Le Serment du Chasseur
Lire le chapitre 14: The Rebel's Confession
La bruine s’était installée sur le loch comme un linceul, noyant les contours des pins dans une grisaille uniforme. Callum avançait à travers les fougères détrempées, le fusil en travers du dos, chaque pas calculé pour ne pas froisser une branche. Les feux de signalisation qu’il avait repérés la veille clignotaient faiblement entre les arbres, à quelques centaines de mètres à peine.
Il connaissait ce campement. Une clairière en cuvette, protégée par un surplomb rocheux au nord et un ruisseau à l’est. Les sentinelles se postaient toujours aux mêmes endroits — un homme près du gué, un autre en hauteur sur la corniche. Callum les contourna par l’ouest, rampant dans l’humidité jusqu’à ce qu’il atteigne l’ombre des derniers mélèzes.
De là, il pouvait voir la tente d’Eilidh, reconnaissable à la bannière délavée qui pendait à son mât. Une faible lueur filtrait à travers la toile. Il compta les silhouettes autour des feux. Douze, peut-être treize. Pas Brodie. Pas Rab non plus, à ce qu’il pouvait voir — ou alors ils étaient cachés dans l’ombre, à l’affût comme des loups.
Callum attendit que la sentinelle du ruisseau tournât le dos pour traverser en trois enjambées silencieuses. L’eau glacée lui mordit les mollets jusqu’aux genoux. Il s’accroupit derrière un rocher, essuya le canon de son fusil d’un revers de manche, puis se glissa vers la tente.
La toile s’ouvrit avant qu’il n’ait pu la toucher.
Eilidh se tenait dans l’encadrement, un pistolet à la main, le visage dur et impassible. Ses cheveux roux, libres, tombaient sur ses épaules comme une braise dans la nuit. Pendant un long moment, ils se défièrent du regard.
« Tu as mis du temps, dit-elle enfin. Je t’ai vu quitter le gué il y a une heure. »
Callum resta figé, les mains visibles. « Tu m’attendais. »
« Je me demandais si tu aurais le courage de venir seul. » Elle abaissa le pistolet d’un geste lent, mais ne le rangea pas. « Entre. Et ferme derrière toi. »
La tente était spartiate : une couverture roulée, une carte étalée sur une pierre plate, une bougie qui grésillait dans une lanterne en fer. Eilidh s’assit sur ses talons, adossée au mât central, et désigna le sol en face d’elle. Callum obéit, posant le fusil à portée de main.
« Dis-moi ce que tu sais », ordonna-t-elle.
Il n’était pas venu pour jouer. « Duncan était ton messager. Ton meilleur courrier, sans doute celui que tu utilises pour transmettre les ordres aux différentes compagnies. »
Le visage d’Eilidh se ferma. Elle ne répondit pas, mais son silence était une confirmation.
« Et vous croyez qu’il a tourné sa veste, dit Callum. Vous l’avez traité de traître. On m’a même dit que certains de tes hommes voulaient le tuer avant même qu’il ne soit jugé. »
« Il a donné Glen Fiadh aux Anglais. Nous avons perdu deux hommes et trois autres sont prisonniers. » Sa voix était plate, dénuée de haine, ce qui était peut-être pire. « Que dois-je croire d’autre ? »
« C’est ce que je suis venu te demander, Eilidh. Qu’as-tu vu de tes propres yeux ? Qu’as-tu entendu ? »
Elle le regarda longuement, comme si elle cherchait quelque chose au fond de sa prunelle. La pluie tambourinait sur la toile, remplit le silence d’un bruit sourd et régulier.
« Duncan venait au camp toutes les deux semaines, dit-elle enfin. Il connaissait tous les sentiers, tous les refuges. Nous avions un système : il portait les messages dans un étui cousu dans la doublure de sa veste, et il ne les remettait qu’en personne aux chefs de section. Il n’y avait qu’une seule personne qui connaissait l’emplacement de Glen Fiadh avant l’embuscade. »
« Toi. Lui. Et peut-être le commandant de la milice. »
« Le commandant est mort il y a trois semaines, exécuté par les rouges après une trahison du même genre. » Elle se pencha en avant, et la lueur de la bougie creusa les ombres de son visage. « Duncan était la seule variable. Je ne voulais pas y croire. J’ai attendu une preuve. Le régulier anglais l’a interpellé entre même kilomètre du camp, avec sur lui une liste de nos prochaines positions codées. »
Callum sentit son estomac se serrer. « Thorne avait cette liste. Sur son bureau. Je l’ai vue. »
« Alors tu sais. »
« Je sais qu’il existe d’autres explications », dit-il, serrant les mâchoires. « Duncan aurait pu être suivi. Thorne aurait pu intercepter un message sans que Duncan ait parlé. Ou il aurait pu être piégé. »
Eilidh secoua la tête lentement. « Tu cherches des raisons d’espérer, Callum. C’est ton frère. C’est naturel. Mais dans cette guerre, l’espoir est une arme que les Anglais manient très bien. »
Silence. Les gouttes frappaient la toile. Callum n’avait pas de réponse prête. Comment expliquer ce qu’il avait vu à Glen Fiadh, ce qui l’avait poussé à déclencher l’avalanche, à prévenir Eilidh au prix de la vie de Duncan ? Il ne savait pas encore lui-même pourquoi il continuait à croire en lui.
« Je ne te demande pas de me croire, dit-il. Je te demande de ne pas condamner avant d’avoir vérifié. »
Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais un bruit au-dehors les interrompit. Une voix d’homme, tendue. Eilidh se leva, ouvrit la toile d’un geste brusque.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Des chevaux, au nord », répondit un homme hors de vue. « Autour du sentier de Braemar. Trois, peut-être quatre. »
Eilidh se retourna vers Callum, les yeux plissés. « Tu as été suivi ? »
« Non. J’ai fait un détour par la rivière. Personne ne m’a suivi. »
Elle l’examina un moment, puis hocha la tête, comme si elle décidait que cette réponse était suffisante pour l’instant. Elle parla à l’homme de garder les feux éteints et de faire rentrer les sentinelles. Puis elle referma la toile et revint s’asseoir, le pistolet posé sur ses genoux.
« Écoute-moi, Callum. Je ne sais pas encore si tu es un espion ou un imbécile. Mais tu as risqué ta vie pour me prévenir à Glen Fiadh, et je ne l’oublie pas. » Elle marqua une pause, comme si le mot qu’elle allait prononcer pesait plus lourd que tout le reste. « Il y a un moyen pour toi de prouver où sont tes loyautés. Un acte. Une seule action qui fera taire tous les doutes. »
« Quelle action ? »
« Il y a un major anglais, au fort d’Inverlochy. Major Harbottle. » Le nom tomba de sa bouche comme une goutte de poison. « Lui et ses hommes ont capturé trois de nos gens la semaine dernière. Il les a pendus sans procès — deux hommes et une femme, tous les trois attachés à l’arbre du vieux gué, le jour même. »
Callum ne dit rien. Il avait entendu des histoires sur Harbottle. On disait qu’il était pire que Thorne — un homme sans stratégie, mais doté d’une cruauté méthodique qui faisait sa réputation. Même les Britanniques le craignaient.
« Le major est à Glenmoriston cette semaine, dit Eilidh. Il voyage avec une petite escorte, puisqu’il croit que la région est pacifiée. Je veux qu’il meure. »
Le poids des mots tomba dans la tente. Callum resta immobile, les mains posées sur les genoux.
« Et s’il meurt, dit-il lentement, tu me fais confiance ? »
« Cela ne fera pas de toi un frère de la cause, répondit-elle. Mais cela prouvera que tu es prêt à tirer sur les rouges. C’est tout ce que je demande. Le reste, nous le jugerons plus tard. »
Callum pensa à Duncan, assis dans une cellule à Inverness. Pensa à Thorne qui le regardait avec des yeux de rapace, traquant chaque faux pas. Pensa aux hommes du major, aux corps qui se balançaient au-dessus du gué.
Des chevaux approchaient du camp. Des inconnus, venus de Braemar. Une coïncidence ? Peut-être. Peut-être pas.
Il se leva, saisit son fusil.
« Où est-il, ce major ? »
Eilidh le dévisagea, puis une expression qu’il n’aurait su nommer passa dans ses yeux. Pas la confiance. Peut-être un espoir prudent, volé à une époque où elle avait encore le droit d’espérer.
« La ferme de McAllister, sur la route de Kinloch, dit-elle. Il y est jusqu’à demain. Après-demain, il retourne en garnison. Tu n’auras qu’une seule occasion. »
Callum hocha la tête, rabattit son capuchon sur son visage. Dehors, la pluie redoublait, martelant la terre comme un tambour de guerre.
« Une occasion », répéta-t-il.
Mais dans le fond de son esprit, une autre pensée rugissait, plus sombre que tout : si cette ferme était le piège de Thorne, s’il s’agissait d’un test destiné à l’éliminer – et à le séparer définitivement du seul moyen de sauver Duncan ?
Il sortit dans la nuit, et ne regarda pas en arrière.
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