Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 27: The Lull
La fumée se dissipait lentement, emportant avec elle l'odeur du cuir brûlé et de la paille humide. Thomas Barrow s'accroupit près des caisses rescapées, passa la paume sur les fûts encore tièdes. Les pointes étaient intactes, le bois sec, les plumes lisses. Bonnes flèches. Assez pour une volée, pas assez pour une guerre.
Autour de lui, le camp reprenait son souffle. Les hommes éteignaient les dernières braises à coups de bottes, ramassaient les outils abandonnés, comptaient les morts. Le quartier-maître gisait sous un drap sale, les yeux encore ouverts vers le ciel gris. Thomas se releva, s'essuya les mains sur ses chausses et chercha Will des yeux.
Il le trouva adossé à un chariot, son arc à la main, le visage barbouillé de suie. Le gamin — non, plus un gamin, plus depuis des semaines — armait et désarmait sa corde d'un geste mécanique, comme pour se prouver que ses doigts tremblaient encore.
— Tu t'en es bien sorti, dit Thomas en s'approchant.
Will leva la tête. Ses yeux étaient rouges, mais pas de larmes. De la fatigue, du manque de sommeil, de l'odeur du feu.
— J'ai manqué mon premier tir, avoua-t-il. Le cheval bougeait.
— T'as touché le second.
Le silence. Will hocha la tête, rangea son arc dans sa gaine de cuir.
— On a perdu le quartier-maître, dit-il.
Thomas acquiesça. Il s'accroupit devant le jeune homme, prit l'arc posé sur ses genoux, l'examina. Bois de noyer, corde de chanvre bien tendue, poignée usée par des mains encore neuves. Un bon arc. Will avait appris vite, très vite. Le besoin presse, l'école est cruelle.
— T'as une réserve de flèches ? demanda Thomas.
— Huit, plus celles dans mon carquois.
— Ça suffira pas. Rien ne suffira, en vrai. Mais on fera avec.
Il rendit l'arc, se releva, et partit chercher Greyhill.
Le chevalier était à l'écart, près de la tente royale, un parchemin roulé entre les doigts. Il parlait à voix basse avec un héraut en tunique frappée du léopard. Quand il vit Thomas approcher, il congédia l'homme d'un geste et vint à sa rencontre.
— Barrow, dit Greyhill. Vous êtes vivant.
— Surprise pour moi aussi.
Le chevalier esquissa un sourire sans joie, roula le parchemin, le glissa dans sa ceinture.
— Le roi a envoyé un message au dauphin. Offre de paix : nos troupes rentrent en Angleterre, il garde ses terres et ses hommes.
Thomas cracha par terre. La salive tomba dans la boue, épaisse, brune.
— Et il va refuser.
— Le roi en est certain. Mais il fallait le proposer. Pour l'honneur, dit Greyhill avec une ironie lasse, et pour que nos propres hommes sachent qu'on a tenté la voie douce avant l'abattoir.
— Et pour que les Français se sentent insultés et attaquent plus fort, grommela Thomas.
Greyhill le regarda, un éclat nouveau dans le regard.
— Le roi estime qu'Harfleur a suffisamment démontré sa piété. Maintenant il faut gagner, ou mourir en beauté. C'est son calcul, pas le mien.
— Vous êtes pas d'accord ?
La question tomba franche. Greyhill prit le temps de la réponse, regardant la brume qui roulait sur la plaine, les torches qui s'éteignaient une à une, la ligne des chevaux caparaçonnés qu'on ramenait des pâtures.
— Je suis un soldat, Barrow. Je fais la guerre pour la gagner, pas pour qu'on se souvienne de moi. Le roi veut sa place dans les chroniques. Moi, je veux que mes hommes revoient leurs fermes.
Il y eut un silence entre eux, pas inconfortable, simplement lourd de tout ce qui n'avait pas besoin d'être dit.
— Vos flèches, dit Thomas. Celles que vous avez prises aux Français.
— Sur les bagages de leur train de siège. Bois moindre, mais pointes propres. J'ai perdu trois hommes pour les sortir. Thomas serra les mâchoires.
— Vous me les avez envoyées.
— Vous en aviez besoin.
Thomas baissa les yeux sur ses bottes, maculées de boue, de sang, de cendres. Il avait passé des années à détester les hommes de ce genre — ces chevaliers qui parlaient d'honneur en mangeant du pain blanc, qui commandaient des flèches sans jamais les tailler, qui se croyaient nés pour la guerre parce qu'ils étaient nés pour la terre. Greyhill n'était pas de ceux-là. Greyhill avait payé. Trois hommes. Pour des flèches.
— Je vous dois, dit Thomas.
— Vous ne me devez rien, Barrow. Nous combattons tous le même ennemi.
— Je sais. Mais malgré ça, je vous dois.
Il tourna les talons, laissant Greyhill dans la brume grise, et retourna vers ses archers.
La compagnie s'était regroupée autour d'un feu maigre, reconstruit à la hâte entre deux chariots. Ils étaient là, ses hommes, ses douze survivants du Yorkshire, plus quatre déserteurs qu'on lui avait expédiés après la neige d'octobre et qui étaient devenus presque fiables, presque des soldats. Ils avaient les mains noires, la figure fripée par le froid et la fatigue, mais ils attendaient. Ils attendaient toujours ses ordres.
— Écoutez-moi, dit Thomas en s'accroupissant devant le feu, une branche à la main pour tisonner.
Il laissa le silence prendre, leurs yeux sur lui.
— On a perdu nos granges, les mecs. Le quartier-maître a cramé avec, et les Anglais nous ont fait livrer des mancherons d'aveugle, des hampes fendues, des têtes de pointe montées à l'envers. Les seules vraies flèches qu'on a, c'est celles que j'ai sauvées au prix que vous savez, plus ce que Greyhill nous a envoyé. Ça fait cent, peut-être cent dix par homme. Une volée ou deux. Pas plus.
Il piqua la braise, fit jaillir une étincelle.
— Alors on va se préparer une autre flèche. Plus basse. Plus lente. Les Français nous chargeront avant l'aube, par vagues qu'on voit passer derrière la brume. Ils sont des milliers. Nous, on a des arcs et la boue. C'est tout.
Il se redressa, désigna la réserve de bois qui s'empilait prêt des chariots — des pieux pour soutenir les tentes, des lattes, des fragments de caisses brisées par les flammes.
— Vous voyez ce bois. C'est du frêne, du noyer, du chêne. Assez pour autre chose. Je veux que chaque homme taille une douzaine de pieux — longs comme son avant-bras au coude, épointés aux deux bouts. Solides. Pas pour planter une tente, pour planter un cheval.
Un murmure courut. Certains comprirent. D'autres râlèrent, fatigués, malmenés par une nuit qui n'en finissait plus.
— Encore des pieux ? gémit un jeune homme à la figure maculée de poudre noire.
— Lève-toi.
Le jeune se leva, méfiant.
— Dans une heure, t'as un cheval français sur toi vingt fois plus lourd que ton corps, et une lance de trois mètres qui pointe vers ta gorge, c'est pas une flèche qui te sauvera, pas si t'en as plus. C'est un morceau de bois installé au bon endroit, enfoncé dans la terre avant la charge, planté entre ses jambes quand il passera.
Il se tourna vers les autres.
— Les Anglais ont gagné Crécy sur un champ de bataille en pente et une pluie qui a détendu les cordes ennemies. Nous, on a une plaine, un vent frais et la nuit. On peut faire mieux. On peut faire plus simple. Le but, c'est pas de mourir en héros. Le but, c'est de voir le soleil se lever sur des Français qui reculent.
Il ramassa une latte brisée, la brandit.
— Dans une heure, j'attends des pieds de biche. Des pieux doubles pointus. Vous taillelez, vous aiguisez, vous me montrez chaque pièce avant de la ranger. Pas de repos, pas de sommeil, pas de débat. Cette nuit, on travaille pour la lumière.
Il laissa tomber la latte dans le tas et attendit. L'un après l'autre, les hommes se levèrent, prirent du bois, trouvèrent une pierre à aiguiser ou un couteau. Ils grognaient, mais ils grognaient en travaillant. C'est tout ce qu'il demandait.
Will s'approcha, une longue branche de chêne sous le bras.
— Tu veux que je taille aussi ? demanda-t-il.
— Je veux que tu tailles comme si ta vie en dépendait. Parce que c'est le cas. Et ta vie, elle dépend aussi des autres gars. Alors taille bien, et taille vite.
Will acquiesça, s'installa près du feu, sortit son couteau. Un moment plus tard, le bruit régulier du bois qui se fend scanda la nuit, mêlé au souffle du vent et aux murmures des hommes. Thomas les regarda, un long moment, puis se baissa et rejoignit son propre travail, taillant ses pieux avec la même précision que ses flèches, la même discipline que longtemps, des années auparavant dans l'atelier de son père, il avait appris à donner une forme à un morceau de bois.
La brume demeurait. Le camp se préparait. Rien d'autre n'existait, que cette nuit qui n'en finissait pas, cette aube qui approchait comme un mur de fer, et la paix bizarre qu'on trouve quand on a accepté ce qui vient.
Il tailla le bois, écouta le chant régulier du couteau, et chassa toute pensée qui n'était pas le geste.
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