Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 8: The Duke's Guard
La pluie s’était arrêtée, mais l’air restait lourd, chargé d’humidité et de fumée de bois mouillé. Thomas longeait la rangée de tentes des officiers, l’anneau de Greyhill glissé au petit doigt de sa main gauche, sous son gant. Il ne cherchait plus la silhouette furtive. Il cherchait une réponse, un nom, un visage. Mais c’est un heaume à plume écarlate qui le trouva d’abord.
— Halte, Archer.
La voix était sèche comme une lame qu’on tire. Deux hommes en cotte de mailles se détachèrent de l’ombre d’un chariot, les mains sur la poignée de leur épée. Derrière eux, un troisième, plus large, portait la livrée noir et or du duc d’York.
Thomas s’arrêta, les bras légèrement écartés. Il ne portait que son arc en bandoulière, sa dague à la ceinture, et une bourse de cuir presque vide. Rien qui pût évoquer un pillard. Mais ces hommes-là ne voyaient pas un homme. Ils voyaient un archer : une demi-bête, un paysan armé, un gueux qu’on tolérait parce qu’il savait tirer.
— On m’appelle Thomas Barrow, dit-il. Je suis à la compagnie de Sir John Greyhill.
— Je sais qui est Greyhill. Je ne sais pas qui tu es, répondit le capitaine des gardes, avançant d’un pas. On a signalé un homme de ta sorte près des tentes du trésor. Des pièces d’argent ont disparu. Tu ressembles au signalement.
Thomas ne cilla pas. Il avait vu trop de faux signalements, trop de boucs émissaires choisis pour leur accent du Nord ou leurs mains calleuses.
— Je viens de la tente du quartier-maître. J’ai des affaires à régler avec le commandement.
— Des affaires. Lui, il a des affaires. Vous entendez ça, les gars ? Regardez-moi cet arc, ce dos rond. Un homme d’affaires.
Le capitaine ricana. Ses hommes ricanèrent. L’un d’eux cracha par terre.
— Je peux le prouver, dit Thomas.
Il tira son gant d’un coup de dents, exposant l’anneau de Greyhill : l’or mat, le sceau aux armes des Greyhill, un faucon perché sur une branche de frêne. Le capitaine s’arrêta net, la main suspendue au-dessus de son épée. Ses yeux allèrent de l’anneau au visage de l’archer. Il y eut un long silence.
— Cet anneau… il ne devrait pas être sur ta main.
— Il m’a été donné par Sir John en personne. Pour que je puisse circuler librement et faire mon enquête.
— Ton enquête.
Le capitaine plissa les yeux. Il était jeune, peut-être vingt-cinq ans, mais il avait déjà cette dureté de ceux qui ont servi dans les guerres de la Couronne. Il n’aimait pas les archers. Il n’aimait pas les enquêtes. Et surtout, il n’aimait pas qu’un fantassin du Yorkshire puisse exhiber un signe de faveur que lui-même n’obtiendrait jamais.
— Le duc voudra te voir, dit-il finalement.
Thomas sentit son estomac se serrer. Le duc d’York. Edward de Norwich, cousin du roi, commandant de l’aile droite, grand seigneur de terres et de titres, un homme qui ne s’était jamais sali les mains plus bas que la pointe de ses gants. Et qui, comme tout le monde le savait, méprisait les archers.
Il n’eut pas le temps de protester. Deux gardes le prirent par les bras, non pas violemment, mais fermement, et le menèrent à travers la boue jusqu’à une grande tente pavoisée aux armes de York, battant sous la brise humide. L’intérieur sentait la cire et le cuir ciré, la plume et l’encre. Des cartes couvraient une table de chêne, des bougies brûlaient dans des chandeliers d’argent. Le duc, assis dans un fauteuil pliant, tenait un gobelet de vin chaud. Il ne leva pas les yeux quand Thomas entra. Il but une gorgée, recracha un peu de sédiment, puis le regarda enfin.
— Un archer, dit-il, comme s’il décrivait une espèce de parasite. Avec l’anneau de Greyhill. C’est une insulte à ma patience.
— Monseigneur, commença Thomas.
— Ta gueule.
Le mot tomba comme une pierre dans un puits. Thomas ferma la bouche. Le duc se leva, fit deux pas, l’examina comme on examine un cheval à la foire.
— Greyhill est un vieil ami. Un homme d’honneur, ce qui est rare chez ceux de son rang. Mais même un ami peut être trompé par un serviteur habile. On m’a dit que tu prétends que nos flèches sont sabotées, que nos plans sont vendus aux Français, que ce camp est infesté de traîtres.
— C’est la vérité, monseigneur. J’ai des preuves. Des cordes coupées, un marchand de Calais, un sceau brisé…
— Des cordes coupées. Un sceau brisé. Des racontars de bivouac. Le capitaine m’a dit ton nom. Barrow. Un homme de rien, issu d’un village de rien, qui a volé un anneau ou l’a acheté à un soldat mort. Et tu veux que je croie que le sort de cette armée repose sur tes yeux de paysan ?
Thomas regarda le duc droit dans les yeux. Il aurait pu se taire. Il aurait pu s’incliner et sortir, la tête basse, comme on l’attendait. Mais il pensa aux flèches cassées, aux cordes usées, aux hommes qui allaient mourir à l’aube, croyant encore en des commandants aveugles.
— Monseigneur, cette armée ne mourra pas par manque de courage. Elle mourra par manque de flèches. J’ai vu ce que j’ai vu. Si vous ne voulez pas me croire, regardez vous-même. La moitié de nos traits sont fendus ou déformés. Posez-vous la question : comment cela est-il possible dans un camp surveillé nuit et jour ?
Le duc resta silencieux. Puis il rit. Un rire court, guttural, sans chaleur.
— Voilà ce que les chevaliers du Nord appellent de l’esprit. Une excuse de paysan pour ne pas se battre. Aucune armée n’a jamais été défaite par des flèches ratées, Barrow. Une armée est défaite par des hommes qui se dérobent. Et toi, avec ton enquête, tu donnes à tes compagnons une raison de se cacher derrière leur peur.
— Je ne me dérobe pas. Je vous le jure sur mon âme.
— Ton âme. Que vaut-elle ? Penchez-vous pour elle, un cheval l’a peut-être piétinée dans la boue.
Le duc reposa son gobelet, se retourna vers ses cartes, et parla sans se retourner.
— Garde son anneau pour laver son linge. Qu’il retourne à son poste. S’il est encore capable de tendre une corde.
Thomas sentit le sang lui monter à la tête. Il aurait pu répondre. Il aurait dû répondre. Mais quelque chose le retint : une ombre, à la lisière de sa vision, juste à côté de l’ouverture de la tente.
Roger.
Le jeune écuyer de Greyhill était là, debout près d’un pilier de toile, en conversation discrète avec un homme en livrée du duc. Le soldat, plus grand, plus âgé, portait une cicatrice qui traversait sa joue gauche. Thomas ne le connaissait pas. Mais il vit Roger lever le menton, et le soldat suivre son regard. Roger pointa discrètement du doigt en direction de Thomas, puis tourna les talons et disparut.
Thomas sortit de la tente, escorté par le même capitaine aux lèvres pincées. Il ne dit rien. Il ne regarda pas en arrière. Mais quand les gardes l’eurent quitté, au détour d’une bannière, il s’immobilisa et chercha des yeux la silhouette de Roger. Elle n’était déjà plus là.
Deux informations luttèrent dans sa tête. Premièrement, Roger n’était pas simplement un squire effrayé qui cachait des noces secrètes ou des larcins de gourmand. Il parlait aux hommes du duc d’York. Deuxièmement, le visage de l’homme à la cicatrice : c’était un officier du quartier-maître, celui que Jean avait décrit, celui qui rôdait près des barils de flèches.
Le lien était maintenant clair. Roger connaissait l’officier à la cicatrice. Et l’officier à la cicatrice était, sans doute, un rouage central de la trahison.
Thomas s’enfonça dans l’ombre, cœur battant. La flèche n’était pas encore tirée. Mais l’encoche, elle, venait de se dessiner. Il fallait qu’il retrouve Will.