Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 19: The Hidden Path
La terre était meuble sous les doigts de Thomas, encore humide de la rivière qu’il avait longée à demi courbé, le souffle court. Les traces de pas qu’il suivait — celles du corps traîné, puis des bottes qui avaient peiné, glissé, repris appui — menaient droit vers la palissade, là où les troncs semblaient se toucher sans jamais tout à fait se joindre.
Greyhill le rattrapa, l’épée à moitié dégainée, les yeux plissés vers l’obscurité.
— Tu vois quelque chose ?
— Un passage. Ou une promesse de passage.
Thomas s’accroupit. La terre était retournée sur une largeur de trois pieds, fraîchement creusée, puis recouverte d’un entrelacs de branchages et de mottes séchées. Le genre de travail soigné qu’on fait quand on ne veut pas être vu. Il écarta les branchages d’un geste lent et révéla une ouverture noire, taillée sous la base de la palissade, profonde et silencieuse.
— Ils creusent sous notre cul, murmura Greyhill.
— Creusé, corrigea Thomas. Et déjà utilisé. Regarde.
Il ramassa un objet au bord du trou — un morceau de drap brun, souple. Un bonnet. Le bonnet de Will, celui qu’il portait à l’oreille gauche, un peu trop grand, rapiécé au fil de cuir. Thomas le serra dans son poing une seconde, puis le glissa dans sa ceinture.
— Ils l’ont pris par là.
— Une trentaine d’hommes pourraient passer en une nuit.
— Une trentaine ? Une nuit ? Et nous on en a une. Une seule. Celle-ci.
Greyhill posa une main sur l’épaule de Thomas.
— On ne peut pas les suivre tous les deux. L’un de nous doit retourner prévenir le camp.
— Retourner prévenir qui ? Mercer est mort ou sur le point de l’être. Le conseil me prend pour un fou. Et le capitaine… le capitaine a encore des amis suffisamment haut placés pour faire traîner une heure entière avant de bouger le petit doigt. Non. On y va, on le reprend, et on scelle ce trou. Après, on parlera.
Greyhill ne répondit pas. Il dégaina son épée d’un geste sec et s’engagea dans le tunnel en premier. Thomas le suivit de près, l’arc en travers du dos, la main sur la dague.
Le passage était étroit, suffocant, taillé à la hâte. Les parois suintaient d’une humidité qui sentait la vase et la mort. Thomas avançait à genoux, le dos courbé, les coudes frôlant les deux côtés de terre compacte. Au bout de quelques dizaines de pas, une forme étrangement nette attira son regard : une poutre de renfort, plantée verticalement, encore fraîche. Du bois de chêne, travaillé, pas du bois de forêt brut. Un renfort apporté de l’extérieur, pas taillé sur place.
— Ils y tiennent à ce tunnel, souffla-t-il.
— Assez pour évacuer un prisonnier vivant.
Thomas toucha la poutre du bout des doigts. Il avait passé des années à travailler le bois, à choisir l’aubier, à sentir la différence entre un tronc vif et une planche séchée. Celle-ci portait une marque de scie fine, régulière — une lame d’acier de bonne qualité, pas un outil de paysan. Quelque part, loin derrière ces lignes, un charpentier français avait fabriqué ces supports avec soin. Ça voulait dire que le passage n’était pas récent.
Il compta ses respirations. Trente, soixante, puis la terre se fit plus froide, plus meuble. Une odeur de fumée de bois le frappa. Devant lui, Greyhill s’était arrêté, une main levée.
— On y est.
Ils émergèrent entre deux racines épaisses, dans un creux de terrain abrité par un talus de broussailles. Au-delà, la forêt s’ouvrait sur une clairière clairsemée. Thomas se coucha à plat ventre et rampa jusqu’à la lisière.
Une vingtaine de mètres plus loin, un feu de camp brûlait bas — pas pour la lumière, mais pour la chaleur et le peu de visibilité qu’il offrait. Trois hommes en armure légère de reconnaissance se tenaient autour, l’un assis sur une souche, deux autres debout, tête baissée, parlant à voix basse. Leurs chevaux étaient entravés plus loin, à l’ombre.
Et entre eux, un arbre. Un jeune hêtre, droit et lisse. Et à son pied, une silhouette assise, les mains liées dans le dos, la tête tombante.
Will.
Thomas sentit son cœur frapper contre ses côtes. Le garçon était vivant. Sa chemise était déchirée sur l’épaule, une tache sombre — du sang séché ou encore frais — maculait son flanc gauche. Mais il bougeait. Une secousse légère, régulière. Un frisson. Il avait froid, il était seul contre quatre hommes, mais il était vivant.
Greyhill avait rejoint Thomas, le souffle court, la mâchoire serrée.
— Trois visibles. Peut-être un quatrième en sentinelle quelque part.
— Les chevaux, non.
— Non, les hommes. Un dans les arbres, peut-être.
Thomas étudia le périmètre. Un camp de repos, pas un poste avancé. Des hommes fatigués, qui ne s’attendaient pas à être suivis. Leurs boucliers étaient arrimés sur les chevaux, leurs arcs — si tant est que des Français de reconnaissance en portent — appuyés contre une selle. Le feu projetait une lumière vacillante qui rendait la visibilité traîtresse au-delà de dix pas.
— On est deux, dit Thomas. Ils sont trois, peut-être quatre.
— Et Will est de l’autre côté.
— Je le sais.
Thomas tira une flèche de son carquois, la fit tourner entre ses doigts. Sa pointe était intacte, son empennage propre. Celle-là, ses mains l’avaient faite. Elle ne le trahirait pas.
— Tu sais tirer aux lanternes ? demanda-t-il.
— Je sais tirer aux hommes, répondit Greyhill avec un sourire maigre.
— Alors écoute-moi. Quand je te le dis, tu prends celui de gauche. Le plus proche du feu. Moi, je prends le droit. Si le quatrième se montre, il sera à découvert entre les arbres, et tu le prends au jugé.
— Et si je le rate ?
— Alors on aura au moins appris à Will à courir vite.
Un bruit de branche cassée. Les hommes s’étaient tus. Le plus proche du feu — un sergent, à en juger par la coupe de sa cotte — se tourna vers l’arbre. Il dit quelque chose en français de façon brève, un ordre. Will ne releva pas la tête.
Le sergent fit deux pas vers lui, s’accroupit, colla son visage près du sien. Il parlait bas maintenant. Une question, sans doute. Will ne répondait pas.
Thomas arma son arc en silence. Mais il ne leva pas. Pourquoi le sergent s’intéressait-il autant à un prisonnier anglais ? Pourquoi ne pas l’avoir exécuté ou abandonné ? Quelque chose était en jeu. Will n’était qu’un homme de troupe, un archer sans grade. Personne ne paie une rançon pour un Will.
Le sergent se releva et retourna vers le feu. Il dit quelque chose en français, trop vite pour que Thomas comprenne tout, mais trois mois de campagne avaient fait leur œuvre : il saisit le nom de Roger, et celui de Jean. Le mot « éclaireur » — ou était-ce « échelle » ? — suivi d’une phrase qu’il ne put déchiffrer, mais qui fit sourire les deux autres.
Thomas regarda Greyhill, les yeux plissés.
— Tu as compris quelque chose ?
— Le nom du jean, dit Greyhill lentement. Ils attendent un homme. Un Anglais qui doit venir les rejoindre.
— Roger ?
— Non. Pire. Ils l’appellent « le gardien du pont ». Et ils disent que l’ouverture se fera au troisième coup de cor.
Un froid qui n’avait rien à voir avec la nuit s’enroula autour de la nuque de Thomas. Un gardien de pont. Un signal sonore. Une complicité à l’intérieur du camp. Le tunnel dans le bois, les brochures, l’échelle au rempart. C’était la suite de la même toile — et le fil venait de se tendre jusqu’à eux.
Il n’avait plus le temps de choisir. Il avait un enfant à arracher aux trois gardes, un tunnel à boucher, et un cor de chasse à faire taire avant l’aube. Il se souvint de quelque chose que Mercer lui avait dit la première semaine, un conseil acide et presque amical, avant que la trahison ne se lève.
« Dans une guerre, Barrow, on ne défend jamais sa peau. On défend une position. Et quand tu la perds, tu n’as plus qu’à mourir proprement. »
La colère lui arriva par le ventre, nette et brûlante. Il tendit la corde, ferma un œil.
— Greyhill. Le prochain que je vois bouger vers le poignet droit, tu le couches. Je vise le sergent.
— Et si le quatrième se montre ?
Thomas sourit, d’un rictus froid.
— Alors il nous l’apprendra. Il tirera le premier. Mais nous, on tirera juste.
Son regard accrocha celui de Greyhill. Ils n’avaient plus besoin de se parler pour savoir ce qui venait.
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