Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 28: Debts Paid
La pluie s’était enfin tue, mais le ciel restait lourd, suspendu au-dessus du camp comme une pierre tombale mal ajustée. Thomas ajustait la corde d’un arc de rechange quand une ombre vint se poser sur son ouvrage.
Il leva les yeux. Greyhill se tenait là, sanglé dans son harnois gravé aux armes du roi, sa cape trempée collant à ses épaules. Il n’avait pas son heaume. Sous la lumière grise de l’aube naissante, son visage semblait taillé dans le même bois que les pieux que les hommes de Thomas taillaient alentour, à la hâte, jusqu’à la corne des doigts.
— Barrow.
Thomas ne se leva pas. Il savait ce que cette seule syllabe annonçait, avant même que Greyhill n’ait ouvert la bouche plus avant. La corde glissa entre ses doigts, trop lâche, et il la retendit.
— Vous avez trouvé le bâtard, demanda-t-il, sans que ce soit vraiment une question.
— Non. Et ce n’est pas de cela que je viens parler.
Greyhill hésita. Un homme comme lui n’hésitait pas souvent, ou alors il le faisait derrière son heaume, là où personne ne pouvait lire la peur. Mais là, debout au milieu des tentes et des feux mourants, sa main droite crispée sur la garde de son épée, il laissait paraître quelque chose que Thomas ne lui avait jamais vu : un doute.
— Le roi a décidé que vous le garderiez, demain.
Thomas s’immobilisa. La corde se tendit un peu plus, comme un fil prêt à casser.
— Le garder, répéta-t-il lentement.
— Au combat. À ses côtés, sous sa bannière. Il veut votre œil, Barrow, et votre arc. Il pense — nous pensons — que si le Viscount frappe, ce ne sera pas contre vos archers, mais contre la Couronne elle-même. Il connaît vos talents. Il vous veut près de sa personne.
Thomas laissa la corde claquer contre le bois de l’arc. Le son fut sec, presque un coup de feu dans le silence du petit matin. Il tourna la tête vers Greyhill, et son regard était de la même couleur que la boue qu’ils foulaient.
— Et mes hommes, qu’est-ce qu’ils deviennent ?
— Ils ont des capitaines. Des sergents d’armes.
— Vraiment ? dit Thomas. Parce que depuis que nous avons levé le camp de Harfleur, j’ai vu mes capitaines mourir par la dysenterie ou la lance française, et les sergents que vous m’avez envoyés ne savent même pas enfoncer un pieu droit dans le sol. Demain, quand la cavalerie de la fleur de la noblesse française chargera, ce n’est pas un capitaine que mes hommes regarderont. C’est moi.
Il se leva d’un mouvement lent, sans détacher les yeux de Greyhill. L’arc dans sa main gauche était inutile, mais il en avait une conscience aiguë, comme un prolongement de sa propre colère.
— Je vous dois la vie, Greyhill. Trois de mes hommes sont morts pour aller chercher ces flèches que vous m’avez fait passer. Je sais ce que je leur dois, et je sais ce que je vous dois. Mais demain, ma place n’est pas dans les jupons du roi, à tirer par-dessus son épaule.
— Ce n’est pas une question de dette, Barrow. C’est une question de confiance. Le roi refuse de l’admettre, mais il craint ce bâtard. Le Viscount l’a déjà joué une fois. Il ne veut pas lui offrir une seconde occasion.
Thomas lâcha un souffle, court, presque un rire amer.
— Et vous croyez que je n’ai pas peur, moi ? J’ai cent flèches pour toute la compagnie. Cent. C’est à peine de quoi faire chanter une seule volée complète, à vous faire honte devant Dieu. Si je monte avec le roi, je n’aurai pas le droit de tirer avant que sa Majesté soit en danger, et d’ici là, j’aurais abandonné mes archers sans leur meilleur œil face à la cavalerie française. Vous voulez que je paie ma dette en les laissant tous mourir ?
Il y eut un long silence, seulement troublé par le crissement des couteaux des hommes qui taillaient leurs pieux, à quelques pas, sous un auvent de toile.
Greyhill détourna le regard. Il contempla un instant la ligne d’arbres à l’est, là où la brume se levait, là où le cor avait sonné trois fois dans la nuit.
— Alors proposez autre chose, dit-il, la voix plus basse, presque lasse.
Thomas posa son arc contre le mât de tente et s’essuya les mains sur son pourpoint.
— J’ai un homme. William Sharpe. Mon écuyer, devrais-je dire, quoiqu’il ne soit ni l’un ni l’autre. Il a tiré sous le feu hier, il a tenu sa position. Il a failli manquer sa cible, mais il ne l’a pas manquée. Et il est assez jeune, assez rapide, assez loyal pour demeurer au coude du roi sans broncher.
— Un écuyer, pour garder la vie du roi d’Angleterre ?
Thomas haussa les épaules.
— Le roi ne mourra pas du fer de lance qu’on lui portera au visage. Il mourra d’une flèche qu’on tirera dans son dos, au chaud du combat, quand tout le monde regardera l’autre direction. Croyez-moi, Greyhill. Je sais ce qu’il faut pour tuer un homme à distance. Il n’y a pas de meilleur garde pour le roi qu’un archer qui a peur de rater.
Greyhill considéra cela un long moment. Ses doigts jouaient avec le pommeau de son épée, comme s’il cherchait un accord dans la pierre elle-même.
— Will Sharpe sera accepté, finit-il par dire. Je le présenterai à l’ordonnance de la maison royale avant l’aube. Mais le roi m’a demandé votre nom. Pas celui d’un autre.
— Le roi aura mon nom, dit Thomas, sur son ordre, je serai le premier à lui être présenté après la bataille. Mais s’il attend son salut de moi, il devra attendre que mes flèches soient épuisées et mes pieux rouges. C’est ainsi que je le sers. C’est ainsi que je vous paie.
Il y eut un nouveau silence. Puis Greyhill fit un pas en avant, et, avec un geste qui surprit Thomas par son absolue sincérité, il tendit la main.
Thomas regarda la paume de l’autre homme une seconde, puis il prit cette main entre la sienne. Les doigts de Greyhill étaient froids, calleux d’avoir tenu la bride et le bouclier. Ils se serrèrent fermement, comme deux hommes qui savaient tous deux qu’ils ne se reverraient peut-être pas après demain.
— Vous êtes un sale protestataire, Barrow, dit Greyhill, mais vous êtes un homme loyal.
— Loyal à ce qui importe, répondit Thomas. Et demain, ce qui importe, c’est qu’ils aient un roi après le carnage.
Greyhill hocha la tête et tourna les talons. Il marcha quelques mètres, puis se retourna encore.
— Le cor a sonné trois fois cette nuit, dit-il. Les hérauts français ont annoncé la position de leur avant-garde près de Tramecourt. Ils arrivent plus tôt que prévu. Le roi a envoyé ses émissaires avec des conditions de paix. Il s’attend à un refus avant que le soleil ne soit haut.
Thomas hocha la tête.
— Alors nous avons encore le temps de les attendre, avec nos pieux pointus et nos prières courtes.
Le cheval gris capturé hennit derrière la tente. Thomas ne le regarda pas, mais il l’entendit, comme un rappel que les hommes du Viscount n’étaient jamais loin, même sans leur maître visible.
Greyhill s’éloigna enfin, disparaissant entre les tentes, avalé par la dernière ombre de la nuit. Thomas resta là, main ouverte, puis la referma lentement, sentant encore le froid de la poignée de main.
Il baissa les yeux vers l’arc posé contre la toile. Les flèches dans leur carquois étaient plus légères que ses regrets. Mais il les avait choisies, chaque hampe droite, chaque plume ajustée.
Il fit signe à Will, qui sortit de la tente voisine, ses propres mains noircies par le goudron des pieux.
— Tu vas au roi, dit Thomas sans préambule.
Will s’immobilisa.
— Quoi ?
— Ce soir, dans l’heure. On te présentera à l’ordonnance. Tu resteras avec lui demain, quelque part autour de sa bannière, ton arc bandé, tes yeux ouverts. Et si tu vois un homme qu’on ne t’a pas présenté s’approcher de trop près, tu ne réfléchis pas. Tu tires.
Will avala sa salive. Son visage, déjà hâlé par les semaines de marche, pâlit d’un ton.
— Et vous ? demanda-t-il.
— Moi, je tiendrai la droite, avec les archers. Là où la bile est la plus épaisse. Là où le bâtard frappera.
Thomas alla chercher une flèche supplémentaire dans le carquois de réserve, la glissa dans sa ceinture, et se tourna vers la ligne d’arbres d’où les premiers sons de la bataille pourraient monter d’un moment à l’autre.
Il ne retrouva pas le repos.
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