Le Secret de la Restauratrice
Lire le chapitre 28: The Repair Slip Revisited
Le dossier que Clara feuilletait s’arrêta net. Ses doigts s’immobilisèrent sur la feuille jaunie, celle qu’elle avait glissée dans sa poche le premier jour, presque par réflexe. La fiche de restauration du Holbein. Au dos, une écriture fine au crayon, presque effacée, traversait le papier d’une main tremblante : *Restauré, 1944, S. Delacroix.*
— Adrian, dit-elle sans lever les yeux.
Il était à l’autre bout de la salle de documentation, une pile de témoignages sous le bras pour la réouverture de l’exposition. Il la rejoignit en trois enjambées.
— Qu’est-ce que tu as trouvé ?
— Cette annotation. Je l’avais remarquée au début, mais je n’y avais pas donné suite. S. Delacroix. Le prénom correspond au carnet de Camille, tu te souviens ? Elle a mentionné une tante éloignée, Suzanne, qui travaillait comme restauratrice pour la famille dans les années quarante.
Adrian prit la fiche, la tourna entre ses doigts comme s’il pesait un trésor.
— Et le musée a des archives sur elle ?
— La bibliothèque conserve les journaux des restaurateurs de l’époque. Si Suzanne Delacroix y a travaillé, il doit y avoir une trace.
Ils descendirent aux sous-sols, là où la température chutait et où l’air sentait le papier ancien et la poussière neutre des archives. La bibliothécaire, une femme aux cheveux gris tirés en chignon, les regarda approcher avec une méfiance professionnelle.
— Le fonds Delacroix ? demanda-t-elle en répétant le nom. Nous avons bien quelques boîtes. Des carnets de notes, des correspondances. Personne ne les a consultés depuis des décennies.
Elle les conduisit vers une travée isolée, sortit une boîte d’archives beige, et l’ouvrit avec des gestes d’une précision liturgique. À l’intérieur, des carnets reliés de toile noire, les coins usés. Clara en sortit le premier, daté de 1940, et l’ouvrit avec précaution.
L’écriture était dense, régulière, avec des remarques techniques en marge. Suzanne Delacroix décrivait ses restaurations, les pigments qu’elle commandait, les atmosphères de l’atelier. Clara feuilleta rapidement jusqu’à atteindre l’année 1944, puis ralentit.
— Écoute ça, murmura-t-elle. *« 12 mars. Le tableau de Holbein est arrivé du monastère de Saint-Germain. Les moines l’avaient dissimulé derrière une cloison de leur chapelle depuis 1940. Le transport a été risqué, mais la toile est intacte. Je commence la restauration de la couche picturale. »*
Adrian se pencha au-dessus de son épaule.
— Le monastère de Saint-Germain. C’est quelque part près de la propriété des LeFebvre, non ?
— Camille a mentionné un domaine familial dans le Lot. Ça correspondrait.
Clara continua de feuilleter. Les semaines passaient, les notes techniciennes. Mais à la date du 2 avril, le ton changea. *« René m’a demandé de faire une copie de la toile. Il dit que c’est pour la protéger, que les Allemands ne doivent pas savoir où elle est. Je maîtrise la technique, mais copier le Holbein est un sacrilège. Pourtant, je comprends sa logique. Si nous exposons une réplique, les vrais collectionneurs et les officiers ne chercheront plus. »*
Clara leva les yeux vers Adrian.
— René. C’est le père de Julian Whitfield ? Non, attends. René LeFebvre, peut-être ?
— Camille disait que le patriarche de la famille s’appelait René Whitfield, une branche anglicisée. Ça tient debout.
Elle continua. Août 1944. La libération. Les notes de Suzanne devinrent plus fébriles. *« René veut vendre l’original. Il parle d’un acheteur à Genève qui paiera en francs suisses. Je l’ai supplié d’attendre, de vérifier les intentions de l’acheteur, mais il refuse d’écouter. Il veut fuir l’Europe avec l’argent. »*
Quelques pages plus loin, la date du 15 septembre 1944, l’écriture presque illisible, comme si la main tremblait en la rédigeant :
*« Il ne faut pas que René vende cette toile. Elle est le cœur du patrimoine familial, et son acheteur est un homme de la Milice française qui cherche à blanchir sa fortune volée. Je ne peux pas laisser faire. J’ai décidé de la déplacer moi-même, de la cacher là où personne ne la cherchera. La copie que j’ai peinte est parfaite : René ne verra pas la différence. Mais je jure ici, sur ce carnet, que la véritable œuvre de Holbein est sauvegardée. Elle repose dans la chapelle Notre-Dame-des-Vignes, sur la propriété de la famille, dans un renfoncement derrière l’autel. La copie restera celle du monde. »*
Clara lâcha le carnet comme s’il la brûlait. Un silence de cave les entoura.
— Elle a remplacé l’original par sa copie en 1944, dit-elle. Et le tableau qui est au musée… c’est celui qu’elle a peint, ou celui qu’elle a laissé derrière ?
— C’est celui du musée, la copie de 1944, confirma Adrian. La deuxième copie, celle de l’entrepôt, c’est une autre mains. Quelqu’un d’autre a copié la copie. Mais ça veut dire que l’original est resté dans la chapelle depuis la guerre.
Clara relut la phrase de Suzanne. *« Dans un renfoncement derrière l’autel »*. Une chapelle privée sur la propriété des LeFebvre. La piste des toilettes de la famille n’était pas morte.
— Où est la chapelle exactement ? demanda-t-elle.
— Camille nous a donné l’adresse du domaine. On est à six heures de route. Tu penses qu’on peut y aller maintenant ?
Clara replaça soigneusement le carnet dans la boîte, puis tendit la fiche de restauration à Adrian.
— Si Whitfield met la main sur ça avant nous, il détruit la preuve. On prend la voiture.
— Et James ?
— James reste ici pour surveiller la réouverture et recueillir ce que les médias auront. On lui dira une fois qu’on sera sur place, au cas où le téléphone serait écouté.
Ils montèrent sans se retourner, laissant la boîte ouverte sur la table de la bibliothèque. La bibliothécaire les regarda partir avec un froncement de sourcils, mais ne dit rien.
Dans la voiture de location, le GPS réglé sur le village de Sainte-Cécile, dans le Lot, Clara posa son téléphone sur le tableau de bord. L’écran s’alluma, affichant une notification : *Message de Maman.*
Elle ne l’ouvrit pas immédiatement. Les lettres de son grand-père attendaient, promises, jamais arrivées. Elle n’avait pas le temps, pas maintenant. Demain, elle lirait. Elle glissa le téléphone dans sa poche.
Adrian quitta le parking du musée, s’engagea sur la Tamise, puis prit l’autoroute vers l’ouest. Le soleil déclinait, orange derrière les immeubles de la banlieue. Clara écoutait le ronronnement régulier du moteur, l’esprit encore dans les pages du carnet de Suzanne.
La chapelle Notre-Dame-des-Vignes. Derrière l’autel. Un renfoncement. Le tableau dormait là depuis 1944, protégé par la faute d’une femme qui avait choisi de mentir pour sauver ce qu’elle aimait.
— Tu te rends compte, dit Adrian sans quitter la route des yeux. Si on le trouve, l’exposition change de statut. Ce ne sera plus une rétrospective avec un tableau problématique. Ça deviendra l’événement de l’année.
— Si on le trouve, oui.
— Tu n’y crois pas ?
Clara inspira profondément, les mains sur ses genoux.
— Je crois que Suzanne Delacroix a eu raison de se méfier de René Whitfield. Mais je crois aussi que quelqu’un a découvert la cachette depuis. La copie de l’entrepôt date des années cinquante. Quelqu’un était allé à la chapelle avant nous, et avait fait exécuter une copie de ce qu’il y avait trouvé.
— Pourquoi faire une copie si l’original était encore là ?
— Parce que, pour quelqu’un qui voulait vendre sans se faire remarquer, deux copies valent mieux qu’une. Et ça expliquerait pourquoi Whitfield ne détruit pas l’original. Il le veut intact, parce qu’il compte le revendre à un collectionneur privé qui paiera une fortune pour une œuvre qui n’aura officiellement jamais existé.
Adrian serra la mâchoire, accéléra légèrement.
— Alors la course est lancée. On arrive avant lui.
La nuit tomba sur l’autoroute tandis que Clara ouvrit enfin le message de sa mère. Une photo de trois lettres manuscrites, l’écriture fine de son grand-père, avec un mot : *« Je te les envoie en recommandé demain. Sois prudente, ma fille. »*
Elle regarda la photo longtemps, puis éteignit l’écran.
La chapelle les attendait. Et avec elle, peut-être, la vérité que personne n’avait voulu révéler.
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