Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 36: The Morning After
La brume s’accrochait encore aux creux du champ quand Thomas Barrow souleva le premier corps. Un garçon de dix-huit ans, peut-être. Français. Il le portait comme on porte un sac de grain, sans haine, sans joie, les bras tendus vers la fosse commune que les pionniers creusaient à la pioche.
Autour de lui, le tapis d’Agincourt se déroulait dans la lumière grise : chevaux éventrés, bannières trempées de rosée et de sang, une mer de points d’interrogation figés dans la boue. Les corbeaux déjà. Ils tournaient haut dans le ciel pâle, patients comme des créanciers.
Thomas déposa le garçon au bord de la fosse. Un autre, puis un autre. Il ne comptait plus. Ses épaules le brûlaient, sa tête résonnait des cris de la nuit, mais il continuait, méthodique, parce que s’arrêter, c’était penser, et penser, c’était voir le visage du Vicomte au bout de sa dague.
— Barrow.
Il se retourna. Greyhill se tenait à dix pas, appuyé sur un bâton de fortune, le bras en écharpe. Le chevalier avait le teint cireux, mais les yeux vifs. Il hocha la tête vers la fosse.
— Tu n’es pas obligé.
— Non, dit Thomas. Mais je préfère ça à compter mes hommes.
Il s’essuya les mains sur ses chausses, puis repartit vers le bord du champ où gisait encore la ligne anglaise, celle du premier assaut. C’est là qu’il les vit : des dizaines de flèches brisées, fichées dans la terre molle comme des épines de fer. Leurs hampes fendues, leurs empennes arrachées, leurs pointes tordues par l’impact contre les armures ou plantées dans la chair.
Il s’accroupit. Il en ramassa une, une longue ash grise, presque entière, dont la pointe s’était pliée contre un plastron. Il la fit tourner entre ses doigts. Il en avait fabriqué des milliers comme celle-ci, à York, sur l’établi de son père. Chaque rainure lui parlait. Chaque encoche lui rappelait le geste.
Il se releva et commença à les ramasser.
—
Will Sharpe le rejoignit alors qu’il chargeait son troisième fagot, le bras cassé calé contre sa poitrine, la mâchoire serrée.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je les collecte, dit Thomas sans lever les yeux.
— Les flèches ? Elles sont bonnes pour le feu, pas pour la guerre. Même un enfant le sait.
Thomas ramassa une hampe fendue en deux sur toute sa longueur, la crosse encore fumante de la poudre noire que les ingénieurs avaient utilisée pour allumer leur trahison. Il la regarda longtemps.
— C’est avec une flèche que tout a commencé, Will. Le Vicomte a fait empoisonner nos pointes, il a fait brûler des chars à Gand, il a creusé dans nos lignes comme une taupe. Et moi, je n’ai rien vu. Je suis resté là, à ronfler dans ma tente, pendant que mes hommes mouraient empoisonnés.
— Tu ne pouvais pas savoir.
— Maintenant je sais, dit Thomas. Maintenant je sais, et je sais ce qu’on fait de ce qu’on sait.
Il attacha le fagot d’une lanière de cuir et le hissa sur son épaule. Will le suivit sans rien dire. Ensemble, ils firent la navette entre le champ et le tertre où les bûchers funéraires montaient déjà : trois grands lits de bois mort, dressés par les pionniers anglais pour porter leurs morts. Thomas déposa son fagot à côté des autres. Les archers morts n’avaient pas eu droit aux fosses communes — trop nombreux, trop pauvres, trop anonymes. On les brûlait. C’était plus rapide. Plus digne, peut-être.
Il retourna au champ encore deux fois. La troisième, il trouva ce qu’il cherchait sans le chercher : un carquois vide, percé d’un coup de lance, posé contre un monticule au bord de la mêlée. Le cuir portait encore une tache de graisse de mouton qui avait servi à graisser la corde d’un arc. Il le retourna. Sur le dos, une entaille profonde avait tranché les lanières ; au fond, il trouva une petite esquille d’os. De son dernier homme tombé, peut-être. Il ne saurait jamais.
Il glissa la main dans le carquois et en sortit ce qui restait : trois flèches brisées, une plume de cygne encore intacte, une pointe arrachée de sa hampe. Il les serra dans son poing.
Quand il revint au tertre, le soleil perçait enfin les nuages. Une lumière rasante striait le champ, soulignant les silhouettes qui s’affairaient encore, portant les morts, creusant, priant. Les prêtres chantaient. Les chevaliers se tenaient à l’écart, leurs armures alourdies de boue séchée, leurs regards perdus.
Thomas déposa les trois flèches brisées sur le dernier fagot. Puis il sortit sa dague et coupa un lacet de cuir de sa manche. Il le noua autour des hampes brisées, comme on attache un faisceau de serments.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Greyhill, s’approchant de nouveau.
Thomas ne répondit pas tout de suite. Il contempla les millions de fragments de bois et de fer couchés à ses pieds, les corps sans visage qui attendaient la flamme, le carquois défoncé qu’il tenait encore sous le bras.
— Il y a une heure, dit-il enfin, j’aurais juré que nous avions gagné. Nous avons tué le traître. Nous avons tenu la ligne. Mais regarde, Greyhill. Regarde ce que ça a coûté.
Il désigna le champ d’un geste circulaire.
— Des flèches. La guerre, c’est des flèches, chevalier. Des hommes qui taillent, qui fendent, qui empenne, qui fabriquent à la main de quoi tuer à cent vingt pas. Tout le reste — les bannières, les charges, les chansons — c’est de la poudre aux yeux. Le Vicomte l’a compris. Il n’a pas attaqué nos hommes, il a attaqué nos armes. Nos pointes. Nos hampes. Le bois dont on fait les héros.
Il se tut, les mains enfoncées dans les plis de son surcot.
Greyhill s’approcha d’un pas, boitant légèrement. Il déposa un bras sur le tertre et regarda les bûchers.
— Je t’ai vu te battre, hier. Je t’ai vu t’opposer à ta propre ligne pour sauver le roi. Tu es un homme libre, Barrow. Personne ne te retient ici. Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant que la bataille est finie ?
Thomas resta un long moment silencieux. Au-dessus de lui, les corbeaux décrivaient leurs cercles lents. Derrière lui, le camp anglais s’éveillait : bruits de marmites, aiguisages, appels de quartier-maîtres.
Il se baissa, attrapa une poignée de terre grasse entre ses doigts. Il la laissa couler.
— Le roi m’a offert un titre, la nuit dernière. J’ai refusé. Je ne serai pas un homme à bannières, Greyhill, pas un chevalier dans un armure reluisante. Je ne sais pas lire les parchemins, ni faire la cour, ni retenir les noms des courants politiques. Je sais fabriquer une flèche. Je sais la viser. Je sais l’envoyer où elle doit aller.
Il se releva, s’essuya la main sur sa tunique.
— Je servirai, Greyhill. Le roi a besoin de longs arcs comme il a besoin d’airs dans les poumons des hommes. Mais je le ferai à ma manière. À la mienne seule. Et je ne laisserai plus jamais, jamais, quelqu’un s’attaquer à nos flèches sans que je le sache. C’est mon métier d’y veiller. C’est devenu mon serment.
Il tendit la main vers Greyhill. Le chevalier la serra après une hésitation, puis sourit.
— C’est un honneur de servir à vos côtés, Archer.
— L’honneur est pour les vivants, dit Thomas. Le devoir est pour les morts. Maintenant, aide-moi à allumer ces bûchers.
Ils firent passer le feu. Les flammes montèrent lentement d’abord, hésitantes, puis s’élevèrent dans une immense colonne sonore qui râcla le ciel. Le champ d’Agincourt se couvrit d’une lueur dorée qui effaçait les taches sombres dans la boue. Les archers s’approchèrent, leurs visages creusés par la fumée. Quelqu’un entonna un chant de Yorkshire, une viella d’autrefois sur les moissons et les femmes perdues. Les voix reprirent en chœur, lourdes et basses comme un bourdon.
Thomas resta seul devant le dernier bûcher, celui où il avait posé les flèches brisées. Il regarda les hampes se tordre dans les flammes, les plumes blanches se consumer en une seconde d’éclat, les pointes de fer rougir puis tomber en cendres.
Il n’avait pas pris du vin. Il n’avait pas dormi. Il n’avait pas accepté d’autre titre que celui qu’il s’était donné lui-même, là, dans la chaleur de la mort et du bois brûlé.
Quand les flammes retombèrent en braises, Thomas Barrow se retourna vers le camp. Vers les tentes, les chevaliers, les rois. Vers le lendemain.
Le poids des flèches brisées, il le porterait. Il en ferait des enseignements. Il en ferait des serments de vigilance.
Il marcha vers sa compagnie. Ses sept hommes l’attendaient sous une bannière déchirée, et il s’arrêta pour compter chacun de leurs visages, pour graver leurs noms dans sa mémoire, pour ne plus jamais laisser la trahison s’approcher d’eux sans qu’il ne lise la signature dans les cendres.
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