Le Serment du Chasseur
Lire le chapitre 16: The Price of Dishonor
La pluie battait le rempart de boue et de pierres quand Callum franchit la porte du camp britannique. Ses bottes laissaient des traces sombres sur les planches du chemin, comme des aveux qu’il ne pouvait pas effacer. Les sentinelles le regardèrent passer sans un mot, mais leurs doigts restaient crispés sur leurs mousquets. Il n’était plus un chasseur qu’on saluait. Il était une ombre qui sentait la poudre et la trahison.
Le quartier du capitaine Thorne était éclairé d’une chandelle unique, posée sur une pile de rapports. L’homme leva les yeux sans se lever, les coudes appuyés sur la table, les doigts joints sous le menton. Il avait l’air fatigué, mais c’était une fatigue de prédateur qui compte ses heures.
— MacRae, dit-il d’une voix plate. Vous avez mis trois jours à revenir de votre… mission de reconnaissance.
Callum resta au garde-à-vous, les mains derrière le dos, les épaules lourdes. Il avait menti cent fois dans sa vie. Mais jamais à un homme qui pouvait le faire pendre sur un seul regard.
— Le terrain était mauvais, capitaine. Les pluies ont emporté les ponts au nord de la vallée.
— Les pluies. Bien sûr.
Thorne poussa un document vers le bord de la table, du bout des doigts, comme s’il touchait une chose sale.
— Votre frère sera jugé à Inverness dans huit jours. La cour martiale a été avancée. Ils veulent un exemple avant que la neige ne bloque les routes.
Callum sentit le sol se dérober sous lui, mais il ne broncha pas. Huit jours. Huit jours pour que le nom des MacRae soit cloué au gibet devant la moitié des Highlands. Huit jours pour choisir ce qu’il voulait être.
— Il aura un avocat ? demanda-t-il, la gorge serrée.
— Il aura une corde, répondit Thorne. Sauf si nous trouvons la preuve qu’il nous a véritablement aidés. Vous savez, la preuve qui a disparu du rapport du lieutenant Carver après l’incident de Glen Fiadh.
Le silence s’épaissit entre eux comme du givre sur une vitre. Callum soutint le regard du capitaine, mais il sentit une goutte de sueur courir le long de sa nuque. Le rapport de Carver. Duncan l’avait remis à Thorne avant l’ambush. Et Callum l’avait brûlé dans la forêt, cette nuit-là, pour protéger Eilidh et les rebelles.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, capitaine.
— Bien sûr que non, MacRae. Bien sûr que non.
Thorne se leva, contourna la table et s’arrêta à un pas de lui. Il sentait le tabac et la sueur froide. Sa main se posa sur l’épaule de Callum avec une lourdeur presque paternelle.
— On m’a signalé des feux de signalisation près de la vallée hier soir. Les rebelles préparent quelque chose. Et vous, mon chasseur, vous revenez avec les mains vides et des histoires de ponts emportés.
Il retira sa main comme on retire une écharde.
— Retournez à vos quartiers. Vous reprendrez la surveillance des remparts dès l’aube. Et MacRae ?
— Oui, capitaine.
— Si je découvre que vous protégez qui que ce soit, votre frère ne sera pas le seul MacRae à goûter à la corde.
Callum salua et sortit. La pluie l’avait de nouveau rattrapé. Il marcha jusqu’au bout du camp, là où les tentes des soldats s’alignaient comme des tombes blanches sous le ciel noir. Il s’adossa à un muret de pierres et ferma les yeux.
Huit jours. Il avait huit jours pour libérer Duncan, mais il ne pouvait pas libérer Duncan sans trahir Eilidh. Et il ne pouvait pas trahir Eilidh sans devenir l’homme que Duncan avait choisi de ne pas être. Le cercle se refermait sur lui comme une herse.
Un bruit derrière lui. Léger. Le frottement d’une semelle sur la pierre humide.
— Tu deviens négligent, MacRae.
Il se retourna. La vieille Lachlann était adossée contre la palissade, à moitié cachée par l’ombre d’une tente, un châle trempé sur les épaules. Elle lavait les uniformes des officiers depuis le début de la campagne. Personne ne la regardait. Personne sauf Callum, qui avait appris depuis longtemps que les ombres du camp parlaient vrai.
— Qu’est-ce que tu veux, Lachlann ?
— Pas moi. Eilidh. Elle veut te voir. Ce soir, à la cascade noire, à deux milles au nord.
— Je suis surveillé. Thorne a des yeux partout.
— Les yeux de Thorne sont sur le pont sud. La sentinelle du nord est de la famille de ma cousine. Elle a une dette envers Eilidh.
Callum jeta un coup d’œil autour de lui. Les soldats de garde étaient regroupés près du feu, dos tourné au mur, leurs capotes luisantes de pluie. La nuit était profonde. La nuit était une complice qu’il connaissait mieux que la lumière.
— Qu’est-ce qu’elle veut que je sache ?
Lachlann s’approcha, baissa le menton, et sa voix devint un filet d’eau sur les galets :
— Les rebelles préparent un raid sur Inverness. Pour ouvrir les portes de la prison avant le procès. Ils veulent tous les libérés, pas seulement ton frère.
Callum sentit son cœur cogner contre ses côtes. Libérer la prison d’Inverness. C’était une folie. Les murs étaient hauts de vingt pieds, les remparts gardés par deux compagnies d’infanterie, et le gouverneur militaire y avait installé son quartier général depuis la bataille de Culloden. Un raid là-bas, c’était envoyer des hommes se faire tuer pour un symbole.
— Et ils comptent entrer comment ? Avec des cuillères en bois et des prières ?
— Elle te le dira. Mais elle a besoin de savoir que tu es encore des leurs, Callum. Après Harbottle, elle a des doutes. Beaucoup de doutes.
Il pensa au sang sur ses mains. Au soldat qu’il avait tué sans le vouloir, la balle partie trop vite, trop tôt. Au regard d’Harbottle quand il avait compris qu’il était la cible. Le visage pâle du major réapparaissait dans ses cauchemars depuis trois nuits.
— Dis-lui que j’irai à la cascade. Après la relève de minuit.
Lachlann hocha la tête et disparut dans l’ombre aussi silencieusement qu’elle était venue. Callum resta appuyé contre le muret, le visage offert à la pluie. Le froid nettoyait. Il aurait voulu que le froid puisse laver ses choix.
Avant de sortir du camp, il fit un détour par les prisons de la garnison, là où les clercs de l’armée détenaient les suspects locaux. Pas la prison militaire d’Inverness. Celle-ci était un réduit humide sous l’écurie, une cage pour les bergers qui volaient des moutons et les vieillards trop fiers pour payer les taxes du roi.
Laird MacLeod y était enfermé depuis la chute du camp rebelle, un vieil homme gracieux aux mains blanches, qui se tenait droit même dans la paille sale. Il leva les yeux quand Callum s’accroupit devant les barreaux.
— Chasseur MacRae. Vous venez voir un vieil homme mourir de froid ?
— Je viens pour un conseil.
MacLeod rit doucement, un rire de papier froissé.
— Les conseils sont rares dans les prisons. Ils sont plus précieux que l’or ici.
Callum baissa la voix. Le garde au bout du couloir dormait déjà, la tête contre le mur, ronflant comme un soufflet de forge.
— Les rebelles préparent un raid sur Inverness. Pour briser les portes de la prison, libérer les condamnés avant le procès de mon frère.
Les yeux de MacLeod se plissèrent. Il se pencha entre les barreaux, sa barbe grise presque propre, ses yeux brillants de cette intelligence qui ne s’éteint jamais, même dans la boue.
— C’est un piège, dit-il simplement.
— Quoi ?
— Écoute-moi, fils de Duncan. Eilidh est courageuse, mais elle est fière et elle a le bras plus rapide que la raison. Un raid sur Inverness avec les forces qu’elle possède ? C’est une hécatombe. Les Anglais veulent qu’ils tentent ça. C’est la trappe qu’ils préparent depuis que la moitié des chefs est morte à Glen Fiadh.
Callum passa une main sur sa bouche. Il vit le piège maintenant. Thorne qui le laisse revenir sans preuve. Harbottle qui survit à un attentat sans renforcer sa garde. Les routes d’Inverness étrangement calmes malgré la saison.
— Alors pourquoi Eilidh voudrait-elle que je le sache ? demanda Callum.
— Parce qu’elle a besoin que quelqu’un sache que c’est un piège, mais qu’elle ne peut pas reculer sans perdre l’autorité qu’il lui reste. Tu es son échappatoire, MacRae. Tu es l’homme qui peut la convaincre sans la faire passer pour une lâche.
Callum se releva, les genoux raides de froid et d’effroi. Lair MacLeod le regardait comme on regarde un fils qu’on a égaré.
— Et si je refuse de la protéger de sa propre bravoure ?
MacLeod sourit, et ce sourire était plus triste qu’un appel à la corde.
— Alors il ne faudra pas t’étonner que la neige de l’hiver soit plus rouge que blanche, chasseur. Il ne faudra pas t’étonner que ton frère meure avec les autres, et que tu portes sur tes épaules le poids d’avoir laissé la folie des hommes guider leurs fusils.
Le garde bougea dans son sommeil. Callum s’éloigna des barreaux, mais les paroles restaient plantées sous sa peau comme des éclats d’os.
Il sortit dans la pluie. La cascade noire l’attendait. Eilidh l’attendait. Et dans huit jours, le procès de Duncan s’ouvrirait avec le lever du soleil, à Inverness.
Le dilemme n’était plus entre deux loyautés. Il était entre survivre dans un camp, et sauver un homme dans un autre.
Et peut-être, songea-t-il, qu’il existait une troisième voie, que personne n’avait encore osé emprunter.
Il accéléra le pas vers l’ombre du nord. La nuit était son meilleur allié. Il savait maintenant que la nuit était le seul terrain où il pouvait battre les Anglais, les rebelles, les traîtres et le poids de son propre nom.
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