé la matinée à regarder les nuages par la fenêtre d’Adrian en se demandant ce qu’on faisait de soi quand le combat auquel on avait tout sacrifié se révélait être un mirage.
---
— Tu vas te tuer à ressasser, dit Adrian en posant deux tasses de thé sur la table basse.
— Je ne ressasse pas. Je cherche.
— Quoi ?
Elle déroula la copie sur la table avec des gestes lents, protégeant la surface avec un chiffon propre. Elle avait passé deux heures dans la nuit à l’examiner à la loupe. Les ombres du vêtement du portrait, les plis de la fourrure, la netteté du regard de l’homme peint. Tout était parfait. Trop parfait.
— Regarde, dit-elle. Ici, dans l’ombre du col.
Adrian se pencha. Il passa le doigt à un millimètre de la surface, suivit une ligne infime qu’elle lui indiquait.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une irrégularité. Les faussaires laissent parfois des marques de leur atelier. Mais ce n’est pas de la saleté. C’est de la peinture microscopique, posée sur la couche de vernis. Regarde encore.
Il sortit une loupe de sa poche de chemise — il en avait toujours une, comme on a toujours un stylo — et examina le point désigné. Après quelques secondes, il se figea.
— Ce n’est pas une marque. Ce sont des points. Une grille.
— Un microdot, dit Clara. Une photographie réduite à la taille d’un point, posée sur le vernis par un faussaire qui voulait laisser un message à celui qui saurait regarder assez longtemps.
Ils restèrent un moment silencieux. Le thé refroidit.
— Tu peux l’agrandir ? demanda Adrian.
— Il me faut un équipement spécialisé. Mais je connais quelqu’un, à la Tate, qui a travaillé sur la police scientifique pour les œuvres anciennes. Elle peut scanner le point et le projeter à l’échelle.
— Et ensuite ?
— Ensuite, on lira ce que cette copie a à nous dire.
---
L’après-midi passa. Le scanner numérique avait été effectué dans un bureau annexe de la Tate, sous le sceau de la confidentialité. La collègue de Clara, une informaticienne nommée Jiao, avait extrait une série de grilles cryptographiques, puis un arrangement de chiffres qui ressemblait à un relevé de compte.
— C’est un code bancaire, dit Jiao en montrant l’écran. Numéro de compte. Mais pas un compte britannique. Le format… c’est suisse. UBS, probablement. Et il y a un nom associé.
Elle fit glisser le curseur.
— Un trustee. « Brunel & Fils, Genève, mandat numéro 447-A. » C’est tout. Pas de nom de titulaire.
Clara restait silencieuse, les mains autour d’une tasse de café tiède.
— Ce n’est pas le nom du collectionneur, dit-elle lentement. C’est le nom de ceux qui gardent son secret. Un compte en Suisse, ouvert par la famille Whitfield ou par quelqu’un qui leur a vendu le tableau. S’il y a une trace écrite de la vente, ou du dépôt, elle est là-bas.
— Et tu comptes y aller ? demanda Adrian.
Elle le regarda. Il avait les sourcils froncés, l’air de peser déjà les risques. Sa propre épuisement se lisait dans la façon dont il tenait sa tasse, mais elle n’y vit aucune hésitation.
— Je ne peux pas laisser partir ça, dit-elle. Ce n’est pas seulement un tableau. C’est la preuve que le système a fonctionné. Que mon grand-père, que les gens du réseau LeFebvre, que mon mentor ont raison. Si la vérité est dans ce coffre à Genève, je veux qu’elle soit exposée à la lumière.
Adrian posa sa tasse. Il s’approcha, puis s’accroupit près d’elle, si près qu’elle sentait la chaleur de sa peau à travers son pull.
— Alors on va à Genève, dit-il. Mais d’abord, tu manges quelque chose. Et tu dors. Tu n’as pas fermé l’œil depuis l’entrepôt, et je ne veux pas te porter à travers le contrôle de sécurité.
Elle ne rit pas. Elle se pencha, appuya son front contre le sien.
— Tu me suivrais ? Vraiment ?
— Clara. Tu as dit que tu m’aimais dans un entrepôt abandonné, les poignets en sang. Après ça, je crois que je te suivrais au bout du monde si tu me promettais de me laisser te faire un thé de temps en temps.
Elle ferma les yeux. Pour la première fois en vingt-quatre heures, elle sentit ses épaules se relâcher.
— Je peux faire mieux que ça, murmura-t-elle. Je peux te promettre de ne plus jamais te laisser seul face à un fou armé.
— Marché conclu.
Ils restèrent ainsi un long moment, front contre front, respirant ensemble le calme retrouvé. Le rouleau de la copie dormait sur la table, son microdot silencieux comme une bouteille à la mer. Quelque part à Genève, dans un coffre de béton, une vérité vieille de soixante-dix ans attendait d’être délivrée.
Clara ne savait pas si elle la trouverait.
Mais pour la première fois depuis le début de cette affaire, elle savait qu’elle n’aurait pas à la chercher seule.
Ce soir-là, elle envoya un message à sa mère.
« Prends ton temps pour les lettres de grand-père, dit-elle. J’ai un peu de route à faire avant de pouvoir m’y plonger. Mais je vais en avoir besoin. Et je vais avoir besoin que quelqu’un me raconte ce qui s’est réellement passé à Paris en 1944. »
Sa mère répondit dix-sept minutes plus tard, un simple :
« Tu les auras. Je t’attends. »
Dehors, la nuit tombait sur Londres. Les lumières de la ville s’allumaient une à une, comme des réponses patientes à des questions encore posées.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.