Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 22: The Dawn Approaches
L’aube n’était plus qu’une rumeur grise à l’est, une pâleur qui n’osait pas encore s’affirmer. Thomas courait le long de la file des chariots, son arc dans une main, sa hache dans l’autre. Derrière lui, les feux de camp du roi n’étaient plus que des braises fatiguées. Dans moins d’une heure, l’horizon crierait la lumière, et avec elle, le cor.
Il trouva Hollis près du dernier chariot, un gros homme au visage rougeaud qui s’affairait à graisser les moyeux d’une roue. En voyant Thomas approcher, il se figea, la main sur une cheville de fer.
« Maître archer, dit-il d’une voix trop posée. Vous êtes bien matinal.
— Où sont les flèches du dépôt de réserve ?
— Les flèches ? Elles sont chargées sur les chariots du centre, comme convenu.
— Pas celles du centre. Les autres. Celles qui ne doivent pas arriver à la colline. »
Hollis cligna des yeux, puis son visage se ferma. Trop tard. Thomas l’avait vu : un bref regard vers le troisième chariot, celui dont la bâche était plus sombre, plus lourde.
« Tu travailles pour les Français, dit Thomas sans hausser la voix.
— Vous êtes fou. Je suis maître d’attelage depuis dix ans.
— Alors tu ne verras pas d’inconvénient à me montrer ce que tu as sous cette bâche. »
Hollis fit un pas en avant, comme pour s’interposer, mais Thomas n’eut qu’à lever sa hache d’un pouce pour le clouer sur place. Le gros homme transpirait dans l’air froid.
« Je ne demande pas deux fois. »
Hollis regarda autour de lui. Il n’y avait personne. Les mulquiniers dormaient encore, roulés dans leurs couvertures à l’abri des chariots. Il pouvait crier, appeler à l’aide, mais quoi dire ? Que l’archer du roi fouillait les chargements ?
Thomas fit un pas de plus. La pointe de sa hache caressa la gorge du conducteur.
« Je sais pour Jean. Je sais pour le cor. Je sais pour le tunnel sous la palissade. Tu vas me dire où est le reste du dépôt, ou tu ne verras pas la pointe du jour.
— Il n’y a plus de dépôt, souffla Hollis. Tout est parti. On a déchargé dans la nuit, vers la gauche, comme prévu.
— Alors pourquoi tu regardais ce chariot avec la peur au ventre ? »
Une lueur de panique traversa les yeux du conducteur. Thomas abaissa sa hache et, d’un geste sec, trancha la corde qui tenait la bâche. Elle tomba en découvrant une pile d’arcs sans corde, des dizaines de carquois dont les sangles étaient neuves, et une montagne de flèches aux hampes luisantes.
Thomas en saisit une. Il la retourna. Pas d’encoche. Il en prit une autre. La corde était grasse, semblait bonne, mais en la tirant entre ses doigts, elle s’effilocha comme du chanvre pourri.
Il jeta la flèche dans la boue.
« Tout ? demanda-t-il, la voix sourde.
— Tout ce qui devait partir pour le dépôt principal. Les sept chariots de réserve. On a remplacé les faisceaux valides par les sabordés. Il reste peut-être une cinquantaine de flèches correctes dans le lot de tête, mais ils doivent être déjà à la colline de Maisoncelle. »
Thomas ferma les yeux. Une cinquantaine de flèches. Sur les huit mille qu’il avait inspectées trois jours plus tôt. Le comte de Salisbury lui avait promis la réserve complète des archers du Yorkshire et du Lancashire. Si tout était pourri, il ne restait plus rien à l’aube, moins de trois mille arcs, et pas une seule volée à offrir.
Il rouvrit les yeux.
« Et le dépôt de la réserve ? Celui où on entrepose les fournitures hors service ?
— Quel dépôt ? »
Thomas sentit le mensonge avant de l’entendre. Le conducteur avait tressailli, un muscle de sa mâchoire avait sauté.
« Celui de la pointe nord. Près du lavoir. », dit Thomas en prenant un risque.
Le visage de Hollis se vida d’une couleur. Thomas n’avait pas besoin de confirmation supplémentaire.
« Conduis-moi là-bas.
— Je ne suis pas… je ne sais pas.
— Tu sais. Tu vas me montrer, ou je te laisse pendu à la roue de ton propre chariot. »
Hollis baissa les yeux. Il n’y avait pas de lavoir, pas de pointe nord, mais quelque chose dans sa tête lui avait vendu la mèche : il savait où étaient les authentiques flèches. Il transpirait, puis, d’une voix brisée :
« Suivez-moi. Par ici. »
Ils longèrent la ligne des chariots jusqu’à un espace vide, entre deux tentes d’officiers. Hollis s’agenouilla et écarta un tapis de paille. Sous la terre battue, une planche, à peine visible, encastrée à fleur de sol. Thomas l’aida à la soulever. Un souffle d’air froid monta de la fosse. Des faisceaux serrés, protégés par de la toile goudronnée, s’alignaient dans l’ombre.
Thomas en saisit un. Il défit la toile, sortit une flèche. Hampes droites, empennes en oie bien fixées, encoche carrée et propre. Il tira la corde pour tester le poid. Parfaite.
« Combien ? demanda-t-il.
— Cent vingt faisceaux. Environ six mille flèches. C’est ce qu’on nous avait laissés pour faire passer le contrôle. Ils n’ont pas pris le temps de vider le faux plancher. »
Six mille. Une seule vraie volée. Avec les arcs qu’ils avaient, cela pouvait être une volée d’enfer, une seule, mais décisive s’ils la plaçaient bien.
Thomas se releva. Il regarda Hollis, qui restait à genoux, le visage terreux.
« Tu vas rester ici, dit Thomas. Tu vas charger ce faux plancher sur le chariot de tête, et tu vas me le faire livrer à la colline de Maisoncelle avant que le jour ne le soit entièrement. Si une seule de ces flèches manque, je ne te tue pas. Je te ramène à Jean, et je le laisse t’expliquer ce qu’il fait des traîtres qu’il n’a pas le temps de nourrir. »
Hollis déglutit et hocha la tête. Thomas ne lui faisait pas confiance pour un denier, mais il verrait à ce que l’homme soit surveillé.
Alors qu’il se retournait, un bruit le fit pivoter. Quelque part au nord-est, proche de la palissade, un cheval hennit, puis le silence retomba. Thomas regarda dans cette direction. L’aube avait fait un pas de plus. Des ombres commençaient à se dessiner au pied des arbres.
Le tunnel. Il fallait le sceller avant que le cor ne le fasse sortir de terre.
Thomas serra le faisceau de flèches sous son bras et se mit à courir vers le camp. Derrière lui, Hollis se releva lentement, son regard passé dans la lumière incertaine. Il y avait dans ce regard quelque chose que Thomas ne vit pas : une certitude. Le gros homme n’avait pas l’intention d’obéir.
Mais Thomas avait déjà plaqué cette pensée au fond de son esprit, concentré sur la course, sur le temps, sur la promesse qu’il avait faite au roi, à Will, à tous les arcs baissés qui marchaient encore vers l’aube.
En arrivant aux tentes des archers, il ne trouva qu’un feu mourant et deux silhouettes endormies. Will était appuyé contre un tronc, ses bandages rougis à l’épaule, les yeux ouverts dans le noir.
« Alors ? demanda-t-il.
— On a six mille flèches. Il y avait un faux plancher dans le camp de l’intendant.
— Et le reste ?
— Pourri. Coupées, limées, cordes brisées. Si on veut plus d’une volée, il faut récupérer les flèches des morts sur le champ avant le combat. »
Will sourit faiblement. « Une volée, c’est mieux que rien.
— Ça dépend de ce qu’il y a devant. »
Will se releva lentement. « Et le tunnel ?
— On va le boucher. Il nous reste moins d’une heure, et les Français dehors commencent à bouger. Je n’ai pas besoin de te le dire, mais tu ne peux pas tirer.
— Non », dit Will en regardant son épaule. Puis il leva les yeux. « Mais je peux aller chercher Greyhill. Et prévenir le roi.
— Alors va. Va vite. Raconte-lui ce qu’on a trouvé. Dis-lui que les Anglais ont une volée, pas plus. Et que je tiens la promesse qu’on a faite : je serai sur la palissade avant le jour. »
Will hocha la tête et s’éloigna d’un pas incertain mais déterminé. Thomas le regarda disparaître dans les tentes, puis il se tourna vers les silhouettes endormies. Il allait les réveiller et les armer, archer par archer, homme par homme.
Il fallait se dépêcher. Les ombres au bord de la forêt s’étaient animées.
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