Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 11: Back to Camp
L’eau de la rivière gouttait encore de ses vêtements lorsqu’il atteignit la lisière du camp. Thomas se laissa tomber contre un chêne mort, la poitrine brûlante. Le sang avait séché sur sa tunique — celui de Will, pas le sien, et celui de l’autre, celui qu’il avait laissé pour mort au bord de l’eau. Il ne savait pas si le quartermaster respirait encore quand il s’était éloigné. Il n’avait pas attendu pour le savoir.
La nuit était à mi-chemin de l’aube. Le camp anglais dormait dans un silence troué de ronflements et de braises mourantes. Les feux de garde semblaient plus petits qu’avant, comme si la peur elle-même consumait le bois.
Thomas serra la tunique ensanglantée contre sa poitrine et avança entre les tentes basses. Il connaissait le chemin les yeux fermés — celui des archers, toujours à l’écart, toujours méprisés. Mais il ne se rendit pas à sa propre couche. Il bifurqua vers la tente de Jack Fletcher.
Jack n’était pas un parent, malgré le nom. Il était un homme du même village, du même entraînement, du même arc tiré depuis l’enfance. On ne choisissait pas ses frères d’armes ; on les reconnaissait dans la boue.
Thomas écarta le pan de toile et se glissa à l’intérieur. Jack dormait sur le dos, un bras sous la nuque, son arc posé contre son flanc comme une femme. Thomas le secoua par l’épaule. D’un geste prompt et précis, Jack dégaina un couteau qu’il tenait caché dans sa manche.
« Par le Christ, Thomas ? »
Chuchota-t-il en l’apercevant. Puis son regard descendit sur la tunique tachée que Thomas tenait ouverte.
« C’est le sang de qui ? »
— Le page. Le petit Will. Le quartier-maître à la cicatrice l’a tué, puis il a essayé de me faire pareil.
Jack se redressa, le visage dur.
— Tu es blessé ?
— Des égratignures. Il est mort, lui, ou presque. Je l’ai planté au bord de la rivière. Il va chercher à étouffer l’affaire, ou à m’achever discrètement.
— Celui qui a la cicatrice ?
— Oui. Mais ce n’est pas le cerveau. C’est Roger, l’écuyer de Greyhill.
Jack souffla longuement.
— Roger ? Le petit rat blond qui marche toujours deux pas derrière son maître ?
— Ce petit rat parle français mieux que le roi. Il a négocié avec un agent ennemi dans les roseaux, ce soir, pour un paiement en deux versements. La moitié versée, l’autre à venir. C’est l’homme qui prépare le terrain de bataille pour les hommes du vicomte d’Agincourt.
Thomas s’accroupit, le dos contre le mât de la tente. Ses mains tremblaient encore de la lutte. Il les plaqua contre ses genoux.
— Ils ne sabotent pas seulement les flèches, Jack. Ils manipulent le champ de bataille lui-même. Le terrain, les passages, probablement la boue, tout. Ils savent l’heure exacte de notre attaque. Quelqu’un du haut commandement leur transmet nos plans.
— Et Roger serait celui qui transmet ?
— Roger, c’est le messager. C’est par lui que tout passe. Greyhill lui donne sa confiance, les officiers la lui donnent aussi. Il va et vient où il veut, y compris au charroi de flèches. Personne ne le regarde deux fois.
Jack resta silencieux un long moment. Puis il frotta sa mâchoire d’un geste lent.
— Tu as besoin de quoi ?
— Que tu assures ma garde. Que tu dises que j’étais avec toi, si quelqu’un demande. Le duc d’York sait que j’ai la bague de Greyhill — les gardes me cherchent peut-être encore. Et le quartermaster va vouloir se venger. Je ne peux pas me faire prendre.
— Je te couvre. Mais qu’est-ce que tu comptes faire ?
Thomas leva les yeux vers lui. Il était sale, meurtri, et il sentait la mort de Will sécher sur ses mains.
— Roger doit rencontrer son agent français pour recevoir le second paiement. Quand il le fera, je serai là. Il me faut des preuves. Pas des intuitions. Des preuves qu’on peut mettre sous le nez de Greyhill avant l’aube.
— Et comment tu vas savoir quand ?
Thomas se releva. Sa jambe gauche avait encaissé un coup qu’il ne sentait pas encore, mais qui se rappellerait bientôt.
— Il va retourner aux prisonniers français. C’est là qu’ils ont l’habitude de se retrouver. Le prétendu prisonnier, Jean, c’est un agent qui se fait passer pour un simple captif.
Jack l’attrapa par le poignet.
— Tu veux aller fouiner près de l’enclos des prisonniers ? En pleine nuit ? Si une ronde te trouve là, c’est la corde pour espionnage, pas pour désertion. Tu ne pourras même pas donner ton nom.
— Je sais.
Thomas sortit. Jack ne tenta pas de le retenir.
Le camp des prisonniers français se trouvait au nord-ouest, près d’un fossé que les hommes utilisaient comme latrines. Thomas choisit l’approche la plus sale, celle où l’ombre le disputait à l’odeur. Il rampa entre des tonneaux défoncés, la tunique de Will serrée sous son aisselle, chaque bruit amplifié par son propre cœur.
Il trouva un poste à l’angle d’un appentis de bois, à quelques mètres des réfectoires. L’enclos était faiblement gardé — deux hommes endormis près d’un feu mourant, une litière de paille. Mais ce n’était pas les gardes qu’il regardait. C’était l’ombre qui bougeait derrière la clôture.
Roger.
Il sortit de l’ombre des tentes adverses, avançant sans bruit à la manière de ceux qui ont appris à être invisible. Thomas retint son souffle. Roger portait une cape sombre, le capuchon baissé. Il s’accroupit près de la barrière de l’enclos, siffla deux fois, un son doux et irrégulier, comme un oiseau de nuit.
Une silhouette se détacha de l’intérieur : Jean, le Français au visage ouvert, aux yeux fuyants dans la lumière de la lune. Il ne ressemblait pas à un homme torturé par sa captivité — il se déplaçait comme quelqu’un qui savait exactement où aller.
Thomas appuya son oreille contre le bois mal joint. Les voix étaient basses, à peine plus que des souffles.
— Elle est déjà faite ? dit Roger.
Un accent français, arrondi et léger :
— Tout est prêt de ce côté. On attend que l’ordre soit donné. Et la seconde livraison ?
Roger sortit une petite bourse de sa veste. Le cliquetis de l’argent résonna dans la nuit silencieuse.
— Le reste est à l’endroit convenu. Vous l’aurez quand le travail sera fait.
— Et le travail, il avance ? Je t’ai vu trembler devant le bûcheron, ce soir. Tu as failli te faire prendre.
— Je ne me suis pas fait prendre.
— Pas encore. Mais si le grand duc vous entend parler, toi et ta famille…
— Je n’ai pas de famille. Vous le savez.
Jean ne répondit pas un moment. Puis il cracha dans l’herbe.
— Le moulin abandonné, à l’est du camp. Minuit. Le Français qui te donnera la reste de ce travail sera là. Il aura un plan précis pour l’attaque du matin. Vous suivrez ses ordres au pied de la lettre. Tu comprends ?
Roger se releva, remettant la bourse sous son manteau.
— À minuit, alors.
Il fit demi-tour et disparut entre les tentes, rapide et silencieux, comme un rat bien nourri.
Thomas resta immobile pendant que Jean regagnait son enclos. Son pouls martelait ses tempes. Minuit. Le moulin abandonné, à l’est. Il avait suffi de suivre pour tomber sur l’occasion qu’il cherchait.
Mais quelque chose clochait. Pourquoi un second homme entrerait-il en scène maintenant ? Le plan était déjà établi — la marchandise, le paiement, le terrain. Un nouvel intervenant signifiait une coordination entre plusieurs complices, et non plus deux.
Thomas se retira en arrière, rampant vers l’ombre des tonneaux. Derrière lui, une voix fraîche et moqueuse s’éleva, tout près, à quelques mètres de lui :
— Tu écoutes à la mauvaise porte, archer.
Thomas se figea. La main de quelqu’un saisit son col et le releva d’un seul geste sec. Devant lui, dans la lueur des lunes, se tenait le visage simple de Jean — mais ses yeux n’avaient plus rien de simple. Ils riaient.
— Le message était pour toi, évidemment. On savait que tu suivrais. Le moulin sera un piège. Et tu n’es pas invité.
Thomas tenta de dégainer son couteau, mais deux gardes anglais surgirent de l’ombre derrière Jean, la lame déjà sortie. Jean se pencha, presque avec douceur.
— On a trouvé la bague de Greyhill sur toi ? Non ? La nuit est longue, archer. Et tu es maintenant le complice que nous cherchions pour l’exécution.
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