Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 14: After the Clash
La paille brûlait encore derrière lui, l'air épais de fumée et de cris quand Thomas traversa le camp en boitant. Il ne regarda pas en arrière. Le moulin s'embrasait, une torche plantée dans la nuit, et les hommes qui y couraient étaient déjà trop loin derrière pour distinguer son visage.
Il longea les tentes des valets d'armes, courbé sous la corde à linge d'un maréchal-ferrant, et s'enfonça vers les porcheries. L'odeur l'accueillit avant même qu'il ne pousse la porte basse—celle qui montait derrière lui depuis des semaines, les excréments et le fumier, la sueur des bêtes. Il se glissa à l'intérieur, s'effondra contre la cloison de bois mal rabotée.
La douleur à son flanc gauche le rattrapa, un coup de poignard qui lui coupa le souffle. La lame du quartermaster avait mordu profond. Il tâta ses côtes à travers sa tunique déchirée—chaud et collant.
Une truie grogna dans l'enclos voisin, remuant sa litière. Les porcs du duc, engraissés pour le butin de la campagne, n'avaient pas été emportés à Calais. Il s'adossa au mur, tira son coutelas de sa botte, coupa un pan de sa tunique et le plaqua contre la plaie. Le sang suinta entre ses doigts. Il serra. Encore un jour—il ne demandait qu'un jour.
Le silence s'étira, seulement troublé par les renâclements des bêtes et, au loin, le crépitement du moulin qui brûlait.
*Mercer.* Le nom lui tournait dans la tête comme une lame rouillée. Le capitaine de la garde du duc. L'homme qui l'avait fait prisonnier au moulin, qui avait ordonné qu'on le traîne devant le conseil comme traître—ce même homme portait le signe des conspirateurs sur son gant. Il l'avait vu : un petit nœud de cuir tressé, noir, cousu dans le poignet. Le même que celui qu'il avait trouvé sur la tunique de Will.
Thomas ferma les yeux. L'image de Rose, sa femme, lui traversa l'esprit—elle ne savait pas encore qu'il ne reviendrait peut-être pas. C'est pour elle qu'il avait tiré la corde de l'arc toute sa vie.
Non. Pas encore. Pas ici, dans une porcherie, avec un trou au côté.
Il rouvrit les yeux, examina sa blessure. Surface. La chair était ouverte mais la lame n'avait pas atteint le ventre. Il resserra son bandage de fortune, se releva. Ses doigts tremblaient un peu, mais il les força à s'arrêter.
Greyhill. Il fallait qu'il le voie avant que Mercer ne décide de faire disparaître l'écuyer—qu'il l'accuse comme complice de son propre serviteur. Greyhill était un chevalier du Yorkshire, un vieux soldat qui avait perdu deux fils à Harfleur. Thomas ne le connaissait pas beaucoup, mais il savait une chose : le chevalier ne pardonnait pas la trahison, et il était le seul homme du commandement assez attaché aux archers pour les écouter.
La bannière du chevalier pendait mollement au bâton planté à l'entrée de sa tente—un loup gris sur champ d'argent, la patte soulevée comme pour bondir. La lumière d'une chandelle filtrait encore à travers la toile.
Thomas ignora la sentinelle qui somnolait à vingt pas plus loin, adossée à un tonneau, et souleva le rabat.
Greyhill leva les yeux, un gobelet d'hydromel dans une main, une lettre dans l'autre. Il avait la barbe poivre et sel usée par les années de campagne, le visage taillé à la hache, les yeux gris comme le fil de son épée. Il ne tressaillit pas en voyant Thomas entrer en boitant, couvert de sang et de fumée. Il se contenta de regarder le flanc bandé, puis reposa le gobelet.
— On m'a dit que tu étais mort, dit-il. Au moulin. Qu'un archer anglais avait poignardé un de nos hommes et s'était fait tuer en fuyant.
— C'est ce qu'on dit, répondit Thomas.
— Et c'est faux ?
— C'est faux.
Un silence. Greyhill le dévisagea un long moment, sans le déranger. Puis il se leva et s'approcha de lui, ses bottes craquant sur les roseaux du sol.
— Tu saignes sur mes joncs. Assieds-toi.
Thomas hésita, puis obéit. Il s'assit sur un petit banc d'écurie, le dos droit, la mâchoire serrée pour contenir la douleur. Greyhill ne s'assit pas. Il se planta devant lui, bras croisés.
— Parle.
Thomas déglutit. Il n'y avait pas de temps pour les honneurs ni pour les détours. Il parla. Tout. Will retrouvé au ruisseau, la dague française, le quartermaster scarifié aux montants de bois. La cache d'arcs sabotés. Roger au moulin, sa voix tremblante de haine pour son père exécuté à Harfleur. Le visage de Jean le prisonnier—maintenant réanimé sous un autre nom casqué. Et puis Mercer. Le gant. Le signe.
Greyhill ne l'interrompit pas. Quand Thomas se tut, le chevalier resta figé un moment, puis il alla vers une malle de cuir, en sortit une flasque de vin et en versa deux gobelets sans demander.
— Bois. Tu es pâle comme un mort.
Thomas prit le gobelet. Le vin était âpre et fort, ça lui brûla la gorge et fit passer une chaleur dans sa poitrine.
— Mercer, dit enfin Greyhill. Je le connais depuis les Flandres. Homme du duc, sans peur, sans doute, mais sans foi ni scrupules.
— Et le duc ? demanda Thomas. Vous avez dit que le duc de York...
— J'ai dit ce que je sais, coupa Greyhill. Le duc de York tient ta compagnie en suspicion depuis Saint-Ouen. Une histoire de rune de bois volée dans son fourgon—un grief stupide, mais il l'a pris comme une insulte personnelle. Il a ordonné à Mercer de surveiller vos archers, de rapporter le moindre signe de mutinerie.
Il fixa le mur de la tente, éclairé par la bougie vacillante.
— Si Mercer a choisi de trahir, ce n'est peut-être pas pour se venger, mais pour se blanchir. En t'accusant de traîtrise, il livre au duc ce qu'il attend de trouver parmi les archers—un bouc émissaire. Et il fait dévier la surveillance ailleurs.
Thomas tourna le gobelet entre ses mains calleuses.
— Et Greyhill dans tout ça ? On va vous chercher, nous aussi. Roger était votre écuyer.
— Roger est déjà arrêté, dit Greyhill d'une voix sourde. Mercer l'a fait mettre aux fers dans l'heure qui a suivi le moulin. Il ne lui restera pas fidèle. Un traître se tait tant qu'il a quelque chose à gagner, mais quand il comprend que la corde se resserre, il parlera. Il parlera de moi si on lui promet la vie sauve.
Il hésita. Ses mâchoires se serrèrent.
— J'ai servi deux rois. J'ai vu mourir mes fils, brûler mes terres, et je suis resté loyal. Je n'ai pas été écorché jusqu'à l'os pour qu'un écuyer gâté me jette aux porcs comme un manteau usé.
Thomas rangea le gobelet. L'air de la tente pesait, chargé de cire fondue et de fumée, et sous lui, hors de la toile, le camp entier se taisait d'un silence étrange. Les bêtes dormaient, les hommes dormaient, sauf ceux qui ne dormaient pas—ceux qui chargeaient les cordes, aiguisaient les flèches, attendaient le signal du chant du coq.
— Mercer veut être là quand la troupe française entrera, dit Thomas. Il a le contrôle du guet. Il ouvre un portail latéral, il laisse passer les cavaliers, et ensuite il raconte que c'était nous—les archers.
Greyhill hocha lentement la tête.
— C'est ce qu'il fera. Mais si on l'attrape les mains dans la farine, il ne pourra plus parler.
— L'attraper avant le coq... Il nous reste combien de temps ?
Le chevalier jeta un regard vers l'est.
— De la nuit. La chance, si elle existe, c'est que Mercer croit que tu es déjà mort. Il ne se méfiera pas d'un cadavre.
Thomas laissa passer un fou rire nerveux qui ne réussit qu'à raviver la douleur de son côté. Greyhill ne sourit pas.
— Tu sais tirer à l'épée ?
— Assez pour survivre. Je suis un archer, pas un chevalier.
— Tu vas peut-être devoir l'être cette nuit.
Greyhill se tourna vers une seconde malle, en sortit une épée courte—une lame d'un pied et demi, à la garde simple, dépourvue de la fioriture des armes de tournoi. Il la posa sur la table entre eux.
— Prends-la. Elle a vu la bataille de Shrewsbury et elle en connaît un bout.
Thomas prit la lame. Elle était lourde mais bien équilibrée, le cuir du pommeau lisse et tiède sous la paume. Il l'enveloppa d'un pan de son manteau, la glissa dans sa ceinture.
— Maintenant, dit Greyhill, s'approchant de la craie et commençant à tracer sur une planche de bois. Écoute-moi bien. Le camp des gardes se trouve ici, au sud, le long du marécage. Vous autres archers, vous êtes ici, derrière les wagons. Entre les deux, il y a un chemin que seuls connaissent les charretiers—un étroit passage secret creusé il y a des mois par les sapeurs du duc, pour infiltrer les lignes françaises et en revenir sans être vus.
Il traça un zigzag rapide sur la planche.
— Il passe sous les fourrerons, longe le ruisseau des blanchisseurs et rejoint un petit caveau sous l'âtre de la forge. De là, on peut rejoindre la tente de Mercer sans éveiller une seule sentinelle.
Thomas étudia le tracé, le mémorisa.
— Et une fois là-bas ?
— Tu trouves la preuve. Mercer doit posséder des lettres, des ordres, quelque chose qui le relie à l'agent français. Si tu trouves ça, tu le portes directement au duc, et vive qui vivra.
Il posa un doigt épais sur le plan.
— Mets de l'huile sur la lame, archer. Parce que si tu te fais prendre, personne ne te sauvera. Pas même moi.
Le silence retomba. Thomas se leva lentement, les lattes du plancher craquant sous son poids. Il tenait l'épée sous son manteau, une carte serrée dans sa main gauche.
— Une dernière chose, dit Greyhill alors qu'il atteignait le rabat de la tente. La bague.
Thomas se figea.
— La bague de ton écuyer. Celle que Mercer avait en sa possession. Vous n'en avez pas parlé, à part de son existence.
Thomas le regarda.
— Roger l'avait trouvée. Il l'a donnée à Mercer pour l'accuser, ou bien elle est passée de main en main comme un gage de confiance. Vous avez un doute ?
Greyhill laissa échapper un souffle lourd.
— J'avais offert cette bague à Roger après la mort de son père. Elle porte les armes de ma maison. Si un homme la possède, et qu'il la montre à un officier français, elle devient un laissez-passer—une promesse que son porteur est un vrai allié qui connaît les secrets du camp.
Thomas comprit. La pièce tournait, mais ce n'était pas seulement l'épée, le plan, la bataille. La bague était un signal, un langage muet entre traîtres.
— Mercer l'a, dit-il.
— Et il s'en servira cette nuit, j'en mettrais ma main au feu, répondit Greyhill.
Thomas hocha la tête, remercia d'un bref mouvement du menton et sortit sous la voûte étoilée.
L'air de la nuit lui glaça la sueur qui suintait encore de sa course. En boitant, il gagna l'ombre du fourgone à charbon, à l'ouest de la tente de Greyhill, appuya son dos contre la roue et leva les yeux.
Le ciel : noir. Pas encore, la lueur laiteuse de l'aube.
Il écarta le pan de sa chemise pour resserrer son bandage, et c'est alors qu'il sentit le petit objet dur au fond de sa poche, celui qu'il avait examiné dix fois sans oser le jeter. Il le tira avec des doigts encore tièdes du sang.
Le morceau de corde d'arc brisée.
Il le tourna entre ses yeux, et dans la lueur trouble de la lune, il le vit comme il ne l'avait jamais vraiment vu. Le nœud tressé, serré, net—le même tressage fin qu'il avait remarqué sur le gant de Mercer au moulin.
Le cœur de Thomas se serra.
Ce n'était pas un hasard. La corde qui avait cassé entre ses mains la veille, celle qui aurait dû lui voler sa première flèche au matin, était coupée—et le signe laissé à la jointure était identique à celui des hommes qui préparaient la trahison.
Il la remit dans sa poche, resserra l'épée contre sa hanche, et s'enfonça dans la nuit vers la forge des charretiers.
Le chemin greffé de Greyhill serpentait devant lui, secrètement, un fil invisible entre les tentes endormies. Derrière lui, au nord, le moulin fumait encore, sa silhouette incertaine éclairée par quelques braises rougeoyantes. Plus loin encore, au-delà des haies, quelque part dans le noir d'où l'on ne distinguait rien, les Français attendaient l'aube avec leurs lances et leur armure, attendant que les coqs chantent les leurs à la gorge.
Thomas marchait vite malgré la douleur. La preuve dormait dans la poche chaude contre son ventre, et la lumière de la lune éclairait assez pour le guider, pourtant il ne sentait que le froid, le poids de la lame et la promesse morne de l'épée contre le flanc.
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