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Le Secret de la Restauratrice

Lire le chapitre 4: A Glimmer of Doubt

L’archive sentait la poussière et le vieux papier, un parfum que Clara avait toujours trouvé rassurant. Ce matin-là, il lui sembla âcre, presque menaçant.

Elle avait demandé les échanges de correspondance de Sylvia avec le département des peintures anciennes, prétextant un besoin de contextualiser l’exposition. Les lettres étaient là, rangées dans des boîtes grises, datées des années 1980 et 1990. Sylvia y défendait ses attributions avec une verve que Clara connaissait bien. C’était elle, la jeune conservatrice pleine d’ambition, écrivant à son propre prédécesseur, un certain Harold Pemberton.

Clara déplia une lettre datée de 1989. Sylvia y décrivait le Holbein avec une passion presque amoureuse. « Le portrait de Sir Edward Whitmore, dans son cadre d’origine, demeure la pièce maîtresse de notre collection d’art Tudor. » Rien d’anormal. Puis, plus bas, un post-scriptum au crayon, visiblement ajouté après coup : *Pemberton, vérifiez le catalogue de 1874. Je crois que nous avons une erreur d’inscription.*

Le catalogue de 1874. L’année du bordereau de réparation qu’elle avait dissimulé.

Clara reposa la lettre, les doigts tremblants. Elle chercha le catalogue original, un volume relié de cuir rouge, dans une autre boîte marquée « Inventaires historiques ». Elle l’ouvrit à la page que Sylvia avait dû consulter. L’entrée était rédigée d’une écriture serrée et méticuleuse : « *Portrait d’un gentilhomme, attribué à Hans Holbein le Jeune, acquis de la succession Barrow, 1874.* » La mention était claire. Mais à la marge, une seconde main, plus récente, avait ajouté à l’encre bleue : « *Ré-attribué à l’atelier de Holbein, voir rapport Carter 1947.* »

1947. Sylvia n’était pas née. C’était Pemberton qui avait signé cette note, ou quelqu’un de sa génération. Et il listait une « erreur d’inscription » possible.

Clara mit la main sur une autre lettre, écrite par Pemberton à un collègue du British Museum, datée de 1952. Il s’y plaignait d’un différend avec un donateur : « *Je ne puis me résoudre à afficher publiquement la correction que Sylvia suggère, étant donné les implications pour la famille Whitmore et la générosité de leur don à la Galerie. Une erreur discrète vaut mieux qu’un scandale publicatif.* »

Le mot « scandale » vibra dans la poitrine de Clara. Sylvia avait donc hérité d’un doute. Un doute qu’elle avait choisi d’ensevelir.

Son téléphone vibra. Adrian, en laboratoire, selon le SMS : *Il faut que vous voyiez ceci. Immédiatement. Entrée par la petite cour.*

Elle contourna la salle de lecture, traversa le jardin intérieur où les employés fumaient en parlant de foot, et frappa à la porte métallique du labo. Adrian l’attendait, les bras croisés, un rictus déterminé sur les lèvres.

« Vous m’avez promis de rester loin des galeries, dit-elle en entrant.

— Je suis en laboratoire, c’est mon territoire. Et j’ai quelque chose pour vous. Asseyez-vous. »

Il désigna une chaise devant deux écrans plats. Des radiographies en fausses couleurs étaient affichées. Clara reconnaissait la silhouette du Holbein, la courbe du chapeau, la fraise blanche. Mais là, sur l’épaule gauche du gentilhomme, une zone sombre surnageait.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.

— Un dessin sous-jacent. Personne ne l’avait jamais remarqué parce que les examens précédents dataient d’avant la technologie numérique. Regardez de plus près. »

Il zooma. Le dessin sous la peinture révélait une ébauche de paysage, mais surtout, dans le coin, une forme calligraphiée : deux lettres entrelacées. Un J et un P.

« Connaissez-vous ce monogramme ? demanda Adrian.

— Ça me dit quelque chose, mais je ne l’identifie pas. »

Il pivota vers un autre écran, affichant une base de données d’archives criminelles de la National Gallery. Un fichier intitulé « Faulks, Jasper » s’ouvrit.

« Jasper Faulks. Faussaire actif entre 1880 et 1915, surtout connu pour des copies d’Holbein destinées à des collectionneurs privés. Il travaillait avec un atelier situé à Édimbourg. Son monogramme est reconnaissable : le J initial, et le P pour “Pygmalion”, son pseudonyme d’époque. Il se vantait de pouvoir “améliorer la nature” en peignant le paysage derrière des portraits authentiques. »

Il fit tourner la radiographie sur l’écran. « Le paysage écossais, la couche de repeint, le monogramme. Tout converge. Cette œuvre est une copie de Faulks, probablement peinte par-dessus un original endommagé. Mais je ne crois pas que Sylvia l’ignorait. Je crois qu’elle le savait depuis le début. »

Clara fixa l’écran, le cœur martelant. L’original sous la copie existait peut-être encore, dégradé mais réel. Sylvia avait protégé l’objet de musée au lieu de la vérité. Et elle avait formé Clara, lui avait obtenu son poste, l’avait prise sous son aile. Se pouvait-il que cette protection fût une dette ?

« Vous pensez qu’elle est complice d’une fraude, murmura Clara.

— Je pense qu’elle a passé sa vie à enterrer un secret qui n’est pas le sien. Quelqu’un a dû la faire chanter, ou elle protège une personne qui compte pour elle. Qui a offert ce tableau à la Galerie ?

— Sir Alistair Beecher. Le don date de 1978. Il est l’un des plus grands mécènes du musée.

— Beecher. Attendez. » Adrian ouvrit un autre onglet, un annuaire généalogique en ligne. « Le père de Sir Alistair, Edmund Beecher, était marchand d’art dans les années 1940. Il a fait fortune après la guerre. Une rumeur court selon laquelle il aurait acquis des œuvres provenant de collections juives spoliées en Europe centrale. Rien n’a jamais été prouvé. »

Clara se leva, incapable de rester assise. La toile vacillait devant ses yeux. Elle avait consacré trois années de sa vie à cette exposition, à ce tableau. Sa réputation dépendait de son authenticité. Mais la confiance en Sylvia était plus fragile, tissée d’années de tendresse et de mentorat. Une dette. Tout le monde avait une dette.

La sirène d’incendie retentit dans le couloir. Un son strident qui déchira le silence du labo.

Adrian jura. « Pas maintenant. »

Des haut-parleurs grésillèrent : « Merci de bien vouloir évacuer le bâtiment par les issues les plus proches. Ceci n’est pas un exercice. »

Clara ouvrit la porte. Les employés convergeaient déjà vers les sorties, des dossiers sous le bras, l’air inquiet. Adrian la suivit dans le couloir. « J’ai allumé aucun brûleur aujourd’hui, marmonna-t-il. C’est pas ma faute. »

Ils émergèrent dans la cour, où la pluie londonienne commençait à tomber. Les gens se serraient sous les auvents, le regard tourné vers le toit de l’aile est. Clara chercha Sylvia dans la foule, mais ne la vit pas. Puis, au loin, par la fenêtre de la salle des archives du premier étage, une silhouette passa rapidement. Une femme vêtue d’un tailleur sombre, qui ne semblait pas participer à l’évacuation. Elle se penchait sur une boîte, la consultation fébrile.

Clara tira sur le bras d’Adrian. « Vous voyez cette femme ? Là-haut. Elle n’est pas en train d’évacuer.

— Qui est-ce ?

— Je n’ai jamais vu ses cheveux gris auparavant. Et elle regarde notre dossier. Le mien. Celui de l’exposition. »

La silhouette releva la tête, croisa le regard de Clara une fraction de seconde, puis disparut derrière les rayonnages. L’alarme se tut aussi soudainement qu’elle avait retenti. Un silence étrange retomba, troublé seulement par le crépitement de la pluie.

Adrian la lâcha. « Elle savait que vous étiez en train de chercher. Quelqu’un nous espionne. »

Clara ne répondit pas. Une peur sourde, nouvelle, remplaçait peu à peu sa loyauté. Sylvia avait peut-être un protecteur, un secret, ou un complice. Dans tous les cas, la toile que Clara s’apprêtait à exposer n’était pas celle qu’on croyait. Et elle ne savait plus qui elle protégeait en la dissimulant.