Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 12: The Mill Plan
Le moulin se dressait contre le ciel pâlissant, sa roue immobile au-dessus du ruisseau asséché. Thomas avait rampé le long de la berge pendant une demi-heure, le ventre dans la boue, les mains glacées sur la crosse de son arc. Il avait vu les deux ombres entrer par la porte nord, puis la lumière d’une lanterne sourde s’allumer au premier étage.
Il contourna le bâtiment par l’arrière, trouva une échelle de bois vermoulue qui menait à une trappe du grenier à grain. Elle céda sans bruit — graisse de vieux mécanisme, rouille et poussière.
De là-haut, à plat ventre entre les poutres, il les voyait.
Roger se tenait près de la meule, les bras croisés, la mâchoire serrée. En face de lui, Jean — le prisonnier français — avait abandonné l’allure du captif. Sa démarche était droite, ses mains libres de tout lien. Il portait la tunique déchirée de l’officier qu’il avait égorgé une heure plus tôt, mais dans la pénombre sa carrure se révélait : large, militaire, celle d’un homme qui avait commandé des troupes.
— Les dernières douzaines sont en place, disait Roger, la voix tendue. Les flèches du second dépôt attendent près de la porte est. Il faudra les mélanger aux carquois des compagnies du centre, celles de Sir Thomas Erpingham.
Jean s’approcha de la meule, posa une main sur la pierre comme on touche un autel.
— Et les hommes qui gardent cette porte ?
— Le sergent Prentice m’est acquis. Pour vingt nobles, il fermera les yeux trois minutes, le temps que votre éclaireur passe.
— Ce n’est pas un éclaireur. C’est une troupe. Douze hommes d’armes et vingt archers à cheval. Ils frapperont le parc à charroi avant l’aube, pendant que votre armée s’alignera pour la messe.
Thomas retint sa respiration. La messe. C’était donc cela. L’attaque anglaise serait précédée d’un service religieux — une habitude que le roi Henri avait prise à chaque bataille, et que l’ennemi connaissait maintenant.
— Une troupe dans le camp, avec le gros de nos forces encore endormies, reprit Jean. Vous comprenez ce que cela signifie ? Pas seulement des flèches fendues et des hampes fragiles. Des chevaux lâchés dans les tentes, le feu mis aux réserves de poudre. Votre armée n’aura pas le temps de former ses rangs quand le gros de l’armée du Vicomte arrivera avec le jour.
Roger hocha la tête, mais son regard vacilla. Longue hésitation.
— Vous voulez que des Anglais meurent.
— Vous voulez que votre père soit vengé.
Le nom tomba dans le silence comme une pierre dans une mare. Roger tourna le dos à la meule, et Thomas vit la crispation de ses épaules sous la cotte de mailles.
— Il est mort à Harfleur, dit Roger d’une voix sourde. Pas sur un champ de bataille. Égorgé dans son lit par un homme de votre roi, parce qu’il avait refusé de livrer les vivres de sa ville. Le maréchal anglais l’a pendu comme un voleur, sans procès, sans argent pour sa veuve.
Jean ne bougea pas. Son visage resta de pierre.
— Le passé est une ancre, Roger. Mais la vengeance est un gouvernail. Vous avez pris la mer. Il n’y a plus de retour possible.
— Je sais ce que j’ai fait. Je ne demande pas l’absolution.
— Non. Vous demandez l’or. La deuxième moitié. Elle est ici.
Jean fouilla dans sa ceinture, en tira une bourse de cuir épaisse, la jeta sur la meule. Le bruit des pièces fut net, cuivré. Roger ne la ramassa pas.
— D’abord, dit-il, la garantie. Vous m’ouvrez la porte des prisons. J’ai des témoins qui me sont utiles vivants, et je n’irai pas chercher refuge dans votre camp sans assurance que mes frères seront épargnés.
Jean sourit pour la première fois. Un sourire étroit, sans chaleur.
— Vos frères. Vous parlez comme le bâtard d’une noble famille anglaise que vous trahissez pour un sac d’écus.
— Je parle comme un homme qui veut se mettre à l’abri. Greyhill m’a offert de me laver du soupçon. Il m’a fait confiance, parce que je lui ai sauvé la vie à deux reprises. Cette confiance est un bouclier tant qu’il vit.
Thomas se tendit. Greyhill. Il avait le mot qu’il fallait. Il pouvait presque toucher le bord du toit de paille, sentir la distance qui le séparait de Roger — cinq mètres, poutres comprises.
— Donc, dit Jean, vous m’avez fait venir ici pour vous rassurer ?
— Je vous ai fait venir pour vous prévenir. Le gros de la cavalerie du Vicomte doit-elle frapper le parc ou le flanc droit ?
Jean haussa un sourcil.
— Nous avons ajusté le plan. Le terrain est notre arme, pas seulement les hommes. Le matin du brouillard vient sur cette vallée comme la mort. Nous avons déplacé les pieux du terrain que vous teniez — nous savons où le champ se détrempe, où l’herbe cache la boue jusqu’à hauteur de genou. Vos hommes lourds y seront comme des rois en armure, et vos archers seront englués devant nos piques.
— Vous avez préparé cela pendant des semaines.
— Des mois. Depuis le siège de Harfleur, quand mon cheval est mort dans la vase, et que j’ai vu comment le ciel de cette vallée se ferme comme un poing. Le Viscount de Agincourt a fait vœu de vous noyer dans votre propre terrain.
Thomas avait maintenant froid aux mains — non de l’air de la nuit, mais de la compréhension qui se déployait en lui comme une eau noire.
Ce n’était pas une trahison d’un homme seul. C’était une trahison construite depuis des mois, payée en or, arrimée avec des alliés à chaque niveau du camp — un quartermaster, un sergent, désormais une troupe de prisonniers qui passerait par une porte ouverte. Et tout cela se déclenchait le matin même, avant la messe, avant que le roi ne forme ses lignes dans la boue traîtresse.
Roger ramassa la bourse. Il la pesa une seconde dans sa main, puis la glissa sous sa tunique.
— La porte est à la troisième bretèche, côté est, dit-il. Le sergent ouvrira au chant du coq.
— Le coq sera entendu à une heure, dit Jean. Les pièges du terrain sont posés. Il reste une dernière chose : les archers du centre doivent être servis en premier — leurs carquois ont été préparés avec les hampes fêlées. Une tension franche, et la flèche se fend. Deux ou trois tirs par homme, et vos lignes seront percées avant même que vos chevaliers aient fini leur prière.
Thomas était à genoux, le menton posé sur la poutre. Il savait qu’il aurait dû agir, descendre, arracher Roger de là, le traîner devant la cour du roi. Mais il n’avait plus son arc — il l’avait abandonné en descendon dans le fossé.
Il avait ses mains. Et un couteau de boucher dans sa ceinture.
Jean se tourna vers la porte. La lanterne jeta une ombre démesurée sur la mure.
— Préparez vos hommes, Roger. Le coq chantera tôt, cette nuit.
Il sortit. La porte se referma. Roger resta seul une longue minute, la main sur la bourse, le regard perdu vers la corde qui pendait dans l’angle — celle qui actionnait la meule.
Thomas se détendit lentement. Il recula le long de la poutre, atteignit la trappe, la souleva toujours sans bruit. Il avait désormais deux témoignages à faire entendre, mais aucun témoin dans ses mains. Roger était dans le moulin.
Mais quelque chose clochait.
La porte s’ouvrit à nouveau. Jean reparut, le visage barré d’un sourire que Thomas ne put lire de là où il était — et derrière lui, une troisième silhouette. Haute. Personne n’était entré par cette porte. Personne.
La silhouette leva la tête — et le regard de l’homme rencontra les yeux de Thomas dans l’obscurité du grenier.
Un bras se leva. Le doigt pointa.
— Là-haut. Il nous écoute.
Le visage de l’homme sortit de l’ombre : une cicatrice blanche lui labourait la joue gauche, depuis la pommette jusqu’à la mâchoire.
Le quartier-maître.
Thomas retomba vers la trappe, le sang cognant dans ses oreilles. Le grondement des pas résonna au bas de l’échelle.
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