Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 31: Will's Return
La pluie s’était arrêtée, mais le ciel restait bas et lourd, comme un plafond de plomb posé sur la plaine. Thomas Barrow achevait de planter son dernier pieu dans la terre détrempée quand un hennissement déchira la brume, suivi du martèlement sourd d’un galop.
Il leva la tête, la main déjà refermée sur son arc.
La silhouette qui émergea du brouillard était celle d’un cheval de bât, pas d’un destrier de guerre. Le cavalier penché sur l’encolure tenait les rênes d’une main et pressait l’autre contre son flanc. Une tache sombre s’élargissait entre ses doigts.
« Will ! »
Thomas courut. Il attrapa le mors du cheval, calma la bête d’une pression ferme sur l’encolure, puis hissa le garçon à terre avant qu’il ne bascule. Will Sharpe avait le visage blanc comme un linge, la lèvre fendue, et son pourpoint trempé de sang et de boue collait à sa peau.
« Les flèches, haleta Will. Le cachet… je les ai eues, toutes.
— On s’en fout des flèches, grommela Thomas en déchirant l’étoffe pour examiner la plaie. Une lame t’a ouvert le flanc. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Pas le temps. » Will agrippa le col de Thomas, les yeux fiévreux. « J’étais au bois, au retour. J’ai vu des lueurs, des torches. Beaucoup. Une colonne, qui contournait la crête à l’est, en direction de la gauche du dispositif. »
Thomas sentit son sang se glacer.
« Combien ?
— Deux cents, peut-être plus. Cavaliers et hommes de pied mélangés. Ils ont surpris un avant-poste d’archers, là-bas. J’ai voulu rallier la ligne, mais une patrouille m’a intercepté. » Will grimaça en touchant sa blessure. « J’ai perdu deux hommes des nôtres pour m’échapper. L’un d’eux portait un pennon jaune et noir.
— Le Viscount, souffla Jack Gorton, accouru entre-temps avec une poignée d’archers.
— Ou son jumeau. » Thomas jeta un regard tranchant vers le centre du champ de bataille, où la bannière du Viscount flottait encore, immobile comme un défi. « C’est une diversion. Il sait qu’on l’attend ici. Il nous montre sa force sur la droite, et il envoie ses hommes tourner la ligne par la gauche.
— Mais la gauche, c’est de la piétaille, des gens d’armes mal équipés, dit Jack. La moitié a encore des outils de paysan, pas des épées.
— C’est bien ce qu’il espère. » Thomas s’accroupit, traça une ligne dans la terre mouillée du bout de son couteau. « Il frappe là où on est faibles pour ouvrir un chemin vers la tente du roi. Il ne veut pas vaincre l’armée française, il veut la clef du royaume anglais.
— Et si c’est un piège ? demanda un archer. Si on quitte notre poste et qu’il frappe ici ?
— Alors tu restes, et tu fais payer cher chaque pas de terrain. » Thomas se releva, la voix dure comme l’acier. « Tu prends le commandement de la compagnie, Jack. Tu tiens le coin à tout prix, tu plantes tes pieux en double rang, tu gardes trois flèches par homme en réserve, et tu n’utilises le feu qu’au signal.
— Et toi ? »
Thomas attrapa son carquois, vérifia d’un geste sec le poids des tiges. « Je prends vingt hommes. On va donner au Viscount une leçon qu’il n’oubliera pas. »
La chevauchée fut courte mais brutale. Thomas mena ses hommes au ras de la crête, suivant le sentier que les bûcherons avaient tracé dans les bois avant la pluie. La terre gelée sonnait sous les sabots, et l’air sentait le pin écrasé et le fer. Arrivé au bord du talus, il leva le poing. Tous s’arrêtèrent.
En contrebas, le spectacle confirma les paroles de Will.
La colonne française débouchait du bois par files serrées, cavaliers en armure complète encadrant des fantassins portant haches et vouges. Ils se déployaient en silence, sans trompettes ni cris de guerre, comme une main de fer qui se refermait. Dans leur ombre, la ligne anglaise de gauche paraissait pitoyablement mince : deux cents hommes à peine, des valets et des serviteurs d’armes pour la plupart, qui rangeaient des piques improvisées et des boucliers de bois brut. Ils savaient ce qui venait. Ils ne pouvaient pas y faire grand-chose.
Thomas compta les torches. Deux cent cinquante, peut-être trois cents combattants. Avec ses vingt archers, il disposait d’environ soixante flèches, toutes comprises.
« On n’a qu’une volée, dit-il à voix basse en descendant de cheval. Une seule, mais bien placée.
— On vise les chevaux ? chuchota un archer.
— On vise les cavaliers en tête de colonne. Si on descend les chefs, le reste hésitera. Les fantassins, eux, ne savent pas comment réagir à une volée venue du flanc ; ça les arrêtera assez longtemps pour que la ligne se resserre. »
Il leva son arc, testa la corde, une fois, deux fois. Ses hommes l’imitèrent en silence, chacun se plaçant en demi-cercle au bord du talus, jambes écartées pour la stabilité. Thomas attendit que le premier cavalier, un chevalier bardé de fer dont le heaume reflétait les dernières lueurs du ciel, atteigne une souche blanche à une trentaine de pas devant lui. Il calcula la distance, le poids du vent, l’humidité de la corde.
Puis il tira.
La flèche partit dans un sifflement à peine audible, suivie de dix-neuf autres. Elles formèrent un arc parfait dans le ciel gris, puis redescendirent en pluie meurtrière sur la tête de colonne française. Le chevalier en tête poussa un cri étranglé et bascula de sa selle, une tige de frêne plantée dans l’épaule, là où la jointure de l’armure laissait une fissure. Deux autres cavaliers s’écroulèrent dans une confusion de hennissements et de métal. Les fantassins, surpris, levèrent la tête — et reçurent la moitié des flèches dans la poitrine et la gorge.
Un silence de deux battements de cœur. Puis un hurlement de rage, et la colonne française se brisa comme un verre contre un mur.
Les survivants hésitèrent. Les chevaux, affolés par le fer et la mort, refusaient d’avancer. Les hommes de pied, privés de leurs chefs, se replièrent en désordre vers le bois. La ligne anglaise, voyant l’ennemi vaciller, poussa un cri de guerre et avança de dix pas, piques en avant. L’aile gauche tenait.
Thomas ne laissa pas la victoire lui monter à la tête. Il abaissa son arc, compta ses hommes — dix-huit sur vingt, deux flèches sanglantes par carquois au mieux — et porta son regard vers le centre du champ.
Son sang se figea.
Au centre, la bannière du Viscount avait bougé. Plantée une heure plus tôt face à la droite anglaise, elle ondoyait désormais à deux cents pas de la tente royale — et derrière elle, une masse sombre de cavaliers cuirassés galopait à découvert, indifférente aux flèches éparses qui pleuvaient des ailes.
Thomas compta les étendards. Cinq. Peut-être six cents hommes.
Le Viscount n’avait pas envoyé ses troupes à la gauche pour percer. Il les y avait envoyées pour que l’on croie qu’il voulait percer. Pendant que toute l’armée anglaise regardait à gauche, il frappait au cœur.
« Jack », murmura Thomas. Mais Jack était resté à la droite, à neuf cents pas de là.
Il se tourna vers ses hommes. Ils étaient épuisés. Il ne leur restait presque rien.
« Le roi, dit-il simplement. On rentre. »
Il n’attendit pas de réponse. Déjà, par-delà la plaine, il voyait le premier rang de cavaliers français enfoncer la ligne de protection de la tente royale, et la bannière d’un ancien baron de Yorkshire — la sienne, celle de sa propre maison — flotter au-dessus du métal comme un reproche.
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