Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 6: The Cook's Tale
La pluie s'était arrêtée, mais l'air restait lourd de cette humidité qui pénétrait les os. Thomas passa devant les feux de camp mourants, les dernières braises crachant leurs étincelles vers un ciel qui refusait encore de s'éclaircir. Il lui restait quatre heures avant l'aube, et chaque pas le rapprochait d'un mur.
La tente des cuisines était la dernière avant les fossés. Une fumée grasse s'en échappait encore, mêlée à l'odeur du lard rance et du pain de seigle. Un homme aux épaules massives retournait une marmite au-dessus d'un feu nourri, le visage luisant de sueur.
« Tu es le cuisinier de l'état-major ? »
L'homme se retourna, un couteau à désosser dans la main droite, qu'il rangea lentement en voyant la livrée de Thomas.
« On m'appelle Michaud. Qu'est-ce qu'un archer veut à mes fourneaux à cette heure ? »
Thomas sortit une pièce d'argent, la fit tourner entre ses doigts. « Je cherche des informations. On m'a dit que tu voyais beaucoup de choses, ici. »
Michaud essuya ses mains sur son tablier, les yeux fixés sur la pièce. « Je vois des marmites, des rats, et des hommes qui ont faim. Ça suffit largement. »
« On m'a dit que le squire de Sir Greyhill venait souvent par ici. »
Le visage du cuisinier se ferma. « Je ne répète pas les confidences de mes visiteurs. »
Thomas posa la pièce sur le billot. « Je ne cherche pas de confidences. Je cherche des habitudes. Qui vient, à quelle heure, et où il va ensuite. »
Michaud regarda la pièce, puis le visage de Thomas. Il y avait quelque chose de fatigué dans son regard, la résignation d'un homme qui avait appris à survivre en choisissant ses batailles.
« Le jeune Roger, celui avec les doigts bandés, il vient ici. Il passe ses nuits à rôder près des chariots de bagages. Il dit qu'il vérifie les chevaux, mais je l'ai vu trois fois cette semaine, et il ne s'approchait jamais de l'écurie. »
Thomas se souvint des doigts manquants de Roger. L'enfant avait été torturé, et pourtant il semblait tenir sur ses jambes. Peut-être trop bien.
« Et d'autres ? »
« Il y a le prisonnier français. Jean, un chevalier capturé à Harfleur. Il aide aux cuisines en échange d'un bol de soupe. Il disparaît aussi, la nuit. Toujours vers les chariots. »
Thomas fronça les sourcils. Un prisonnier qui rôdait autour des chariots de bagages ? C'était soit une idiotie suicidaire, soit une couverture parfaite.
« Où sont les cages à prisonniers ? »
Michaud indiqua l'est d'un geste du menton. « Derrière l'écurie de la réserve. Mais si tu y vas seul, prends un compagnon. Les gardes ont reçu l'ordre de ne pas laisser passer les archers. »
Thomas sourit sans chaleur. « Les ordres, c'est fait pour être égarés. »
Il trouva les cages derrière un râtelier de foin, trois cabanes de bois et de barreaux que l'on avait montées à la hâte. Un garde somnolait près d'un feu maigre, mais il se réveilla en sursaut à l'approche de Thomas.
« Les ordres sont de ne pas— »
Thomas lui montra l'anneau de Greyhill. Le garde se tut, écarquilla les yeux, puis s'écarta sans un mot.
« Deux minutes, pas plus », murmura-t-il.
Thomas pénétra dans la première cabane. Une vingtaine d'hommes dormaient sur de la paille humide, enchaînés deux par deux. Un seul était réveillé, assis contre le mur, les yeux ouverts dans l'obscurité.
« Jean ? »
L'homme tourna la tête. Malgré la barbe hirsute et les haillons, il avait la carrure d'un homme de guerre, et des yeux qui avaient vu trop de choses.
« Qui demande ? » Son anglais était hésitant, mais compréhensible.
« Thomas Barrow, archer. Le cuisinier m'a dit que tu rôdais autour des bagages la nuit. Je veux savoir pourquoi. »
Jean resta immobile pendant un long moment. Puis il se pencha en avant, et sa voix descendit jusqu'à un murmure.
« Je dors mal, archer anglais. Mes chaînes résonnent comme des cloches de deuil. Alors j'écoute, je regarde. » Il cracha par terre. « Il y a trois nuits, j'ai vu un homme en livrée anglaise, pas un soldat, mais un officier de quartier-maître. Il avait une clé, et il ouvrait un des barils de flèches. Il sortait des flèches, les examinait, les remettait en place. Il a fait ça avec trois barils différents. »
Thomas sentit son cœur se serrer. « Comment était-il ? Grand ? Petit ? Avait-il quelque chose de particulier ? »
« Grand, large d'épaules. Il portait un anneau, ici. » Jean montra son index droit. « L'anneau avait une pierre rouge, elle brillait dans la lumière. »
La bague. Le mème cavalier. Thomas plissa les yeux.
« Tu as vu son visage ? »
Jean hésita. « Dans la lumière de la torche, une fois, de profil. » Il fit une pause. « Je te dirai ce que j'ai vu, archer anglais, si tu fais quelque chose pour moi. »
Thomas soupira. « Je ne suis pas en position de faire des faveurs, prisonnier. »
« Ce n'est pas une faveur. C'est un marché. » Jean sortit un morceau de parchemin et un bout de charbon de sa manche. « Je veux envoyer une lettre à ma femme. Elle est à Lille, dans le nord. Elle ne saura jamais si je vis ou si je meurs. Donne ça à un messager, n'importe lequel, et je te dirai tout ce que j'ai vu. »
Thomas regarda le parchemin. Une trahison de plus, une de plus à cacher. Mais il avait besoin de savoir.
« Donne-moi la lettre. »
Jean la lui tendit. Thomas la roula et la glissa sous sa tunique, puis il s'accroupit devant le prisonnier.
« Maintenant, parle. »
Jean écarta ses cheveux sales de son front. « L'homme à l'anneau, je l'ai vu une fois de profil, quand il a tourné la tête vers une lumière. Il avait une cicatrice qui lui traversait la joue gauche, en diagonalale, du coin de l'œil à la mâchoire. Et il avait un tic, une manière de ronger sa lèvre inférieure quand il réfléchissait. »
Thomas nota ces détails. Cicatrice en diagonale. Ce n'était pas le cavalier à l'anneau qu'il avait vu à la tente du quartier-maître. L'autre était plus mince, le visage entier. Mais peut-être que Jean ne le décrivait pas, ce cavalier précis.
« C'est tout ? »
« Presque. Il y avait un second homme avec lui. Il restait dans l'ombre, il ne s'approchait jamais de la lumière. Mais il portait une cotte d'armes française. Il est arrivé en parlant français, et il est reparti avec l'homme à l'anneau. »
Thomas se redressa. Un officier anglais travaillait avec un Français. Pas un prisonnier — un homme libre, habillé en français, qui marchait dans le camp sans être inquiété.
« Comment se fait-il qu'un Français se promène dans notre camp sans être arrêté ? »
Jean haussa les épaules. « C'est un camp anglais, archer, mais pas un camp de soldats. Il y a des marchands, des artisans, des femmes de mauvaise vie. Un homme habillé proprement, qui salue les gardes et qui a le bon mot, il passe partout. »
Thomas se leva. Il avait besoin de sortir de cette cage avant de perdre son sang-froid.
« Merci, Jean. Je n'ai rien vu que je puisse te dire. »
« Et la lettre ? »
« Elle sera envoyée. C'est promis. »
Il sortit, la tête pleine de révélations. Un officier du quartier-maître avec une cicatrice, un mystérieux Français, et un réseau qui s'étendait bien plus loin qu'il ne l'avait pensé.
Arrivé à son poste de l'aube, Thomas déroula la lettre de Jean pour vérifier le contenu, et sentit son sang se glacer.
La lettre était vierge. Pas un mot, pas un trait.
Pourquoi un prisonnier français paierait pour envoyer une lettre vide à sa femme ? À moins que la lettre ne soit un message en soi.
Ou à moins que Jean ne lui ait tendu un piège. Et que la lettre soit déjà la preuve que la trahison venait de bien plus haut dans la hiérarchie anglaise.
Thomas la replia et la rangea dans sa bourse. Il lui restait trois heures avant l'aube, et il commençait à comprendre pourquoi Greyhill lui avait confié cette mission à lui, un archer, plutôt qu'à ses propres officiers.
Parce que l'ennemi était peut-être dans la tente du commandement.