Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 3: The Fletcher's Mark
La pluie s’était arrêtée, mais l’humidité restait collée à la terre comme une mauvaise conscience. Thomas Barrow traversa l’allée boueuse entre les tentes des valets d’armes, son arc en travers du dos, les yeux rivés sur cette silhouette qui venait de disparaître derrière le pavillon de la chapelle. Il pressa le pas, mais quand il atteignit l’angle de la toile, il n’y avait plus rien qu’un vide battu par le vent et l’ombre du clocher de fortune qui se balançait.
Il jura entre ses dents, un mot de Yorkshire qui se perdit dans la nuit.
Derrière lui, une voix âgée s’éleva, râpeuse comme une scie rouillée.
— Barrow ? C’est toi, mon gars ? Si tu cherches des âmes à sauver, la chapelle c’est pas l’endroit. Ici, on répare.
Thomas tourna la tête. Une tente basse, dégueulée de graisse et de cire, s’ouvrait sur un vieil homme assis sur un tronc d’arbre retourné. Tom Watkins, fletcher attitré de la compagnie du comte de Suffolk, avait soixante ans et des mains plus noueuses que des racines de chêne. Une lanterne de corne l’éclairait de biais, jetant une lumière qui creusait encore davantage son visage couturé.
— Watkins, dit Thomas en avançant. Tu es réveillé.
— Je dors plus jamais. L’âge, ça te fait ça. Et puis ces nuits avant la bataille, on entend les hommes rêver de l’Angleterre. Ça fait du bruit, les cauchemars.
Il taillait un manche d’une propreté méticuleuse, le copeau s’enroulant comme une boucle blonde.
Thomas s’accroupit devant lui. Il sortit de sa poche un bout de hampe brisée — l’une des flèches sabotées, celle à la marque de cygne mauve. Il la tint sous la lanterne.
— Regarde ces encoches, Tom. Regarde ces plumes. Dis-moi qui, ici, flette comme ça.
Watkins posa son couteau, prit la hampe entre deux doigts calleux, l’approcha de son œil comme un orfèvre. Sa bouche se pinça.
— Encoche fendue au burin, pas au couteau. Ça, c’est du travail de sabot. Un homme pressé, mais qui sait ce qu’il fait. Il veut que la flèche file droit, puis qu’elle lâche au cordage. Saloperie.
— Et le cygne ?
Watkins tourna la hampe. La plume mauve, teinte, était liée avec un fil de soie sombre — du luxe qu’aucun archer ne s’offrirait.
— C’est pas de la plume de ferme, ça. C’est du plumage de cygne muet, teint aux baies. Ça vient du Nord, peut-être de la région de Hull ou d’York. Mais qui s’amuse à teindre ses flèches en campagne ? Personne qu’on paie pour ça.
Il rendit la hampe à Thomas et se gratta le crâne sous son bonnet de laine.
— Il y a quelque chose… Attends. Reste là.
Le vieil homme se glissa dans sa tente, en ressortit avec un objet enroulé dans un linge graisseux. Il le déposa sur ses genoux et défit le tissu.
C’était une corde d’arc. Cassée, les brins ébouriffés comme une barbe de maïs. Mais Thomas vit tout de suite ce qui n’allait pas : l’œillet en épissure, là où la corde s’attache à l’arc, comptait deux boucles de plus que la normale.
— C’est une corde de Harfleur, dit Watkins. L’homme qui la portait est mort avant la reddition — une flèche dans l’œil, ils l’ont ramené avec le corps des autres, on a récupéré ce qui pouvait servir.
Thomas prit la corde entre ses doigts. Le nœud central était un montage en double, une boucle épaisse qui ne ressemble à rien de ce qu’on enseigne aux archers du roi. Ça ralentirait la flèche. Ça fausserait la trajectoire. Mais surtout, c’était un nœud de marin — une fusion de deux traditions, ni tout à fait anglaise ni tout à fait française.
— Ce nœud-là, murmura Thomas. Je l’ai déjà vu. Sur la potence.
Watkins leva un sourcil.
— La potence de Soissons, dit Thomas. Il y a trois semaines. Un déserteur qu’on a pendu devant les lignes, pour donner l’exemple à ceux qui voudraient tenter la même chose.
— Un nom ?
— Il s’appelait Jack Callow. Un homme des Midlands, mais il avait été valet de navire dans sa jeunesse. On l’avait pris avec une liasse de lettres pour les Bourguignons — des promesses de rançon, des choses comme ça. Je me souviens du nœud parce que c’était le seul truc propre sur lui. Il l’avait fait lui-même, dans ses dernières heures.
Watkins ricana sans joie.
— Les pendus, ils demandent toujours quelque chose. Les uns un prêtre, les autres un repas. Celui-là, il avait demandé une corde d’arc neuve.
Thomas serra la hampe dans sa main.
— Callow n’aurait pas pu faire ça seul. Il était mort avant notre arrivée ici. Mais quelqu’un a pu reprendre ses outils. Ses secrets. Quelqu’un de vivant.
Il se releva d’un mouvement sec, les genoux craquant.
— Tu as vu un étranger près des chariots de flèches, tout à l’heure ?
Watkins plissa les yeux.
— J’ai vu un homme. Hautain, la cape tombant jusqu’aux chevilles. Il marchait pas comme un soldat — comme un propriétaire qui visite son champ. Il portait un anneau, brillant même sous la pluie. Mais il est passé vite, et j’avais le dos contre le feu.
— Un anneau ?
— À l’index. Une bague de chevalier, avec une pierre. Rubis ? Jeune.
Thomas hocha la tête. Le cavalier de Hodge. Même description. Ce n’était pas un hasard.
— Tom, dit-il en baissant la voix, les hommes de Sir Greyhill montent la garde près du parc aux archers. Tu as vu quelqu’un forcer la garde ?
— J’ai vu un homme qui portait les couleurs de Peveril tourner autour des caisses avant le couvre-feu. Mais Peveril, lui, il savait où étaient ses propres flèches. Pourquoi venir fouiner dans les nôtres ?
Thomas resta silencieux un instant. Peveril — le chevalier qui avait insinué, la veille, que Greyhill avait puisé dans sa propre réserve pendant la marche. Mais Peveril avait aussi un mobile : si la première volée échouait, ce serait Greyhill qui porterait le blâme. Deux chevaliers, deux suspicions.
Il glissa la hampe dans sa ceinture.
— Je dois aller voir le registre des ravitaillements du quartier-maître.
— Fletcher ? dit Watkins. Miles Fletcher ?
— C’est lui qui garde les comptes d’arrivée des flèches. Si quelqu’un sait d’où viennent les caisses et qui y a accédé, c’est lui.
Watkins gratta son couteau une dernière fois et rendit son regard à la nuit.
— Méfie-toi de Fletcher. C’est un homme qui compte les flèches mais qui ne pèse jamais leurs plumes.
Thomas acquiesça, posa une main sur l’épaule du vieil homme, puis tourna les talons.
Le parc aux chariots se dessinait à cinquante pas, au-delà de deux rangées de tentes endormies. Thomas marcha d’un pas décidé, l’air froid lui mordant la nuque. Il ne remarqua pas tout de suite l’ombre qui se détacha du flanc d’un chariot désarrimé, loin derrière lui.
Il aperçut d’abord la capuche, puis la bâche qui se relâcha dans la nuit.
Une silhouette — plus grande que la moyenne, les épaules relevées comme pour éviter d’être vue — glissa entre deux tentes et s’évanouit dans le noir du côté des latrines.
Cette fois, il ne la perdrait pas des yeux.
Thomas sortit son couteau, non pas pour attaquer, mais pour se sentir moins seul, et s’élança derrière l’ombre dans l’obscurité étouffante de la campagne française.