Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 32: The King's Standard
Le premier chevalier français surgit de la brume de fumée comme un démon de l’enfer, sa lance pointée droit sur la tente royale. Thomas n’hésita pas une seconde.
« Avec moi ! » cria-t-il en abandonnant sa position sur l’aile gauche. Ses vingt archers, épuisés mais fidèles, lui emboîtèrent le pas dans une course folle à travers le champ jonché de morts et de mourants.
Autour de la tente du roi, la garde personnelle formait un cercle désespéré. Les lances françaises s’écrasaient contre les boucliers anglais dans un fracas d’acier et de bois. Thomas vit Will Sharpe, son écuyer, tenir ferme contre deux cavaliers, son épée courte dansant avec une habileté qu’il ne lui connaissait pas.
« À genoux ! » hurla Thomas en levant son arc.
Ses archers s’agenouillèrent en une rangée devant le cercle royal, bandèrent leurs cordes. Le bois d’if cria sous la tension.
« Visez les chevaux, tirez en cloche ! »
Vingt flèches s’élevèrent dans un sifflement aigu, retombèrent en pluie meurtrière sur les cavaliers français. Trois chevaux s’effondrèrent, projetant leurs cavaliers dans la boue. Un quatrième cheval, blessé au poitrail, se cabra et s’enfuit en écrasant son propre maître.
« Rebandez ! » ordonna Thomas.
Mais ses hommes hésitaient. Il compta les carquois : trois flèches par homme. Trois. Pas plus.
« Feu à volonté, visez les hommes, pas les montures ! » cria-t-il en ajustant lui-même une flèche.
Il respira, sentit le vent sur sa joue, laissa son instinct parler. La corde glissa. La flèche traversa les quarante mètres qui la séparaient d’un chevalier en armure de plates et lui perça la gorge au défaut du heaume. L’homme bascula en arrière sans un cri.
Autour de lui, les archers tiraient leurs dernières flèches avec une précision désespérée. Chaque volée abattait un homme, mais les Français continuaient d’affluer. Le centre du dispositif anglais s’était effondré sous la charge des hommes d’armes du Vicomte.
Et soudain, Thomas le vit.
Le Vicomte de Bellancourt avait mis pied à terre, son épée longue dégainée, sa cotte d’armes bleue et or souillée de sang. Il marchait vers la tente royale avec une détermination tranquille, ses gardes formant un bouclier humain autour de lui. Derrière lui, la bannière aux couleurs de Barrow — les trois chevrons d’argent sur champ de sinople — flottait au vent de bataille.
La bannière de son propre père. La maison qu’il avait quittée, reniée, fui.
Thomas n’avait plus qu’une flèche.
Il la sortit de son carquois, la fit tourner entre ses doigts. La hampe lisse, l’empennage parfait — une flèche de sa propre fabrication, droite et vraie.
« Maguire, prends le commandement des archers », dit-il sans détacher les yeux du Vicomte. « Garde le roi en vie. »
Il marcha, seul, vers la tente royale.
« Thomas ! » Will’s voice cracked with desperation. « Vous ne pouvez pas — »
« Le roi d’abord, Will. Toute autre chose après. »
Il passa entre les corps, entre les blessés qui tendaient des mains suppliantes, entre les chevaux morts et les étendards brisés. Le Vicomte l’avait vu. Son casque était relevé, et son visage — le visage d’un homme de quarante ans taillé dans la pierre — s’éclaira d’un sourire.
« Barrow », dit-il, sa voix portant à travers le tumulte. « Vous venez enfin accomplir votre destinée. »
« Je viens faire mon devoir », répondit Thomas.
Il se planta devant le Vicomte, à moins de quinze mètres. Derrière lui, le roi Henri, jeune et hagard mais l’épée haute, se tenait debout sur une estrade improvisée de tonneaux, la couronne de Saint-Edouard sur la tête.
« Vous êtes bien loin de votre comté, traître », dit le Vicomte. « Avez-vous vu la bannière de votre maison ? Elle marche avec les Français. Elle sert un vrai roi. »
« Elle sert un homme qui a assassiné mon père pour s’emparer de ses terres », répondit Thomas, les muscles de son bras droit tendus sur la corde. « Elle ne sera plus jamais la mienne. »
Le Vicomte rit, un rire sans chaleur. « Votre père était un vieillard faible qui n’aurait jamais dû tenir la Marche. J’ai simplement rendu à la couronne ce qu’elle lui avait accordé par erreur. »
« Le roi d’Angleterre vous jugera », dit Thomas.
« Le roi d’Angleterre sera mort avant la nuit. »
Trois hommes d’armes français chargèrent depuis la droite. Thomas pivota, tira d’un geste fluide. La flèche traversa le premier homme à l’épaule, le fit tournoyer. Il n’avait plus que son corps et sa dague.
Mais le Vicomte leva une main. « Arrêtez. Cet homme est à moi. »
Les cavaliers s’immobilisèrent. Un cercle se forma autour d’eux, Anglais et Français, tous suspendus à cet affrontement singulier au cœur de la mêlée.
Thomas jeta son arc à terre. Il tira sa dague — bien peu face à une épée longue.
« Une flèche vous restait », dit le Vicomte, presque admiratif. « Vous l’avez gaspillée sur un écuyer. »
« C’était la mienne à garder. »
« Alors mourez comme un homme, sans arc. »
Le Vicomte fendit l’air de son épée en une feinte rapide. Thomas recula, esquiva le tranchant d’un cheveu, sentit le souffle de l’acier sur sa joue. La dague était courte, si courte. Il avait besoin de distance, de temps, de quelque chose.
Son regard accrocha le sol boueux. Une lance brisée, abandonnée dans la mêlée.
Le Vicomte porta un deuxième coup, descendant. Thomas roula à terre, attrapa la hampe brisée, se releva avec un morceau de bois de frêne ferré d’un fer de lance cassé. À peine mieux qu’un bâton de berger.
« Vous vous battez comme un paysan », railla le Vicomte.
« Je suis un paysan. »
Le Vicomte attaqua de nouveau, un moulinet de taille. Thomas para avec la hampe, le choc lui engourdit les mains. Il recula encore, vers la tente royale, cherchant l’avantage.
C’est alors qu’il le vit : son arc, abandonné dans la boue. À côté, une flèche tombée d’un carquois percé d’un archer mort. Une seule.
Le Vicomte suivit son regard et sourit. « Allez-y. Prenez-la. Je vous accorde ce dernier geste. »
Thomas ramassa l’arc et la flèche — une flèche de trait grossier, pas une des siennes. L’empennage mal ajusté, la pointe émoussée. Un tir en pleine poitrine à cette distance contre une armure de plates ? Il fallait viser plus juste.
Le Vicomte leva son épée pour le coup final, rejoignant le geste d’un bourreau. Thomas banda la corde. Il n’avait pas le temps de viser le heaume. Le défaut de l’aisselle ? Trop risqué. Le cou ? L’armure de plates montait haut.
L’épée commençait son arc descendant quand Thomas comprit. Il déplaça son visé vers l’épaule droite — l’articulation du bras armé, là où la plate de l’épaule rejoignait la tassette du bras. Une faiblesse connue de tout archer ayant abattu du gibier.
La corde relâcha.
La flèche traversa l’air en une trajectoire droite et vraie. Elle frappa le Vicomte à l’épaule droite, à la jointure exacte, traversant viande et tendon avant de ressortir dans un spray de sang noir.
Le Vicomte hurla. Son épée lui échappa, tomba dans la boue. Il s’effondra sur un genou, la main agrippant l’épaule déchirée.
Thomas resta debout, l’arc baissé, les yeux plantés dans ceux du Vicomte.
Devant la tente royale, le roi Henri avança d’un pas, les mains dans le dos.
« Bien joué, archer », dit-il, et quelque chose dans sa voix — une note de respect réel, gagné, non pas accordé — fit battre le cœur de Thomas.
Mais le Vicomte, malgré sa blessure, sourit à travers la douleur. Un sourire mauvais, triomphal.
« Vous croyez avoir gagné, Barrow ? » dit-il, sa voix rauque. « Le Dauphin n’est pas là. La véritable armée française n’a pas encore chargé. Ceci n’était que le prélude. »
Thomas regarda au-delà du Vicomte, vers l’horizon où s’étiraient les lignes françaises. Et il vit des choses qu’il n’avait pas vues — des milliers de chevaux massés bien au-delà de la portée des flèches, des étendards qu’il ne connaissait pas.
Une deuxième armée. Fraîche. En formation de bataille.
Le piège était parfait : la charge du Vicomte n’avait été qu’un leurre pour vider les carquois et disperser la ligne anglaise.
Et Thomas n’avait plus une seule flèche.
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