Le Secret de la Restauratrice
Lire le chapitre 27: The Leak
L’éditrice du bulletin d’art criminel s’appelait Margaux Delacroix, et elle recevait Clara dans un café près de Chancery Lane, un endroit où les avocats chuchotaient des secrets entre deux espresso. Clara avait apporté les captures d’écran que James avait extraites du système parallèle — floues, granuleuses, mais indéniables : Tomas remplaçant le Holbein, gants blancs, regard furtif.
« Vous comprenez que je ne peux pas publier ça tout de suite, dit Margaux en poussant une mèche blonde derrière son oreille. Une fuite prématurée et votre carrière est finie avant même que la vérité n’éclate. »
— Je ne vous demande pas de publier, répondit Clara. Juste de creuser. Le tableau original est entre les mains d’un collectionneur anonyme. Si quelqu’un dans votre réseau entend quelque chose…
Margaux soupira, ferma son carnet. « Off the record, alors. Je pose une ou deux questions discrètes. Mais si ça devient chaud, je vous préviens, je protège mes sources d’abord. »
— C’est tout ce que je demande.
La pluie londonienne tambourinait contre la vitre tandis que Clara sortait. Elle n’avait pas dit à Margaux tout ce qu’elle savait — pas encore. Le microdot, la voûte vide, le faux Holbein dans le coffre suisse. Trop d’éléments, pas assez de fil conducteur. Mais quelque chose dans le ventre de Clara lui disait qu’ils étaient proches. Tridimensionnellement proches.
Deux jours passèrent. Adrian et Clara travaillaient côte à côte dans l’appartement de Clara, dormant mal, mangeant moins, s’aimant dans les interstices silencieux de la panique. Puis, un mercredi matin, le téléphone sonna.
« Clara ? Margaux. J’ai quelque chose. Un de mes contacts à Genève — un courtier qui travaille dans les zones grises — raconte qu’un certain tableau de Holbein a transité par un freeport il y a six mois. Détenu par une société écran. Berthold Consulting. »
Clara agrippa le téléphone. « Berthold ? Vous savez qui est derrière ?
— Mon contact n’a pas voulu me dire. Mais il m’a donné le numéro du box. Et il a dit autre chose. Il a dit que le tableau est toujours là. »
***
Adrian insista pour y aller lui-même. « Tu es la cible à Londres, dit-il, en enfilant sa veste. La note anonyme, la tentative d’enlèvement — Whitfield te vise, toi. Moi, je suis juste le conservateur collant qu’on n’a pas réussi à éliminer.
— Ce n’est pas drôle. »
Il sourit, mais ses yeux restaient durs. « Il faut que quelqu’un voie ce tableau, Clara. Pas juste une photographie — une présence, un témoin. S’il y a la moindre chance que ce soit l’original, je peux le dater à l’œil nu mieux qu’un spectromètre. »
C’est ainsi qu’Adrian décolla pour Genève avec Élodie Marchand, une conservatrice de l’ambassade de France que Camille LeFebvre avait recommandée — une femme sèche, efficace, qui parlait peu mais qui semblait connaître chaque œuvre volée pendant la guerre par cœur. Clara les attendait à Londres, collée à son téléphone.
L’après-midi, le rapport tomba, crypté, furieux :
*Il est là. Je l’ai vu. L’angle du menton. La facture des mains. C’est lui. Mais ils ont une vitre blindée et deux gardes armés par palier. Pas question de le sortir sans décision judiciaire. Il faut un tribunal suisse. Je travaille là-dessus avec Élodie.*
Clara relut le message trois fois. Le tableau original. Là, dans un freeport de Genève, à quelques centaines de mètres d’un Adrian qu’elle imaginait arpentant les couloirs métallisés entre des caisses de trésors volés. Elle exultait — puis l’angoisse revint, plus froide que la pluie qui ruisselait sur sa fenêtre. La note anonyme qu’elle avait glissée dans le tiroir de sa cuisine. Le même soir où Margaux lui avait confirmé l’existence de la société écran, elle était rentrée et avait trouvé une enveloppe blanche, sans timbre, glissée sous sa porte.
À l’intérieur, une seule phrase, imprimée en Times New Roman, sans signature : *Abandonnez l’affaire Holbein. La vérité n’appartient pas à ceux qui la cherchent.*
Pas de menace explicite. Pas de sang, pas de balle. Mais le message était plus terrifiant pour cela — quelqu’un savait où elle vivait, savait ce qu’elle cherchait, et avait décidé que sa recherche devait cesser.
Clara ouvrit son ordinateur et envoya un e-mail à sa mère, avec une pièce jointe cryptée. Elle y avait placé les scans des lettres de son grand-père, les captures d’écran du système parallèle, le microdot déchiffré, les numéros de comptes suisses, tout ce qui pourrait un jour reconstituer la vérité si elle disparaissait.
« Maman, je te confie quelque chose de fragile et de précieux. Ne l’ouvre pas maintenant. Mais si quelque chose m’arrive, va à la National Gallery et demande James Fletcher. Il saura quoi faire. »
Elle relut le message, l’envoya, puis resta assise dans l’obscurité de son salon, les mains tremblantes posées sur ses genoux. Elle avait toujours cru que la vérité était une force protectrice. L’exposition, le catalogue, la biographie — c’était son bouclier contre l’imposture qu’elle ressentait. Mais la vérité, elle l’apprenait, était aussi un aimant pour les balles.
Son téléphone vibra. Un message d’Adrian : *Le juge suisse peut examiner la demande dans quarante-huit heures. Mais il faudra une preuve irréfutable de propriété. Camille doit fournir les documents filiaux. Tu tiens le coup ?*
Clara frotta son visage. Sous ses doigts, les aiguilles de l’horloge murale semblaient battre plus vite qu’avant.
« Je tiens », murmura-t-elle, la gorge serrée. Mais elle savait que chaque heure les rapprochait — non pas de la sécurité, mais du moment où le réseau de Whitfield déciderait que la négociation ne suffisait plus.
Le lendemain matin, quand elle arriva à son bureau, une nouvelle enveloppe attendait sur sa chaise, glissée sous une pile de courriers administratifs, intacte mais présente. Cette fois, à l’intérieur, une seule phrase de plus que la première : *Vous êtes plus proche que vous ne le croyez. Vous êtes aussi plus proche de la fin.*
Clara la lut deux fois, puis la rangea dans son sac sans en parler à personne. Pas encore. Mais en regagnant son bureau, elle prit une décision : le prochain qui lui envoyait une menace, elle ne se contenterait pas de le signaler à James. Elle le ferait tomber.
Il lui restait une piste — un fil qu’elle n’avait pas encore tiré. La note de réparation qu’elle avait glissée dans sa poche la toute première fois qu’elle avait vu le Holbein, ce morceau de papier jauni qui était resté dans le tiroir de son bureau depuis des semaines. Elle l’avait presque oubliée. Mais ce matin, alors que le courrier interne s’empliait autour d’elle, un instinct — celui qu’elle avait appris à écouter au cours de ces dernières semaines — lui murmura de la regarder à nouveau.
Elle ouvrit le tiroir, sortit la note froissée, la retourna. Au dos, une écriture ancienne, délavée, presque invisible. Encore deux mots, une date : *Restauré, 1944. S. Delacroix.*
Delacroix. Le même nom que Margaux. Mais pas le même Delacroix, sûrement — c’était le nom d’un atelier connu d’après-guerre, une famille de restaurateurs qui avait travaillé pour les grandes collections privées. Le sort venait de lui offrir un trait d’union, un pont entre la restauration et la famille LeFebvre.
Son téléphone sonna. C’était Adrian.
« Clara, dit-il, la voix rauque, tendue. On a un problème. Le juge a accepté d’entendre la demande, mais quelqu’un a prévenu Whitfield. Son avocat vient de déposer une objection préliminaire. Il prétend que le tableau du freeport est la propriété de Berthold Consulting — et que Berthold Consulting est une filiale de Whitfield Holdings. »
Clara se figea, la note de réparation toujours serrée entre ses doigts.
« Ça veut dire que Whitfield admet que le tableau est là, dit-elle lentement. Il vient de confirmer. »
— Ce qui veut dire, répliqua Adrian, que le tableau original est peut-être encore plus dangereux que le faux qu’on a exposé. Whitfield ne veut pas le détruire. Il veut le garder. Pourquoi ?
Clara fixa la note, la date. 1944.
« Parce que ce tableau, murmura-t-elle, raconte une histoire qu’il ne veut pas qu’on entende. Une histoire qui n’est pas seulement de l’art volé. »
À Paris, sa mère recevait un e-mail crypté et le rangeait dans un coffre à la banque, sans comprendre pourquoi son cœur battait plus vite qu’il ne l’avait fait depuis des années, pressentant que la bataille ne faisait que commencer.
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