Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 37: The King's Thanks
Le silence du camp était un poids. Les feux mouraient en braises, les hommes dormaient d’un sommeil de plomb ou ne dormaient pas du tout, et Thomas Barrow, adossé à un chariot de bagages, écoutait le vent courir sur la plaine d’Agincourt comme un chien qui cherche son maître. Sept hommes. C’était tout ce qui restait de sa compagnie, et ils dormaient serrés les uns contre les autres, dans un cercle de piques brisées et de carquois vides.
Thomas ne dormait pas. Il ne dormirait pas.
Le bruit des pas lui parvint avant l’éclat des torches. Trois torches, portées haut, précédant une silhouette massive en pourpoint de velours bleu décoré des léopards d’Angleterre. Le roi. Henry marchait seul ou presque, accompagné de deux gardes et d’un homme plus âgé, vêtu de cuir et de laine, un rouleau de parchemin sous le bras.
Thomas ne bougea pas. Il laissa le roi venir à lui.
Henry s’arrêta à trois pas du chariot. Il semblait plus jeune que son âge dans la lumière dansante, mais ses yeux portaient les cernes d’une nuit sans sommeil. Il regarda les dormeurs, puis Thomas, et un sourire fin, presque imperceptible, passa sur ses lèvres.
« On m’a dit que vous refusiez une baronnie, Thomas Barrow. Je me demandais si vous étiez fou ou simplement sage. »
Thomas se leva lentement, sans hâte militaire. « Sage, Votre Grâce. Je ne saurais pas quoi faire d’un titre, et je connais des hommes qui meurent pour ce genre de honneur. »
Henry éclata d’un rire bref. « Vous avez raison de dire que l’honneur est une dette qu’on paie avec sa peau. Mais je n’ai pas traversé la moitié de ce camp pour vous offrir encore des titres. Réveillez vos hommes. »
Thomas hésita. Il regarda les sept archers, roulés dans leurs manteaux. Il les avait menés au massacre et ils en étaient ressortis vivants, comme une ironie du destin. Il donna un coup de botte léger sur le flanc de Will Sharpe, qui ouvrit un œil, vit le roi, et faillit s’étouffer.
« Debout, » dit Thomas. « Le roi. »
Cela suffit. Sept hommes furent debout en quelques secondes, encore froissés de sommeil, chacun se redressant comme s’il passait une inspection. Henry les regarda un par un. Ses yeux s’attardèrent sur le bras de Will, serré dans une écharpe sale, sur les cicatrices de Tom Redmayne, sur le visage encore gris de Jack Ofield.
« Vous avez combattu comme des chiens, » dit Henry, sa voix portant juste assez pour eux tous. « Et vous avez survécu comme des loups. Aucun de vous n’a reculé. Aucun de vous n’a brisé son rang. Le royaume vous doit plus que je ne pourrai jamais payer. »
Il fit un signe au vieil homme en cuir, qui s’avança et déroula le parchemin. La lueur des torches révéla des lignes de lettres serrées, des sceaux de cire pendant comme des fruits mûrs.
« Des lettres de grâce, » dit Henry. « Pour chacun de vous. Vous êtes dispensés de service jusqu’au printemps, avec pension complète. Vous rentrerez en Angleterre avec l’honneur, non comme des vagabonds. »
Thomas regarda les hommes. Tom Redmayne laissa échapper quelque chose entre un rire et un hoquet. Jack Ofield se signa. Will, lui, ne disait rien, mais sa main valide tremblait légèrement.
Henry se tourna enfin vers Thomas. Le vieil homme en cuir tendit un objet long, enveloppé dans un drap de lin. Henry le prit et le présenta à Thomas.
« J’ai entendu dire que vous êtes un fletcher, » dit Henry. « Mon propre maître-artisan a passé la journée à construire ceci. Je veux que vous le gardiez, non comme un titre, mais comme reconnaissance de ce que vous avez fait. »
Thomas défit le drap d’une seule main. La lune et les torches se révélèrent sur une longue courbure d’if, polie jusqu’à briller, la soie de la corde encore tendue par un nœud neuf. Des filets de corne aux extrémités, une poignée de cuir tressé qui semblait avoir été faite pour sa paume. L’arc du roi. L’arc du propre fletcher du roi.
Thomas le tourna, sentit le poids. Il était parfait. Il était une arme et une insulte à la fois, car ses archers n’avaient plus de flèches, et un arc sans flèches n’est qu’un bâton de bois.
« Elle est belle, » dit Thomas.
Henry sourit, devinant la pensée. « Les flèches suivront. Vous en aurez besoin à Calais. »
Thomas hocha lentement, puis baissa l’arc. Il regarda ses hommes, puis le roi, puis les cieux qui commençaient à pâlir vers l’est.
« Il me reste une demande, » dit-il. « Pas pour moi. Pour Will Sharpe. »
Will releva la tête, le visage soudain blême. Thomas soutint le regard d’Henry sans ciller.
« Will était accusé de vol avant cette campagne. Il a volé un sac de noix à un marchand de vin, si l’histoire dit vrai. Il a été banni de l’armée, il a perdu son rang, et il s’est relevé seul. Il a sauvé la vie du chevalier Greyhill, et il a tenu sa place dans la bataille malgré son bras cassé. Je demande qu’on efface cette accusation. Qu’il soit lavé de sa faute, et qu’il reparte en Angleterre avec sa réputation intacte. »
Le silence tomba lourd comme une pierre. Tom Redmayne regarda Will, dont les yeux brillaient dans la lumière des torches. Henry observa Thomas, une lueur curieuse dans le regard.
« Vous auriez pu demander de l’or, » dit Henry. « Des terres. Le droit de lever une compagnie à votre nom. Vous demandez pour un homme qui a volé des noix. »
« Elles étaient bonnes, » dit Thomas. « Et il les a partagées. »
Le sourire d’Henry s’élargit, un vrai sourire cette fois, fatigué mais sincère. Il fit signe au vieil homme en cuir, qui gratta quelque chose sur le parchemin, apposa un sceau de sa bague, et tendit le document à Will.
Will le prit comme on prend du feu. Il lut, puis leva les yeux, et sa voix était rauque. « Je ne sais pas quoi dire, mon roi. »
« Dites merci à Thomas Barrow, » répondit Henry. « Et apprenez à mieux choisir vos noix. »
Un éclat de rire passa entre les hommes, léger, presque étonné de lui-même. Henry se tourna une dernière fois vers Thomas.
« Vous êtes un homme étrange, » dit-il. « Vous vous battez comme un diable, vous refusez les honneurs, et vous défendez un voleur. Je ne sais pas si je dois vous faire chevalier ou vous faire pendre. Mais votre roi vous doit une dette, et il la paiera. Gardez cet arc. Il vous servira. »
Il tendit la main. Thomas la prit, paume contre paume, une poignée d’homme à homme, sans génuflexion. Henry ne sembla pas s’en offusquer. Il inclina la tête à peine, tourna les talons, et repartit avec ses gardes et le vieil homme en cuir, laissant derrière lui le parfum de la cire et l’écho d’un pouvoir qui n’avait plus besoin de s’imposer par le bruit.
Will tenait le parchemin comme un Trésor. Il fit un pas vers Thomas.
« Vous n’aviez pas à faire ça. »
« Si, » dit Thomas. « J’avais des raisons. »
Il ne précisa pas lesquelles. Il n’avait pas besoin de le faire. Will savait ce que c’était que d’être jugé avant d’avoir eu la chance de se défendre. Thomas l’avait vu dans ses yeux, une douzaine de fois, dans les pauses entre les combats. Il avait reconnu un homme qui portait une faute qu’il n’avait jamais commise.
Thomas passa sa main le long du nouveau bois. Il était chaud au toucher. Il se sentit étrangement entier, plus entier que depuis des semaines.
« Dormez, » dit-il aux hommes. « Le jour se lève bientôt, et nous marchons vers Calais. »
Tom Redmayne roulait déjà son manteau. « Et vous ? Vous ne dormez pas ? »
Thomas regarda l’arc, puis le ciel qui blanchissait à l’est. Il n’y avait plus d’odeur de poudre ni de fer brûlé, mais une odeur de terre et d’herbe mouillée, celle d’une matinée qui promettait d’être froide et claire.
« Non, » dit-il. « Mais je veillerai. J’ai veillé toute la nuit. Je peux bien veiller une heure de plus. »
Il s’assit sur le chariot, l’arc posé en travers de ses genoux, et regarda ses hommes se recoucher, chacun serrant sa lettre de grâce comme un enfant serre un jouet. Will glissa le parchemin dans sa chemise, à même la peau, et ferma les yeux avec un soupir qui semblait arracher des années de poids de ses épaules.
Thomas pensa au Vicomte, au feu, aux flèches brûlées, aux cendres de son vouloir. Il pensa à l’arc qu’il tenait, construit par un étranger qui ne connaissait pas son nom mais qui avait compris son métier. La nuit avait été longue, pleine de sang et de mensonges. Mais ici, au bout de tout cela, un homme avait été pardonné, un autre avait été honoré, et la foi de Thomas dans ce qu’il servait, s’il n’était pas encore sûre, n’était plus brisée.
Le jour se leva sur Agincourt, et Thomas Barrow était debout.
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