Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 4: The Quartermaster's Ledger
La tente du fourrier baignait dans une odeur de cire et de vieux parchemin. Thomas y pénétra par le côté, là où la toile n'était pas encore gorgée de pluie, en glissant sa dague entre deux coutures. Il n’y avait pas de garde. Greyhill avait posté ses hommes autour des chariots à flèches, pas autour des registres. Une erreur, peut-être. Ou une invitation.
L’intérieur était étroit, encombré de coffres et d’écritoires portatifs. Un seul chandelier à trois branches, éteint, pendait d’un poteau central. Thomas alluma sa petite lampe de poche, en voila la flamme sous une toile huilée aussitôt que le reflet d’une armure sur un râtelier le surprit. Non. Juste un heaume vide accroché à un croc.
Le registre était là — relié de cuir brun, usé aux coins. Thomas s'accroupit derrière un coffre, posa la lampe entre ses genoux, et commença à feuilleter. Les entrées étaient écrites d’une main serrée, parfois raturées, toujours datées. Harfleur, septembre. Arrosage des pointes. Caudebec, octobre. Comptes de cordes. Puis une entrée datée du 4 novembre — quatre jours auparavant :
« Réception : vingt-quatre douzaines de flèches à tige d’érable, fers forgés, nocks en corne. Provenance : marchand de Calais. Payé en avance. »
Thomas s’arrêta. Calais. Officiellement, la livraison venait de Rouen, transitée par les garnisons anglaises. Le quartier-maître en personne avait annoncé cette provenance au conseil, devant Suffolk et Greyhill. Il l’avait entendu de ses propres oreilles, deux soirs plus tôt, alors qu’il attendait la distribution de paie.
Il posa un doigt sur la ligne. La page suivait, mais la suite était incomplète. L’endroit où devait figurer le nom du marchand avait été découpé au couteau — un travail soigné, un coup franc, pas une déchirure. Le papier restait lisse, légèrement relevé sur les bords. Thomas tira la page vers la lumière. En dessous, sur la table de bois, une phrase s’était imprimée en creux : c’était écrit trop fort, peut-être sur une pile d’autres documents.
Il sortit un charbon de sa poche — il le gardait pour graisser ses cordes — et le passa à plat sur la page suivante, sur la surface du meuble. Les lettres apparurent, inversées, mais lisibles quand il pencha la tête : « …payé en avance. Quittance. H. Mallory & fils. »
Mallory. Ce nom ne lui disait rien, mais « H. » suffisait. Une seule maison avait pignon sur rue à Calais pour les fournitures de guerre : la maison Harcourt. Une famille flamande aux accointances douteuses — certains disaient françaises. Si le nom du marchand était douteux, on l’avait peut-être gratté pour éviter qu’un clerc curieux le lise.
Thomas recopia le nom sur une bande de parchemin qu’il glissa dans sa botte. Puis il examina la reliure. Les derniers feuillets du registre étaient plus récents. Il remonta à la veille : une entrée récapitulative, contre-signée par Miles Fletcher lui-même.
« Arrows de première ligne : 11 300. Dont nouvelles : 6 douzaines, réception Calais, prêtes. »
Six douzaines. Soixante-douze flèches. C’était le lot destiné aux hommes de la première volée — les archers de l’avant-garde, ceux qui tireraient dès la portée franchie. C’était aussi le lot dont il avait compté neuf douzaines manquantes dans sa troupe. La différence lui serra la gorge.
Il entendit des pas. Deux hommes, marchant vite. Joseph, son nom de baptême. Non. Il se nomma Thomas.
Il éteignit la lampe d’un souffle, la rangea dans sa ceinture, et se glissa sous la table basse en bois massif, protégé par les jambages du coffre. Le rabat de toile se souleva.
Miles Fletcher entra, suivi d’un autre. Thomas distingua des bottes à éperons — pas des éperons d’or, mais de fer, encore humides de boue. Un cavalier.
— Vous êtes sûr de ce que vous dites ? demanda Fletcher. Sa voix était plus aiguë que celle qu’il utilisait sur le terrain, une voix d’homme inquiet.
— Sûr. Ils n’y verront que du feu. Les pointes sont fragiles, une fois tirées, elles se brisent dans l’air ou sur l’armure. Les nocks fendus, souvent. On mettra ça sur le compte de la qualité du bois.
— Et Mallory ?
— Le marchand est mort il y a six semaines, à Rouen. Impossible de le faire parler.
Thomas retint son souffle. Mallory était mort. Cela signifiait que la marchandise n’avait probablement jamais été fabriquée par lui — ou bien qu’on avait falsifié ses registres après son décès. Le saboteur avait les moyens de prendre une identité morte.
— Le prix, reprit Fletcher, plus bas. Vous l’avez eu ?
L’autre homme ne répondit pas directement. Il fit un pas, le bois grinça, et Thomas vit une bourse de cuir passer de main à main, lourde, qui tintait comme du fer. Fletcher la prit, la testa du poids, la rangea contre sa poitrine.
— Ils enverront les archers dans la vallée, dit le cavalier. La première volée doit échouer. Sans elle, la chevalerie française n’aura qu’à traverser nos lignes. C’est un plan simple, c’est pour ça qu’il marchera.
— Et si on découvre les flèches avant ?
— On ne découvrira rien. On a coupé les pages. Le registre est propre. Il ne reste que des chiffres.
Fletcher rit — un petit rire grinçant, comme une roue mal graissée. Puis il s’approcha de la table. Trop près. Thomas ne respirait plus. Il vit la pointe des bottes à moins d’un pied de son visage. Fletcher posa une main sur la pile de registres et souleva le grand livre. Il tourna quelques pages.
— Le compte de la première ligne. Il date de la veille. C’est complet.
— Bon. Alors maintenant, va te coucher. On reparle au matin.
Le cavalier pivota. Fletcher le suivit des yeux. Au dernier moment, dans un mouvement qui parut presque réflexe, Fletcher ôta la bourse de sa poitrine, en sortit quelques pièces, compta, la remit. Puis il soupira et souffla la chandelle déjà morte.
Ils sortirent ensemble. La toile de l’entrée retomba.
Thomas attendit. Il compta jusqu’à soixante, puis jusqu’à cent, l’oreille tendue. Aucun bruit. Il rampa hors de dessous la table, secoua la toile sur son épaule et se releva. Il avait ce qu’il voulait — un nom, un lieu, une bourse qui parlait d’or. Mais il fallait quitter la tente avant qu’un tour de ronde ne le surprenne.
Il se baissa, passa la tête dehors. L’air de novembre lui piqua le visage. La pluie tombait fine, presque invisible. Le camp dormait à l’exception d’une garde qui croisait à quatre-vingts pas vers l’est, dos tourné.
D’un geste vif, Thomas fouilla dans son carquois. Une de ses propres flèches — la dernière avait encore ses plumes de cygne, grises, marquées de son sceau discrètement distinctif. Il la planta debout dans la terre humide, à côté du poteau d’entrée, l’empennage visible comme un petit drapeau. Une plume perdue, un détail. Si quelqu’un venait fouiller la tente, il trouverait une flèche de première ligne abandonnée — pas un intruder, juste un archer négligent qui avait laissé traîner son bien.
Il s’éloigna à reculons, longea la rangée de chariots, puis coupa vers les tentes des archers. Son cœur battait fort, non pas de peur, mais de certitude. Il tenait un brin de la corde. Mallory était mort. Fletcher était payé. Le cavalier aux éperons de fer connaissait le plan de bataille.
Thomas avait maintenant un nom. Il fallait qu’il en fasse un visage.
Il s’arrêta devant la baraque de Greyhill, la toile humide, la porte close. Il leva la main pour frapper, puis se ravisa. Il voulait dormir. Mais il savait qu’il ne dormirait pas.
Au lieu de cela, il retourna à son emplacement, récupéra une poignée de flèches saines, les inspecta une à une à la lumière de la lune qui perçait à travers les nuages. Il fallait préparer la première volée. Il fallait armer les hommes. Il fallait que chaque archer ait un nock intact.
Il venait de terminer la troisième flèche quand un homme s’accroupit à ses côtés. Il leva sa dague avant de reconnaître l’odeur de cuir vieux et de sel de Sir John Greyhill.
— Je vous ai vu entrer, dit Greyhill, à voix basse. Vous avez trouvé quelque chose ?
Thomas hésita. Il pensa à la bourse, à Fletcher, au nom mort de Mallory. Il pensa à la silhouette qu’il avait suivie jusqu’aux latrines — et à celle qui s’était évaporée près de la tente de la chapelle.
— J’ai trouvé une flèche dans le sol, dit-il. Quelqu’un cherche à faire accuser un archer de négligence. Mais je connais mes plumes, et ce n’était pas la mienne.
Il soutint le regard de Greyhill un instant de trop.
— Ce n’était pas la mienne, répéta-t-il. Et demain, avant l’aube, je saurai de qui elle vient.