Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 25: After the Turn
La fumée commençait tout juste à se dissiper, accrochée aux brins d'herbe givrés comme un linceul. Thomas Barrow marchait entre les tentes endormies, son arc détendu à la main, les doigts encore crispés par la tension du combat. Autour de lui, le camp anglais retenait son souffle. Les hommes dormaient par à-coups, roulés dans leurs manteaux, les mains sur leurs armes. Quelque part dans le brouillard, un cheval hennit, et Thomas sursauta malgré lui.
Il atteignit sa tente sans savoir comment. Ses jambes le portaient à peine. La confrontation avec le roi lui avait laissé un goût de cendre dans la bouche, et le souvenir de la flèche qui avait glissé de sa corde — *sa* flèche, sabotée, mortelle uniquement pour lui — lui tordait encore l'estomac.
Il écarta le pan de toile et s'arrêta net.
Sur son coffre de selle, là où il avait laissé son carquois vide, reposait un fagot d'arcs et un paquet de flèches, enveloppés dans une toile cirée. Thomas s'approcha. Ses doigts trouvèrent la lanière de cuir qui fermait le paquet. Il la fit glisser, déplia la toile.
Les hampes étaient droites, polies, d'une teinte claire de frêne fraîchement travaillé. Le plumage — des plumes d'oie grise, fendues avec soin — était fixé avec une colle qui sentait encore la corne brûlée. Il en prit une entre ses doigts, la souleva à hauteur d'œil, vérifia l'encoche.
Médullaire. Profonde, nette, parfaitement alignée avec la couture de la plume. Une vraie flèche de guerre.
Il y en avait bien cent dans le paquet. Peut-être plus.
— Greyhill, murmura-t-il.
Un billet plié reposait au fond de la toile, à l'encre délavée par l'humidité. Thomas le déplia. L'écriture était serrée, nerveuse, celle d'un homme qui écrit à cheval ou entre deux ordres.
*Barrow. Pris dans les réserves françaises près du pont. Fers neufs, hampes solides. Que chaque trait porte pour ceux qui ne tireront plus. — G.*
Thomas relut le billet deux fois. Puis il s'accroupit, posa son arc contre le coffre, et entreprit de vérifier chaque flèche une par une. Le rituel l'ancrait. La hampe, la pointe, l'encoche, le plumage. Il travailla en silence, la toile cirée étalée sur ses genoux, les flèches rangées en rangées méthodiques à mesure qu'il les inspectait.
Des pas dans la boue. Thomas leva les yeux, la main déjà sur son couteau, mais ce n'était qu'un page du roi, un garçon d'une quinzaine d'années qui s'arrêta à l'entrée de la tente, les joues rouges d'avoir couru.
— Archer Barrow ? Le roi vous demande. Enfin, il demande votre présence à son pavillon.
Thomas finit de ranger la flèche qu'il tenait avant de répondre :
— Dis au roi que j'y serai.
Le garçon hésita, puis tourna les talons et disparut dans la brume.
Thomas resta un moment immobile, les flèches rangées devant lui comme des soldats au repos. Cent flèches. C'était peu. C'était tout ce qui les séparait de la défaite.
Il se leva, passa son baudrier, et sortit.
Le pavillon du roi trônait au centre du camp, sa bannière dégoulinant de rosée dans l'air sans vent. Deux gardes en armes montaient la garde, leurs hallebardes plantées dans la boue durcie. Thomas s'annonça et fut introduit.
L'intérieur sentait la cire et le vieux parchemin. Henry était assis devant une table pliante, une carte déroulée devant lui, les traits tirés. Il leva les yeux quand Thomas entra.
— Barrow. Vos flèches ?
— Reçues, sire. Merci.
— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier. Le capitaine Greyhill a vidé les écuries françaises pour vous approvisionner.
— Je le sais. Le billet l'accompagnait.
Henry hocha la tête. Il semblait plus jeune que son âge, ou plus vieux, selon la lumière. Dans la pénombre du pavillon, il paraissait épuisé, mais ses yeux restaient vifs.
— Nous avons confirmé la nouvelle que l'exempt Shipley nous a donnée. Le Viscount d'Agincourt, ou l'homme qui se fait appeler ainsi, a été vu à la lisière du bois, il y a moins d'une heure. Il a traversé nos lignes à cheval, accompagné de deux cavaliers. Ils se sont enfoncés dans la brume en direction du sud-est.
Thomas garda le silence.
— Il a laissé un message, continua Henry. Pour vous, personnellement.
Le roi glissa un morceau de parchemin froissé sur la table. Thomas le prit. Le sceau était brisé — celui de la maison d'Agincourt, un épervier sur champ de gueules. Il déplia le billet.
L'écriture était nette, presque calligraphiée :
*Barrow. Tu as gâché un bon piège. Mais un piège n'est qu'une flèche bien placée — on peut en tirer une autre. Je te trouverai avant que le soleil ne se lève sur la bataille, et je te couperai les doigts un par un — ceux du cœur d'abord. Vis bien, archer. Ta mort sera belle à voir. Tu ne sauras jamais d'où elle viendra. — L.C.*
Thomas lut le billet deux fois. Puis, lentement, il le replia et le glissa dans sa veste.
— La colère d'un homme blessé, dit-il.
— Je ne le crois pas. Le Viscount est un stratège. Cet homme n'agit pas par passion.
— Il agit par orgueil, sire. C'est plus dangereux, et plus prévisible.
Henry le regarda longuement. Thomas soutint ce regard sans ciller.
— Vous lui avez échappé deux fois, dit le roi. Trois, si l'on compte son stratagème des flèches.
— Trois fois de plus qu'il ne méritait de me prendre, répondit Thomas. Et je suis encore debout, sire. Lui aussi, pour l'instant.
— Et votre doigt assure toujours votre corde ?
Thomas sortit son arc de son épaule, le tendit à Henry. Le roi le prit, le fit tourner entre ses mains, examina le bois, la soie entortillée aux poupées, la corde neuve que Thomas avait remplacée dans la nuit.
— Greyhill m'a dit que vous aviez tiré avec une corde de secours, dit Henry.
— Les sabotés n'avaient pas d'autre problème que leur encoche morte, sire. Un homme peut encore se battre avec une flèche au plumage abîmé, ou une pointe faussée. Une flèche sans oreille ne peut rien faire. Pas de tenue sur la corde, pas de vol.
— Et pourtant vous avez tiré. Greyhill m'a dit — à la charrette, il a dit que vous avez tiré une de vos réserves et qu'elle a glissé.
Thomas baissa les yeux sur la table. La carte y était déployée, les lignes de la route claires. Il y avait un espace vide entre l'endroit où il se tenait et la route. L'endroit où il se tenait n'était pas une ligne qu'il pouvait tracer.
— J'ai failli mourir, sire. C'est lui qui l'a fait, pas mes dieux.
— Vos dieux, dit doucement Henry. Vous y croyez donc, archer ?
— Je crois au bois, sire. Au plumage. À la pointe. Et je crois que si une encoche est fendue, elle ne sert à rien. C'est cela, mes dieux. C'est tout ce qu'il me faut.
Le roi lui rendit l'arc. Ses mains étaient calleuses, mais ses doigts étaient précis — ceux d'un homme qui avait manié la pelle, ou l'épée, mais jamais l'arc. Il avait la noblesse dans le sang, mais la guerre dans le regard.
— Nous marchons à l'aube, dit Henry. Vous serez en première ligne avec vos archers.
— J'y serai, dit Thomas.
— Vous aurez cent flèches. Une volée de plus peut être ce qui décide tout, à la portée de la butte où nous les avons posées.
— Une volée bien placée, sire.
Henry eut un petit sourire sombre.
— C'est ce que je vous demande, Barrow. Une volée bien placée. Rien de plus.
Thomas inclina la tête et sortit du pavillon.
Dehors, la brume commençait à se lever par endroits, révélant des ébauches de ciel pâle au-dessus des collines. Des étoiles froides trouaient encore la nuit. Il n'y avait pas de vent. Pas une brise pour porter un son ou disperser une volée. Une matinée de tir calme. Les meilleurs jours pour un archer sont les jours où l'air ne bouge pas, mais ce sont aussi les jours où les flèches adverses trouvent leur cible sans dérive.
Il regagna sa tente. Will était là, accroupi devant le coffre, les flèches de Greyhill dans les mains.
— Thomas. J'ai entendu. Le roi t'a fait venir ?
— Oui. Il confirme que le Viscount est passé dans le brouillard.
— Et il t'a menacé ?
— Il m'a menacé. Il a dit qu'il me tuerait avant la bataille. Personne ne sait d'où il frappera.
Will secoua la tête. Ses épaules étaient plus larges qu'elles ne l'avaient été — il s'était rempli, ces dernières semaines, à force de porter le bois, de marteler les fers, de tirer jusqu'à la tombée de la nuit. Thomas le regarda une seconde. Le garçon n'était plus un garçon.
— C'est pour moi, toutes ces flèches, dit Thomas en s'approchant.
— Je sais. Je les ai vues. Greyhill a fait fort.
Thomas s'accroupit à côté de lui, prit une flèche, la tendit à Will.
— Pose ton pouce. Ici, sur la couture. Non — ici, à la jonction de la plume et de la hampe. Tu sentiras petite marque que le vinaigre a laissée.
— Je ne tire pas assez bien pour te protéger, dit Will.
— Tu n'as pas besoin de me protéger. Tu as besoin de couvrir ma gauche.
Will leva les yeux, une lueur de surprise — presque de fierté — dans le regard.
— Ma gauche ?
— Quand la ligne se resserre, le vent porte à gauche. Tu connais le vent. Tu sais d'où il vient.
Will prit la flèche, la retourna entre ses doigts. Ses mains étaient abîmées, mais elles étaient sûres — plus sûres que celles d'un homme ayant leur âge.
Thomas se leva, défit la lanière de son carquois, et le remplit en silence, flèche après flèche, encoche tournée vers le ciel. Quand il eut fini, il le referma, le posa sur le sol à côté de son arc, et se tint là un long moment, le souffle régulier, les yeux fixés sur l'horizon pâle qui commençait à prendre forme au-dessus du champ de bataille.
Il sentait le poids du carquois sur sa hanche. Cent flèches. C'était tout.
Mais c'était lui qui les porterait.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.