Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 35: The Night Watch
Le silence, après le carnage, était une chose vivante. Thomas Barrow marchait le long de la palissade de fortune, ses bottes crissant sur la terre durcie par le gel et piétinée par des milliers de pieds. Derrière lui, le camp anglais n'était plus qu'une mosaïque de feux mourants et de ronflements épuisés, les tentes basses collées au sol comme des bêtes blessées. L'air sentait le sang, la fumée, la peur mal lavée.
Il s'arrêta au bord du champ. La lune, haute et blafarde, peignait les corps en gris argent, les transformant en une mer de pierres tombales sans croix. Les corbeaux, déjà à l'œuvre, s'envolaient en protestant à son approche. Thomas compta les silhouettes qu'il pouvait discerner. Français, pour la plupart. Des Anglais aussi. Les deux armées s'étaient offert un festin funèbre.
Son arc reposait sur son épaule, inutile, la corde détendue. Il n'avait plus une seule flèche. Il ne l'avait jamais dit à personne, pas même à Greyhill. Mais le poids de cette absence ne le quittait pas, un manque sourd qui lui serrait la poitrine comme un étau.
Un bruit.
Thomas se figea, la main glissant vers le couteau à sa ceinture. C'était un son bas, à peine audible, une sorte de grattement mêlé de gémissement. Il venait de la droite, là où étaient parqués les prisonniers, derrière une palissade sommaire de pieux et de cordes.
Il avança avec prudence, son souffle suspendu. Quatre hommes gardaient l'enclos, mais ils étaient affalés, leurs têtes dodelinant contre leurs piques. L'un d'eux ronflait avec une régularité de forgeron.
Le grattement se répéta. Plus insistant.
Thomas contourna les gardes et s'approcha de la palissade. Dans l'ombre, une forme était affaissée contre les pieux, une main passée entre deux lattes de bois, griffant la terre.
— Qui va là ? souffla Thomas.
La forme leva la tête. La lumière de la lune éclaira un visage tuméfié, un œil fermé et enflé, une joue tailladée. Mais Thomas le reconnut. La mâchoire, la carrure des épaules malgré la posture brisée.
— Roger.
Le nom tomba de ses lèvres comme une pierre dans l'eau calme.
Roger Oakley, l'un des hommes que la Viscount avait enrôlés dans sa charge désespérée. L'un de ceux qui avaient abandonné les rangs anglais, qui avaient chevauché contre le roi Henry. L'un de ceux que Thomas avait vus tomber sous les volées de flèches.
— Thomas, murmura Roger, la voix rauque, éraillée par le sang séché et la soif. Thomas Barrow. Sainte Marie, tu es vivant.
Thomas s'accroupit, à un mètre de la palissade. Il ne fit aucun geste vers la corde qui retenait la barrière.
— Je croyais que tu étais mort, Roger. La dernière fois que je t'ai vu, tu chevauchais derrière la bannière du traître.
Roger ferma son œil valide. Un long frisson le traversa, secouant ses épaules contre le bois.
— Je sais. Je sais ce que je me suis fait passer pour. Mais ce n'était pas ce que tu crois.
— Explique-moi, alors. Parce que j'ai vu ce qui s'est passé aujourd'hui. J'ai vu la mort de bien des hommes. Je veux savoir pourquoi ton nom doit être ajouté à la liste de ceux qui ont trahi.
Roger cracha un filet de salive et de sang. Il se redressa légèrement, s'appuyant sur les pieux.
— La Viscount, il est venu me trouver avant la bataille. Il savait pour ma famille, tu comprends ? Ma femme, mes filles. Elles sont à Rouen, chez la sœur de ma femme. En territoire français.
Thomas garda le visage impassible.
— Il m'a dit, poursuivit Roger, que si je ne le rejoignais pas, si je ne chevauchais pas avec lui, il ferait passer le mot aux capitaines français. Que ma femme et mes filles seraient arrêtées comme espionnes. Qu'elles seraient pendues haut et court devant Rouen pour l'exemple.
Sa voix se brisa.
— Qu'est-ce que j'étais censé faire ? Le laisser me voler tout ? Ma vie en Angleterre, mes terres, mon nom… j'avais déjà perdu ça quand j'ai fui pour dettes. Mais elles, elles sont innocentes. Mes enfants, Thomas. Espagnol, me direz-vous, détaché ? Non. Français. Nous sommes sous les murs d'Agincourt, l'Histoire se joue. Ils parlent français, les archers. Moi aussi. C'est mon sol, à moi. J'ai du respect pour la langue des Anglais.
Thomas se releva lentement. Il regarda Roger, ce combattant qu'il avait connu dans les campagnes précédentes, un bon archer, un homme solide, un compagnon de taverne et de marche. Ils avaient partagé des nuits de garde sous les pluies de la Somme, des pains moisis et des bouteilles de bière aigre. Et maintenant, Roger était brisé, sale, face contre terre dans une enclos de fortune.
— Tu aurais pu venir me voir. Tu aurais pu me dire la vérité.
— Et qu'aurais-tu fait, Thomas ? Tu aurais défié la Viscount ? Il avait la bénédiction de la moitié des seigneurs du nord. J'ai vu ce qui arrive à ceux qui se dressent contre lui. Et toi-même, tu l'as tué aujourd'hui, mais combien d'autres sont restés dans son sillage ? Combien d'hommes ont cru ses serments ?
Roger toussa, un râle profond qui lui plia en deux.
— Tu ne comprends pas ce que c'est, d'aimer les siens, Thomas. Toi, ta femme est morte il y a deux ans de la fièvre. Tes fils sont en Northumbrie, chez ta sœur. Tu n'as personne a perdre. Moi, je les ai vues partir pour Rouen en pleurant. Et maintenant, je ne sais même pas si elles sont encore en vie.
Thomas resta silencieux. Le vent de nuit lui mordit les joues. La lune lui éclairait le visage, tirée, creusé par les jours de marche et de combat rapproché.
— Et le sabot ? demanda Thomas doucement. La marque de cendre sur les pieux de la Viscount.
Roger cligna des yeux.
— Le sabot ? Je ne sais rien d'aucun sabot. La Viscount m'a donné une tâche, une seule : rejoindre la charge. J'ai fait ce qu'il a dit. Qu'y a-t-il des marques de cendre ?
Thomas le scruta un long moment. Roger était trop faible pour mentir, trop épuisé pour composer une histoire. Et pourtant, il y avait quelque chose dans sa voix… Thomas ne pouvait pas le nommer. Une retenue, peut-être. Une chose qu'il ne disait pas tout en parlant.
— Peu importe, dit Thomas finalement.
Il se tourna vers les gardes endormis, puis revint vers la palissade. Sa main alla à sa ceinture, en tira une petite bourse qui cliqueta. Il la souleva, la fit passer entre les lattes.
— Prends ça. Quelques écus. Pas beaucoup, mais assez pour rouler ta bosse.
Roger prit la bourse, comme s'il s'attendait à être frappé.
— Tu me laisses partir ?
— Je n'ai pas le pouvoir de te retenir, Roger. Tu es mon ancien compagnon, pas mon ennemi. Tu es un homme piégé, si ta parole est vraie.
— Elle l'est, Thomas, sur l'âme de ma mère.
— Je n'en ai pas la preuve. Mais je te regarde, et je vois la peur, pas la trahison. La peur pousse parfois les hommes à faire des choses qu'ils regrettent. La trahison, elle, elle choisit.
Thomas se baissa, défit la corde qui tenait un pieu mobile, et ouvrit un étroit passage.
— Il y a un cheval attaché derrière la tente aux provisions, à l'est. Un palefroi gris, harnaché, prêt pour le départ d'un messager. Il t'attend.
Roger se hissa avec peine à travers l'ouverture. Ses jambes flageolaient. Thomas lui planta la main sur l'épaule, l'immobilisant.
— Va au nord, Roger. Traverse la forêt, contourne le camp français. Ne t'arrête pour personne. Si tu es pris, tu ne me connais pas. Si tu me revois un jour, tu ne me connais toujours pas. Et si je découvre que tu m'as menti, que tu as quelque chose à voir avec ces marques de cendre, avec ce qui a fait chuter tant d'hommes aujourd'hui, je te retrouverai. Je l'ai fait pour la Viscount. Je le ferai pour toi.
Roger le regarda. Ses yeux s'emplirent de larmes, mais il les retint avec une force de fer.
— Je te dois la vie, Thomas Barrow. Je n'oublierai pas.
— Oublie-moi, au contraire. C'est la seule façon de nous protéger tous les deux.
Roger s'éloigna, trébuchant d'abord, puis trouvant un pas plus ferme. Il disparut dans les ombres entre les tentes, un spectre parmi les vivants exténués.
Thomas resta un instant immobile, le regard vide, dans la direction où Roger s'était évanoui. Il ne le croyait qu'à moitié, et encore, cette moitié était généreuse. Mais un homme qui mettait sa famille au-dessus des serments, c'était une chose qu'il pouvait comprendre. Lui-même n'avait pas de famille à protéger, pas plus à venger. Ce qui ne voulait pas dire qu'il ne savait pas ce que valait l'amour d'un père.
Un cri de veille, au loin, lui fit tourner la tête. Un garde posté au-delà des lignes criait un mot de passe vers un autre. La nuit continuait sa ronde. Le camp anglais rêvait de gloire, ignorait les ombres qui couraient entre les feux, ignorait les secrets enfouis sous la terre rougie.
Thomas remit ses mains sur ses hanches, recula vers sa propre tente. Il croisa Greyhill, le jeune homme à la pique brisée, qui dormait à peine, appuyé contre un tonneau de vin, ses yeux mi-clos.
— Tout va bien, Thomas ? demanda Greyhill d'une voix pâteuse.
— Le camp dort, répondit Thomas. C'est un signe de repos des hommes.
Greyhill hocha la tête, qui retomba aussitôt. Thomas passa devant lui, poussa le pan de toile de sa propre tente, et s'assit sur le sol froid. Il ne dormirait pas. Il le savait. C'était dans ces nuits-là que les véritables menaces prenaient forme, dans les murmures que la fumée des feux finissait par révéler.
À l'est, la lune commençait à pâlir. L'aube allait venir. Et avec elle, une autre bataille, une autre énigme.
Thomas ferma les yeux, pas pour dormir, mais pour écouter.
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