Le Secret de la Restauratrice
Lire le chapitre 30: The Vault
L’air froid montait des entrailles du musée comme un souffle venu d’une tombe. Clara tenait la lampe torche d’une main tremblante, l’autre agrippée à la rampe métallique qui vibrait sous ses pas. Les empreintes fraîches s’enfonçaient dans la poussière devant eux, nettes, récentes, presque arrogantes.
— On n’aurait pas dû descendre sans prévenir James, murmura Adrian derrière elle.
— On n’avait pas le temps. Tu l’as dit toi-même.
La voûte s’ouvrit sur une pièce basse, blindée de béton et d’acier. Une ampoule nue balançait légèrement, comme si quelqu’un venait de la frôler. Et là, contre le mur du fond, dans un caisson de chêne doublé de velours rouge, trônait le tableau.
Clara retint son souffle. Le Holbein. *L’Ambassadeur* — non, pas celui que le public connaissait. Celui que tous avaient cru perdu depuis 1944. Les pigments semblaient fraîchement posés tant la conservation était parfaite. La petite anamorphose du crâne au bas de la toile, invisible de face, argentée sous la lumière.
— C’est lui, souffla-t-elle. C’est vraiment lui.
Adrian s’approcha, n’osant toucher le cadre. À côté du caisson, une enveloppe scellée de cire blanche portait l’emblème des LeFebvre. Clara la décacheta avec précaution. Le papier était craquant, ancien.
« À celui qui trouvera ceci. Nous, famille LeFebvre, certifions que ce portrait de Jean de Dinteville et Georges de Selve, peint par Hans Holbein le Jeune en 1533, est l’original commandé par notre ancêtre. Il fut confié à Suzanne Delacroix pour le protéger des spoliations. Qu’il retourne à la lumière quand la justice sera possible. »
En dessous, trois signatures, dont celle de Camille LeFebvre.
— Elle savait, murmura Clara. Toute cette histoire, toute cette vie de mensonges… pour ça.
Un bruit derrière eux. Métallique, net. La porte blindée se referma dans un claquement qui résonna comme un coup de canon.
— Bonsoir, madame Ashworth.
Clara se retourna. Un homme se tenait devant la porte, le dos contre le battant d’acier. Costume sombre, oreillette, visage sans âge. Elle le reconnut : le chef de la sécurité du musée, celui qui avait signé les rapports de caméras que James avait si souvent cités. Davies.
— Davies ? fit-elle, incrédule.
— Directeur de la sécurité, corrigea-t-il. Et surtout, associé de Julian Whitfield.
Il tenait à la main un petit bidon d’essence. Le posa lentement à ses pieds, comme un jouet.
— Vous comprenez, expliqua-t-il avec une politesse glaciale, ce tableau doit disparaître. Et vous, madame Ashworth, vous serez celle qui l’a volé. Votre empreinte sur le cadre, une trace dans la voûte fermée de l’intérieur… Les caméras vous montrent entrant dans le bunker, seules, avec votre complice. Et quand on vous trouvera, piégée par votre propre incendie, tout s’expliquera.
Clara jeta un regard à Adrian. Ses mâchoires étaient serrées, son corps tendu.
— Vous ne pouvez pas faire disparaître une œuvre de cette valeur, dit Clara, la voix plus ferme qu’elle ne l’espérait. Il y a déjà des documents devant la justice.
— La justice, ricana Davies. La justice, c’est de savoir qui contrôle les preuves. Et moi, je contrôle ce bunker.
Il sortit un briquet de sa poche, fit jaillir une flamme minuscule.
— Posez le tableau au centre de la pièce. Doucement.
— Et si je refuse ?
— Alors je vous enferme ici avec lui, et je mets le feu quand même. Vous êtes un dommage collatéral que j’ai appris à accepter.
Clara recula d’un pas, heurtant le caisson. Le bois grinca. Adrian bougea presque imperceptiblement, s’interposant entre Davies et elle.
— Le tableau d’abord, répéta Davies. Ensuite, on discutera du reste.
Clara observa la pièce. Les murs de béton lisse. Le plafond bas. Pas de fenêtre. Mais son regard accrocha sur un panneau mural près de la porte : une trappe d’urgence, marquée d’un clavier à six chiffres. Le code, mentionné dans la lettre de Sylvia. Elle ne l’avait pas retenu.
— Vous croyez que je vais vous obéir ? demanda-t-elle, achetant des secondes.
— Vous n’avez pas le choix.
— J’ai toujours le choix.
Adrian bondit avant même qu’elle finisse sa phrase. Il percuta Davies de plein fouet, les deux hommes roulant au sol dans un bruit de chairs contre le béton. Le briquet tomba, décrivit une parabole huileuse et se cogna contre le coin du caisson, sans s’allumer.
— Le code ! hurla Adrian, luttant contre Davies qui le repoussait. Sur la lettre de Sylvia ! Réfléchis !
Clara fouilla ses poches, trouva la copie de la lettre et la déploya d’une main tremblante. Les lignes défilaient, la graphie fine de Sylvia, et puis trois chiffres répétés dans la marge : 1944 — l’année du dépôt. Trois autres ajoutés d’une autre encre : 1962.
Elle se précipita vers le clavier. Derrière elle, Adrian grimaçait, Davies l’avait pris en prise, un bras autour de sa gorge.
— Clara ! pressa Adrian, la voix étouffée.
1944. 1962. Ses doigts tremblaient. Elle tapa les six chiffres. Un voyant rouge clignota. Rien.
— Plaques, souffla-t-elle. Sylvia a écrit : « quand les plaques s’aligneront… »
La lettre décrivait un mécanisme. Un code qui devait être activé seulement après un certain temps. Elle regarda sa montre : 22h47. Et si le code était temporel ? Si l’heure était la clé ?
— L’heure ! cria-t-elle. Quel est le fuseau ?
— Quoi ? grogna Davies.
Adrian lui donna un coup de genou dans l’estomac. Davies plia, relâchant sa prise. Le temps d’une seconde.
Clara tapa 2247. Le voyant rouge vacilla. Puis un déclic. La trappe s’ouvrit dans un grincement de fer rouillé, révélant un escalier étroit qui montait vers la nuit.
— Il l’a eu ! rugit Adrian, culbutant Davies contre le mur. Vite !
Clara s’élança, le tableau serré contre sa poitrine. Le cadre de chêne était lourd, plus lourd que tout ce qu’elle avait porté. Elle escalada les marches deux à deux, la trappe au-dessus d’elle donnant sur un square — le petit square derrière le musée, celui où les employés fumaient en cachette.
Elle poussa la grille. L’air nocturne de Londres gifla son visage. Des gyrophares bleus dansaient déjà dans la ruelle : trois voitures de police, moteurs coupés. James se tenait à côté de l’une d’elles, son téléphone à la main, un sourire presque timide sur le visage.
— J’ai pensé qu’une descente sans surveillance était une mauvaise idée, dit-il simplement.
Derrière elle, Adrian surgit de la trappe juste derrière Davies, qu’il maintenait solidement. Les policiers s’emparèrent de l’homme en quelques secondes, menottes cliquetant dans le silence.
Clara serrait le Holbein contre elle. Le bois était encore tiède de sa cache. Elle regarda le tableau, puis les lumières du musée derrière elle, puis la ville immense qui venait de lui rendre justice.
— Sylvia, murmura-t-elle.
Le nom portait une douleur qu’elle ne savait nommer. Ce tableau allait la blanchir, briser des mensonges de décemnies. Mais il exposait aussi les fautes du passé : le musée avait laissé une œuvre pillée dans ses collections, des conservateurs avaient menti pour la protéger, et elle-même, Clara, avait participé à ce système sans le savoir.
Elle savoura une seconde le triomphe, le poids de l’œuvre, la fraîcheur de l’air. Puis elle sentit la tristesse, plus profonde que la victoire, sut que son nom serait entendu dans les journaux du matin mais que le nom de Sylvia allait porter une autre histoire, plus sombre, plus nécessaire.
Adrian posa une main sur son épaule.
— On les a eus, dit-il.
Elle hocha la tête. Le tableau pesait. Lourd de l’histoire, de chaque main qui l’avait caché, chaque mensonge dit pour le préserver.
— Oui, répondit-elle. Mais à quel prix ?
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